L'Église se mobilise et s'engage
L’HÉRITAGE OECUMÉNIQUE LAISSE PAR JEAN-PAUL II,
PAR D.
LENSEL
(1)
Un rapprochement sans précédent avec le monde orthodoxe (2)
Zenit - Certains
medias considèrent l'action de Jean-Paul II en direction des Eglises orthodoxes
comme un échec...
<
Denis Lensel - Cette opinion est en
effet répandue... Vu de Paris, beaucoup de gens ont gardé l'idée fixe que
Jean-Paul II n'ayant «
pas pu aller à
Moscou », son action oecuménique a donc raté... C'est une idée
superficielle et réductrice : il a pu se rendre en Roumanie au printemps 1999,
en Géorgie en l'an 2000, en Grèce puis en Ukraine, à Kiev, berceau du
christianisme slave de l'Est, au Kazakhstan en 2001, puis en Bulgarie en 2002.
Et
des contacts avec le Patriarcat orthodoxe russe ont eu lieu : deux rendez-vous
précis ont été pris entre Jean-Paul II et le Patriarche Alexis II, l'un en
septembre 1997 en Hongrie, l'autre en juin 1998 en Autriche. Mais Moscou a
annulé ces rencontres au dernier moment. Derrière ces reculs, demeurait la
querelle récurrente du «
prosélytisme
». L'état-major de la hiérarchie orthodoxe russe reprochait à l'Eglise
catholique de pratiquer une sorte de «
braconnage
spirituel » sur son «
territoire
canonique ».
Zenit - Mais ce
reproche n'était-il pas fondé ?
Denis Lensel -
Après la chute du communisme en 1991 à
Moscou, il y a eu des maladresses de groupes chrétiens occidentaux,
catholiques ou protestants... Bien intentionnés mais inexpérimentés,
certains croyants venus d'Occident ont
lancé une soudaine évangélisation, en
négligeant deux faits :
-
1° La
persistance de l'héritage chrétien de
la Russie malgré les ravages du déracinement marxiste athée.
-
2°
L'existence maintenue de l'Eglise
orthodoxe russe, certes affaiblie, mutilée, parfois noyautée, mais encore
en vie. Cette chrétienté orthodoxe était présente, sortie du creuset de la
persécution.
Mais Rome n'a jamais conçu le projet
absurde de « catholiciser » la Russie
après l'effondrement du communisme. Jean-Paul II a vécu sa démarche en frère
dans la foi, respectueux des diversités, mais voulant obéir à l'exigence de
Jésus-Christ pour la nécessaire unité des chrétiens,
« Ut Unum sint, Qu'ils soient Un, afin que le monde croie ! ».
Zenit - Pourquoi cette
« querelle du prosélytisme » ?
Denis Lensel - La « querelle du
prosélytisme » s'explique par
deux
conceptions différentes de l'appartenance ecclésiale :
-
À
Rome,
on adhère au
principe de la liberté religieuse personnelle réaffirmé
avec force au concile Vatican II, et
-
À
Moscou,
on reste attaché à une
conception plus exclusive du « territoire canonique »
orthodoxe.
Zenit - Qu'a voulu faire Jean-Paul II dans l'Est orthodoxe
et post-soviétique ?
Denis Lensel -
Quoique gravement malade et de plus en plus affaibli, Jean-Paul II a effectué
un véritable pèlerinage de la réconciliation. Son sacrifice a bouleversé ces
pays, où l'on sait le prix du sang et des larmes après le communisme et le
nazisme.
Zenit - Comment ses interlocuteurs ont-ils réagi ?
Denis Lensel - Souvent par des mots
de reconnaissance à ce Pape qui a fait tomber les murailles de Jéricho de
l'athéisme marxiste à Berlin dès 1989. Dans tous ces pays où Jean-Paul II s'est
rendu, de tels mots ont été prononcés, par des intellectuels, des dirigeants
politiques et certains ecclésiastiques orthodoxes.
En
Roumanie en 1999, la Presse
enthousiaste salue le rôle de Jean-Paul II dans le cheminement vers la liberté
: un homme qui a apporté «
une
contribution décisive à l'écroulement du communisme », mais aussi «
à la renaissance de la foi et à la
réunification du monde chrétien ». Une ancienne dissidente estime qu'il «
fait partie du petit nombre de ceux qui ont
pu modifier de manière irréversible les destinées du monde ».
En
présence du
Patriarche orthodoxe
Teoctist, parmi 500.000 fidèles, catholiques et orthodoxes, on scande le
mot Unité. Le Pape et le Patriarche bénissent la foule d'un même geste.
En l'an 2000 en Géorgie,
quoique très réservé à l'idée d'un rapprochement confessionnel, le Patriarche
de l'Eglise orthodoxe de Tbilissi, Ilia II, attribue publiquement à Jean-Paul
II une «
contribution personnelle dans le
processus qui a fait tomber le système qui rejetait Dieu dans l'ancienne Union
soviétique ».
Zenit - Au coeur de l'ex-URSS, le « pape polonais »
n'a-t-il pas semblé un intrus indésirable ?
Denis Lensel - En
juin 2001 en Ukraine, malgré des
divisions même entre orthodoxes, des journaux saluent Jean-Paul II comme un
libérateur aussi pour les ex-Soviétiques. On rappelle que «
l'Eglise de Rome a pris le chemin de
l'oecuménisme en rejetant la haine sempiternelle parmi les gens de confession
différente ». Un quotidien de Kiev publie ce titre : «
Un mur est encore tombé » ... Mais d'autres disent craindre une
« croisade occidentale » ...
Au
Kazakhstan, la visite a lieu juste
après les attentats du 11 septembre aux Etats-Unis... Le pape lance un appel à
la paix devant 5000 catholiques, 600 orthodoxes, des protestants et 30.000
musulmans modérés ... La presse le définit comme « un envoyé du ciel », dit que
«
Les Kazakhs doivent remercier le pape pour... leur souveraineté ! »,
et le désigne comme «
un défenseur du droit ». Jean-Paul
II prie devant un monument aux victimes des déportations de Staline, Russes,
Ukrainiens, Allemands de la Volga déportés en 1941, Polonais, Kazakhs... Des
jeunes chrétiens européens et asiatiques chantent «
Christ est ressuscité ». Aux étudiants, il signale qu'après «
la violence mortelle de l'idéologie »,
arrive «
la violence non moins
destructrice du vide, négation de l'infini ».
Zenit - Dernière
étape, la Bulgarie ...
Denis Lensel - A la fin de la visite
de Jean-Paul II à Sofia en 2002 -
demandée par 80 intellectuels - le ministre juif des Affaires étrangères
Solomon Passi déclare à l'issue de ce voyage dont le pape sort à bout de forces
: «
Cet homme nous a donné une leçon de courage et un témoignage de
force d'âme. Sa présence a apporté un message libérateur et purificateur
pour toute une génération ». À l'issue d'un concert où liturgies byzantine
et latine sont célébrées ensemble, 4000 intellectuels bulgares se lèvent et
chantent pour le pape l'acclamation solennelle Mnogaïa Leta, Qu'il vive de
longues années. Le supérieur du sanctuaire national bulgare de Rila dit en
latin à Jean-Paul II : «
Béni soit celui
qui vient au nom du Seigneur ! » Tous deux s'étaient rencontrés à Rome au
Concile Vatican II ...
Zenit - Quel bilan pour toutes ces rencontres ?
Denis Lensel - Avant Benoît XVI, le pape Jean-Paul II a tracé en profondeur le sillon
de la réconciliation entre catholiques et orthodoxes. Et il a rencontré
l'approbation de plusieurs représentants éminents de l'orthodoxie, pour la
liberté et l'unité des Chrétiens, deux objectifs inséparables.
Malgré
des souffrances physiques indicibles, Jean-Paul II a consacré ses dernières
forces à la
réconciliation de Rome et du
monde orthodoxe, «
les deux poumons de l'Eglise ».
Il
avait
puissamment contribué à la
libération vis-à-vis du communisme. Ensuite, il a effectué une
deuxième action libératrice, celle de
la
paix entre frères séparés, une
unité sans laquelle l'Evangile, Vérité «
qui
rend libre », peut perdre du crédit.
«
J'ai cherché l'unité de toutes mes
forces, et je continuerai à me dépenser jusqu'à la fin pour qu'elle soit parmi
les préoccupations prioritaires des Eglises », dit-il dès 1999 à Bucarest.
Jean-Paul
II est très sensible à l'efficacité spirituelle de la persécution subie par
toutes les Eglises, témoignage commun d'un sang versé par des frères en Jésus -
Christ. En 1993, il avait rencontré à Rome un autre géant de l'Histoire,
Soljénitsyne, grand témoin orthodoxe russe qui s'était exclamé dès 1978 : «
Ce pape est un don de Dieu ».
Aujourd'hui,
à l'heure de Benoît XVI, le dialogue entre l'Eglise catholique et le monde
orthodoxe connaît à la fois des difficultés persistantes et des avancées
prometteuses. Si la hiérarchie du Patriarcat de Moscou demeure sur la réserve,
comme le montre son refus de signer l'accord oecuménique de Ravenne en octobre
2007 sur le principe - théorique - de la primauté de l'évêque de Rome,
« Primus inter pares », premier parmi
ses égaux.
Mais
l'oeuvre de réconciliation continue à progresser, du fait de l'action à la fois
discrète et efficace de Benoît XVI du côté catholique, et de la poursuite de
l'évolution du monde orthodoxe.
2-
ROME, Jeudi 25 septembre
2008 (ZENIT.org <
http://www.zenit.org/>
) - Journaliste, envoyé spécial dans l'ancien Bloc soviétique de 1982 à 2008,
Denis Lensel a publié un livre sur l'effort de rapprochement de Jean-Paul II
vis-à-vis du monde orthodoxe et post-soviétique : « Nous lui devons la liberté
! La main tendue de Jean-Paul II à l'Est » (Editions Salvator <
http://www.editions-salvator.com/fra/index.php>
).