NOUVELLES DE MISSIONNAIRES
RENCONTRE DES
RESPONSABLES DE GROUPES JPIC SPIRITAINS EUROPEENS
(Bruxelles 11 Octobre 2008)
Mon exposé se présente en trois parties
inégales :
1.
L’islam
« en crise »
2.
Où
se posent les questions ?
3.
Les
différentes tendances représentées aujourd’hui
Ma contribution portera principalement
sur l’islam sunnite, parce que c’est ce
que je connais le mieux et parce qu’il représente
environ 90 % des musulmans dans le monde.
1. L’islam « en crise »
a. Certains parmi vous sont peut-être surpris de
m’entendre parler
d’islam « en
crise », alors qu’on parle de l’islam plus que jamais et que pour
beaucoup il y a un rayonnement et un dynamisme identitaire et prosélyte de
l’islam impressionnant. Dans quel sens alors parler de crise ?
Certainement pas dans le sens où l’on parle ces jours-ci d’une profonde crise
financière qui risque de faire s’effondrer l’économie mondiale. Le sens de
crise appliqué à l’islam serait plutôt tiré du
domaine médical – mais peut-être fais-je une utilisation abusive
ici – où un corps est
obligé de réagir à
la confrontation avec un élément intrus, nouveau, qui réagit sur lui et qui
va nécessiter une mobilisation de toutes ses facultés pour surmonter la crise
engendrée. Le corps humain est capable de secréter des anticorps qui le rendent
ainsi plus fort, de même que, d’autres fois, c’est l’intrus - un virus virulent
par exemple - qui met à mal tout l’organisme et le mène à sa destruction après
une période de combat. Si donc je parle d’islam en crise, c’est dans le sens où
aujourd’hui
l’islam est traversé de
mouvements et de réactions souvent fortes, parfois contradictoires, qui
interrogent son identité et façonnent une partie de son avenir à proche et
moyen terme. Ce que je dis ici je ne l’aurais sûrement pas exprimé dans les
années soixante ou dans la première partie des années soixante-dix, une période
où l’islam était comme plus «
somnolent ».
Alors qu’est-ce qui a changé ?
b. Plusieurs facteurs, de natures différentes, sont
à considérer, mais le plus déterminant me semble être de
type politique. Un
nouveau
paradigme se met en place et va faire école
à partir de 1979.
Trois
événements le mettent en lumière : la
révolution iranienne de 1979,
l’invasion
soviétique en Afghanistan et
l’assassinat
de Sadate en Egypte, ces deux derniers événements s’étant déroulés durant
la même année 1980.
Selon moi, la
révolution iranienne est un véritable
tournant dans l’histoire contemporaine, car si les indépendances de nombreux
pays anciennement colonisés ont marqué les années 50 et 60, les idéologies
post-indépendances ont souvent consisté en des idéologies d’importation, venues
de la pensée occidentale avec une application plus capitaliste et libérale ou
plus socialiste voire athée, avec un partage du monde en deux blocs
antagonistes. Même le Mouvement des non-alignés avait du mal à se frayer une
véritable place entre les deux blocs et à proposer une troisième voie. La
nouveauté surgit avec la révolution iranienne dans la mesure où
en quelques mois, voire quelques
semaines
une révolution populaire livre
un pays riche, car pétrolier, considéré comme socialement moderniste, allié
stratégique des Etats-Unis,
à un groupe
de religieux, cléricaux et révolutionnaires. À peu près personne ne s’y
attendait, tant l’idéologie dominante était de considérer les religieux comme
facteurs de conservatisme mais aussi de soumission au pouvoir. Pour les
Soviétiques, la religion avait ce fort goût d’opium du peuple ; pour les
Occidentaux libéraux, la menace communiste servait d’épouvantail pour rallier
les forces religieuses conservatrices
(1).
Très vite le régime iranien va réussir à
exporter dans le monde musulman une image de mouvement tiers-mondiste, car
opposé à l’hégémonie des grandes puissances, une sorte de révolte réussie du
pauvre contre le riche, du faible contre le puissant, et dont le
moteur de contestation de l’ordre établi
est religieux. Ce message sera compris ailleurs comme la
preuve que, avec l’aide de Dieu, tout,
même renverser la tyrannie et l’injustice, tout devient possible.
Deux facteurs vont
freiner un peu le rayonnement de l’onde
de choc issu de la révolution khomeyniste, d’une part le fait que
l’Iran est majoritairement chi‘ite,
groupe minoritaire par rapport aux sunnites, d’autre part la
guerre irako-iranienne qui opposa les
Iraniens persans à des Arabes et qui épuisa les deux pays dans ce combat
fratricide
(2).
La
résistance afghane, largement financée par les USA comme par des
groupes et des régimes conservateurs du Golfe, qui tiendra tête à l’envahisseur
soviétique apportera la confirmation de l’événement iranien,
puisqu’à nouveau les croyants musulmans
dans leur lutte contre un ennemi considéré comme plus puissant, est capable de
triompher… grâce à l’aide de Dieu. Par certains côtés, on pourrait parler
dans un certain sens d’un sentiment populaire d’honneur, au sens guerrier, car
il s’agit de gagner
enfin une
bataille militaire et politique après des décennies de défaites. Honneur
retrouvé des musulmans dont les fondateurs n’avaient jamais caché leur côté
guerrier et conquérant ce qui offre d’ailleurs une possibilité de relire les
épopées modernes comme un véritable retour aux sources, mais aussi à la force
des origines. Dieu donne la victoire aux siens.
L’Afghanistan, avec sa base
arrière au Pakistan, servit d’autre part de lieu où remettre à l’ordre du jour
la réalité combattante du
jihâd. En
clair,
pour une vingtaine d’années
(1980-2000) le couple Afghanistan/Pakistan devint le laboratoire du jihâd moderne : accueil de
volontaires internationaux principalement arabes, lieu de formation
idéologique, organisation de groupes divers et structurés, mise en place de
circuits financiers pour soutenir ces actions, lieu de formation pratique à
l’usage des armes et au combat. On peut parler d’un véritable savoir-faire, qui
a depuis servi dans d’autres lieux (Algérie, Tchétchénie, Bosnie, Yémen,
Egypte, etc.) aussi bien dans sa composante pratique (attentats, guérilla, etc)
que théorique (valeur religieuse du
jihâd,
qui est notre ennemi ?, etc).
L’assassinat de Sadate en Egypte par un groupuscule islamiste correspond au même schéma
dans le sens où il exprime une
volonté
de frapper un tyran jugé injuste et impie. Injuste car dominant son pays
avec une main de fer et opposé fortement aux Frères Musulmans (Et à leur désir
de réislamiser la société et l’Etat) après avoir longtemps frayé avec
eux ; impie car pro-occidental au point d’avoir signé un traité de paix
avec Israël
(3), l’ennemi
juré. Dans l’imagerie religieuse, la mort de Sadate fut présentée par les
activistes musulmans comme la mort de Pharaon (image négative et impie dans le
contexte musulman, même en Egypte)
(4).
Pour nous, il est intéressant cependant de noter qu’il y a eu avec l’assassinat
de Sadate un déplacement de taille. Puisque dans les deux autres exemples
mentionnés le combat était mené par des musulmans essentiellement contre des
non – musulmans. Ici au contraire le
combat
oppose des musulmans entre eux, les uns se considérant comme de vrais musulmans alors que l’ennemi
est vu comme ne méritant pas le nom de musulman. Dans les deux premiers cas on
peut parler de combat avec
l’extérieur,
ici il s’agit d’un combat contre l’ennemi
intérieur
(au groupe religieux).
J’ai parlé plus tôt de
nouveau paradigme(5),
je crois que c’est justifié si l’on entend par là une
nouvelle manière de considérer le réel, c'est-à-dire dans le cas
qui nous intéresse ce qu’est être musulman, ce que cela a comme conséquences
dans la manière de se situer envers ceux qui ne le sont pas, appréhender sa
situation dans le monde (politique, économique, culturelle, sportive, etc.) à
la fois de manière individuelle et en tant que communauté religieuse au sens
large (
umma). On le voit le paradigme
décrit ici se caractérise notamment par
l’importance
accordée au politique, et donc aux relations de pouvoir, mais
aussi par le rôle du groupe religieux puisqu’une ligne de fracture se situe au
seuil de la communauté musulmane. Cette distinction (Nous/les autres) est
structurelle et s’applique à tous groupes, mais elle nous semble comme
radicalisée dans le cas qui nous intéresse, au point même que certains vont la
faire passer à l’intérieur même de la communauté entre ceux qui sont de
vrais
musulmans et ceux qui en usurpent le nom. Ce faisant on peut d’ailleurs
appliquer à ces intransigeants une critique proprement sunnite, à savoir que
d’une part dans le sunnisme (contrairement aux tendances kharidjites, tendance
ultra - minoritaire en islam) une certaine tolérance est généralement acceptée
au sein du groupe tant que les apparences formelles sont sauves, et que,
d’autre part, une attitude de soumission au pouvoir légitime (musulman sunnite)
est de mise.
Comme annoncé, nous avons
privilégié jusqu’à présent le facteur politique au détriment des autres, il est
donc nécessairement incomplet, mais il explique au moins pourquoi et comment la
plus grande visibilité de l’islam se manifeste sur la scène internationale, sur
de nombreuses scènes nationales (Maghreb, Asie du Sud-Est, Moyen-Orient,
Europe) et quelquefois locales. Il n’est pas faux de dire que pour un certain
nombre de cas de figures,
l’islam est vu
comme une idéologie mobilisatrice et à forte référence identitaire, qui a
pris le relais à une période historique où justement certains constataient
l’effritement de l’impact des grandes idéologies de masse du XXe siècle
(socialisme et marxisme, nationalismes, fascismes, etc.).
c.
D’autres
angles d’analyse pourraient être considérés :
-
Situations économiques (En tenant par exemple compte de l’impact sur
l’islam contemporain des monarchies pétrolières du Golfe),
-
Flux migratoires (L’islam présent aujourd’hui en Europe résulte de flux migratoires
récents, il est donc logique que l’expression de l’islam dans ces populations
relève à la fois de logiques islamiques et de logiques identitaires propres aux
migrants et à leur insertion progressive dans une nouvelle culture d’accueil),
-
La mondialisation des échanges (biens, personnes, communications).
Même une perspective
démographique sur l’islam contemporain est possible et riche d’enseignements,
d’où il se dégage que des évolutions notables ont eu lieu dans les dernières
décennies que l’on peut résumer en terme de transition démographique avec un
très net ralentissement de croissance démographique lié essentiellement à une
plus forte scolarisation des filles. Les auteurs de la recherche que nous avons
consultée n’hésitent pas à parler d’un «
rendez-vous des civilisations »
(6),
dans le sens où démographiquement une évolution commune se met en place un peu
partout dans le monde, même si certaines zones géographiques (Afrique
subsaharienne) restent encore relativement peu touchées par le phénomène et que
ces évolutions entraînent nécessairement de profondes crises identitaires,
sociales et politiques (ex. Pakistan actuel).
2. Où se posent les questions ?
Se revendiquer de la foi
musulmane et être musulman aujourd’hui ne peut se faire sans se positionner
d’une manière ou d’une autre vis-à-vis de l’évolution du monde, de ses
techniques, de ses savoirs, de ses modes de fonctionnement culturels.
Concrètement cela repose la question :
que signifie être musulman aujourd’hui, comme personne et comme membre
d’une communauté ? Nous voudrions ici simplement pointer du doigt
quelques lieux où se posent plus vivement cette mutuelle interpellation.
a. D’une part, la
frontière entre la communauté et l’extérieur est interrogée à
nouveaux frais. Traditionnellement dans la pensée musulmane commune, on
distingue entre :
-
La
maison de l’islam (
dâr al-islâm),
où le régime politique
et religieux doit, selon une vision idéale, s’appliquer à faire régner la
loi musulmane (
sharî‘a), ce qui a
pour conséquence de faire régner la justice et la paix, et qui s’oppose à
-
La
maison de la guerre (
dâr al-harb), vue comme
lieu
d’impiété et d’anarchie, sans foi ni loi, lieu de débauche, où le règne de
l’islam n’est
pas encore établi.
Ce
découpage imaginaire s’appliquait
autrefois à un découpage géographique qui distinguait entre pays
musulmans et pays qui ne le sont pas.
Aujourd’hui,
notamment sous l’influence de tendances réformatrices voire islamistes,
cette ligne de séparation traverse souvent les sociétés, qu’elles
soient majoritairement musulmanes ou qu’elles soient des sociétés où les
musulmans sont très largement minoritaires. De sorte que la
visibilité exprimée par des
choix
vestimentaires, de
logements (regroupements en quartiers),
d’implantation
de mosquées, devient un critère de
distinction
entre ce qui est aujourd’hui le nouveau lieu où règne concrètement l’islam
(personne, famille, quartiers, pays)
et
le reste, vu comme lieu rebelle à Dieu. Ceci explique pourquoi la migration
vers des «
pays d’islam » a
peu court, ceux-ci étant vu comme exposés eux-mêmes à de nombreux travers d’un
point de vue religieux, sans compter les données relatives au niveau de vie et
à d’autres fonctionnements de société appréciés en Occident (démocratie,
liberté d’expression, consommation, pouvoir d’achat).
Quelquefois, et c’est un
phénomène lui aussi assez nouveau semble-t-il, le fait de
vivre en minorité
religieuse est présenté non plus comme un manque, mais
comme une
excellente occasion de gagner de nouveaux croyants à la fois musulmane.
Pour illustrer l’argument développé ici, il nous semble que la
manipulation d’événements symboliques
(affaire du « foulard islamique », caricatures de Mohammed, discours
de Ratisbonne)
et leur surmédiatisation
permettent aux groupes les plus virulents d’obliger chacun à choisir son camp
(il s’agit d’être pour ou contre). Ce qui, de fait, permet de dessiner les
nouvelles lignes de frontière entre qui est musulman, membre de l’
umma, et qui ne l’est pas.
b.
La
diffusion durant le XXe siècle du mode de vie occidental avec ses référents
culturels, ses moyens techniques, ses possibilités financières, ses discours et
ses valeurs,
a déplacé la question de
l’identité musulmane au sein de chaque pays.
La mondialisation des
échanges et des informations, tout comme la circulation accrue des hommes a
encore amplifié ce phénomène, si bien qu’on peut dire aujourd’hui que
le choc culturel transforme les mentalités,
ce qui a forcément des conséquences sur les manières de vivre et d’exprimer la
foi. Il y a là une querelle des anciens et des modernes qui se conjuguent en
multiples mouvements aux tendances variées. Mais où il faut noter également
qu’à chaque fois des spécificités nationales ou même régionales sont à l’œuvre
si bien qu’à strictement parler comparer entre eux deux pays, c’est forcément
réduire le réel et quelquefois se tromper carrément. Ne sous - estimons pas la
diversité de l’islam, de ses courants et de
ses hommes.
Néanmoins,
la multiplicité des mouvements réformateurs
musulmans actuels, dont nous parlerons encore plus loin dans notre exposé,
est d’abord le
fruit de ce choc culturel et civilisationnel décrit ci-dessus et
auquel ils cherchent tous à répondre d’une manière ou d’une autre.
Sociologiquement il nous paraît logique qu’une part importante des choix de
société se focalise sur le
statut de la femme, et cela au moins pour
trois raisons : d’abord parce que celle-ci est envisagée comme une
charnière sensible de la vie familiale, ensuite parce qu’elle est considérée
comme un membre social particulièrement vulnérable, enfin parce qu’en tant
qu’être dominé c’est ce rapport de domination même qui est en jeu dans toute
remise en cause de son statut et de son rôle.
c. De manière plus intime encore il est possible
d’affirmer que fréquemment le parcours individuel des croyants musulmans est
aujourd’hui exposé au choc mentionné. Si bien que
cette crise dont nous parlions en ouverture
passe également en chaque famille, et en chaque parcours
individuel, lesquels connaissent leurs variations, fluctuations, contradictions
ou revirements. On notera là encore la nouveauté de ce phénomène tant le cadre
habituel de la foi musulmane était jusqu’à présent régit d’abord par le seul
fait d’être né dans une famille musulmane, ou dans un cadre
« porteur » où être musulman
«
comme les autres » était
d’abord vécu comme une
acceptation d’une
norme sociale. Paradoxalement,
cette volonté d’être «
comme les
autres » peut jouer en faveur de l’adhésion à des groupes fortement
marqués symboliquement et organisés hiérarchiquement, lieu où se propose une
sorte d’identité «
clé en main »
vécue comme contre-culture et se distinguant nettement d’un modèle culturel
dominant
(7): ce
phénomène est assez identique à celui de
l’organisation
de bandes dans les banlieues des grandes villes.
3. Les différentes tendances aujourd’hui :
Dans notre troisième partie
nous voudrions présenter davantage quelques grandes tendances exprimant les
manières d’être musulman aujourd’hui, en insistant sur la situation
européenne. Nous distinguerons quatre
grands groupes : les musulmans « à l’ancienne », les islamistes,
les nouveaux penseurs de l’islam, les confréries.
a. Les
musulmans « à l’ancienne » : Nous désignons par là cette espèce
d’appartenance
« tranquille »(8)
à la communauté musulmane dans le partage, en tout ou en partie, de ce que
celle-ci présente comme son dogme, ses rites et ses règles de comportement.
Cela désigne ici pour nous d’une part les personnes déracinées dans le
cadre d’une
migration vécue
personnellement et où la référence islamique est teintée (et parfois assimilée
à) d’une référence à la culture du pays d’origine. L’islam d’un migrant turc
sera donc imbibé de culture turque, un musulman d’origine marocaine le vivra
« à la sauce marocaine ». Toute une
culture populaire irrigue également ce type d’appartenance qui font
parfois porter à l’islam des éléments qui lui sont en parfois plus ou moins
étrangers
(9).
Cet
aspect « national » de l’islam lié à la migration explique
que plusieurs pays d’où sont originaires les migrants cherchent à conserver une
emprise sur leurs ressortissants en finançant mosquées, centres culturels, en
envoyant des imams, etc. Par exemple, durant l’été 2008, le régime marocain
envoya en Europe plusieurs centaines d’imams afin de rejoindre les communautés
marocaines et d’y contrecarrer l’influence grandissante de mouvements
islamistes extrémistes.
Nous rangerions volontiers
également sous cette catégorie tout un ensemble de personnes issues de la
migration des générations précédentes, largement marquées par le cadre européen
où elles sont nées et dont l’appartenance à l’islam se fait
sans insistance ni revendication
particulières. On pourrait parler en un certain sens d’une
appartenance sociologique à l’islam. Je
me souviens bien de l’expression formulée par un sociologue français d’origine
algérienne, qui assumait – il y a déjà une vingtaine d’années - ses origines
dans une culture musulmane, mais qui refusait tout à fait une «
assignation à résidence communautaire »,
principe selon lequel tous ses faits et gestes auraient forcément correspondu à
un type d’être musulman et à une représentativité de la/ ou d’une manière de
faire «
typiquement »
musulmane
(10).
L’ensemble décrit ici
représente
probablement encore la
majorité, de type silencieuse, des musulmans, en Europe et ailleurs, même
si ils ne correspondent pas vraiment à la typologie du nouveau paradigme dont
j’ai parlé plus haut et dont nous abordons à présent le profil.
b. Les islamistes : Sous ce vocable se cache une très grande
diversité, dont on dira au moins qu’un trait commun est une
volonté de mobilisation et de réforme de la
pratique et de la vie des musulmans, ce qui passe quasiment toujours par
des remises en cause d’ordre politique. Les musulmans «
à l’ancienne » sont toujours
surpris par leur contact avec des réformateurs puisque ces derniers semblent
vouloir «
changer la religion »
et veulent faire croire que la pratique héritée n’est que déviance. Deux
mouvements historiques sont importants et inspirent d’une manière ou d’une
autre la plupart des mouvements islamistes sunnites contemporains, le mouvement
de
réforme wahhabite d’une part,
l’organisation des
Frères Musulmans
d’autre part.
Les
Wahhabites correspondent à l’idéologie
officielle en vigueur en Arabie Saoudite, c’est un mouvement réformateur qui
trouve son origine au XVIIIe siècle et remis en selle au XXe par la dynastie
saoudienne encore en place actuellement. Ce mouvement se distingue par sa
rigidité fidéiste et son intransigeance,
non seulement à l’égard des non-musulmans, mais même au sein de la communauté
musulmane où il est l’ennemi déclaré des confréries et autres mouvements
mystiques. Le lien entre wahhabisme et
ressources pétrolières, à quoi se
rajoute le
contrôle de la Mecque, lieu de pèlerinage de millions de
pèlerins chaque année, ont permis à ce mouvement de trouver un rayonnement
considérable dans la seconde moitié du XXe siècle.
Les
Frères Musulmans trouvent, eux, leur
origine en Egypte dans les années 1920 et cherchèrent à
réagir à l’impact colonial (britannique) en réorganisant un groupe
de solidarité musulmane capable de créer une sorte de mouvement social
authentiquement musulman et contrebalançant le modèle occidental. La visée
réformatrice de cette organisation
toucha dès le début
tous les secteurs de
la vie sociale : Formation spirituelle, association sportive, groupe
caritatif pour les musulmans, diffusion de livres, syndicat, théâtre, cercles
culturels, organisation paramilitaire, etc. L’organisation des Frères Musulmans
devint rapidement internationale et connut plusieurs scissions, lesquelles
donnèrent naissance le plus souvent à des groupes aux orientations plus
radicales.
Aujourd’hui nous pourrions
classer les mouvements islamistes en fonction
d’autres critères, nous distinguerons ainsi :
-
Les
mouvements légalistes ou islamistes modérés : C’est-à-dire les
mouvements qui s’inscrivent dans le cadre
légal
des législations des pays où ils se trouvent et cherchent à promouvoir, par une
large conscientisation et quelquefois par le moyen des élections, à islamiser
ou réislamiser leur société. Cela passe par une part de lobbying et d’action
politique à des échelons divers : Dans le cadre de l’Egypte où le régime
politique est de type dictatorial, les principaux syndicats et associations
professionnels sont aux mains des islamistes (médecins, avocats, juristes,
journalistes) ce qui leur donne une emprise certaine sur la société. L’un des
objectifs
de ces mouvements est quasiment toujours
d’exercer aussi le pouvoir,
tant ce poste suprême de décision permet de mettre en place à tous les niveaux
les réformes espérées et proposées.
-
Les
mouvements piétistes et missionnaires :
Certains mouvements ont choisi résolument d’insister sur la
réislamisation (foi, pratique) des
musulmans ou sur la conversion de nouveaux membres. Il n’y a
pas directement de visées politiques
dans ce que nous disons ici, mais il n’est pas rare que des carrières plus
radicales débutent par une première «
conversion »
par le biais d’un groupe missionnaire. L’exemple le plus célèbre de groupe
piétiste et missionnaire est Jamaat Tabligh wa Da’wa (Assemblée de la
prédication et de l’appel), mouvement d’origine Indo - Pakistanais.
-
Les
mouvements islamistes radicaux : Nous entendons par là des mouvements
qui
considèrent l’utilisation de la violence physique comme une des voies par lesquelles il
est
possible d’arriver à leurs fins. L’activité violente peut être
d’importance plus ou moins grande dans les orientations de ces groupes, de
section largement minoritaire et dépendante d’une branche plus politique
jusqu’à être la principale raison d’être d’un groupe.
Pour ma part, je suis assez
sensible actuellement à une autre terminologie encore, selon une analyse faite
par Jason Burke
(11), celle d’
apocalypticiens dans la mesure où cette
frange plus extrême ne porte même
plus
vraiment de projet politique, ni d’essai de réforme de l’ici-bas. Le cas le
plus célèbre est celui de
al-Qaeda
de Oussama Ben laden. Ce groupe, qui a connu toute une évolution et qui
n’est pas seul dans son cas, diffuse une espèce de vision binaire du
monde
où s’affrontent le Bien, compris comme le véritable islam,
et le Mal,
composé des non - musulmans et des musulmans de façade qui sont vus comme
leurs alliés. Dans un combat final de fin des temps, où individus et sociétés
ne sont plus guère que les pièces de ce grand échiquier cosmique, dans lequel
il est néanmoins demandé de s’engager du bon côté en vue de recevoir dans
l’au-delà les récompenses promises selon la tradition musulmane aux combattants
prêts à sacrifier leur vie pour la bonne cause.
c. Les
nouveaux penseurs de l’islam (12): Cette expression est
devenue habituelle pour parler de cette tendance actuelle de chercheurs et
d’intellectuels musulmans qui essayent d’appréhender leur foi religieuse en
tenant compte de manière positive des données contemporaines des sciences
humaines et sociales. Les domaines d’étude sont très variés :
-
Nouvelles
analyses du texte coranique (M. Arkoun, N. Abu Zayd, Fazlur Rahman), critique
du droit (M. Charfi),
-
Nouveau
regard sur l’histoire (A. Charfi, H. Djaït).
On pourrait parler ici d’un
dialogue
constructif entre islam et modernité. Beaucoup de ces auteurs ne sont
pas issus de la catégorie des autorités religieuses musulmanes classiques, mais
sont
plutôt des universitaires. Leur
rayonnement et l’impact de leurs idées est assez difficile à saisir tant il
exige un certain niveau de culture pour être compris, mais il est probable que
leur audience actuelle va croissant.
d. Les
confréries : Nous terminons notre exposé par l’évocation des confréries (sg.
tarîqa, pl.
turuq), ce sont des
organisations
à vocation spirituelle, structurées hiérarchiquement et cherchant à vivre
de la spiritualité ou de la voie spirituelle d’un
maître soufi. Elles restent jusqu’à aujourd’hui le canal principal
d’expression de la vie mystique en islam, mais elles ont tendance aussi à jouer
aujourd’hui de nouveaux rôles grâce à la solidarité et parfois
l’interdépendance entre leurs membres. Cette expression traditionnelle de la
vie sociale et spirituelle musulmane fut très critiquée
(13)
tout au long du XXe siècle par les courants réformistes. Elle est vue parfois
de nos jours comme une alternative à l’islamisme et surtout comme véhiculant un
héritage spirituel ce qui attire d’ailleurs un certain nombre d’Occidentaux en
quête spirituelle.
Dans d’autres
contextes, comme celui de l’Afrique de l’Ouest, la vitalité sociale des
confréries fait partie intégrante du paysage social et politique au point
qu’elles peuvent être facteur de dynamisme économique, de lobbying politique,
d’entraide à but caritatif ou humanitaire jusqu’à suppléer en partie, sur une
base locale ou régionale, à certaines carences de l’Etat (transports publics,
dispensaires ou hôpitaux, etc). La
confrérie sénégalaise des Mourides
est célèbre pour avoir étendue ses ramifications commerciales à travers le
monde, de Dakar aux capitales européennes, de Singapour à New York.
Conclusion
Dans cet exposé nous avons
cherché à redire sur quelles bases s’est opérée une politisation du fait
islamique dans les trente dernières années et nous avons montré quelques
conséquences liées à ce nouveau paradigme pour la vie des musulmans
aujourd’hui, mais aussi pour les non-musulmans. Nous avons relu ce phénomène en
correspondance avec le choc culturel qui est devenu un phénomène planétaire au
cours du XXe siècle et qui interpelle chaque société, surtout si elle n’est pas
occidentale.
Dans la dernière partie,
nous avons esquissé une brève typologie des tendances musulmanes que nous
pouvons rencontrer en Europe. Ce qui veut répondre au désir de mieux comprendre
à qui nous avons affaire, mais qui permet également d’entrer dans quelques
distinctions bienvenues afin de ne pas mettre tout le monde «
dans le même sac ». Ici,
analyser et comprendre devient une affaire
de justice et peut nous encourager à entrer en dialogue avec ces hommes et
ces femmes que nous côtoyons souvent sans les connaître. Je n’ai pas insisté
sur les facteurs de peurs, ni d’espoirs, ce sont des soucis qui pourront
s’exprimer davantage dans les échanges et les travaux de groupe.
1- Des études
sur les orientations de la CIA montrent bien que jusqu’à la chute du Mur de
Berlin, l’ensemble des perspective de défense et de géopolitique US ne tenait
compte que de l’ennemi soviétique et ses alliés, réels ou supposés. Pour ce qui
est de l’attitude américaine largement favorable envers les régimes politiques
ou les groupes musulmans conservateurs voire intégristes, ce n’est
véritablement qu’avec le 11 septembre 2001 que l’orientation globale va changer
sur la base de nouvelles théories géopolitiques (cf par ex. Samuel Huntington,
Le conflit des civilisations).
2- L’Irak fut
largement soutenu par la France et la Grande Bretagne en ce temps où Saddam
Hussein était vu comme un allié laïc.
3- La paix fut
signée durant les accords de Camp David aux USA, ce qui valut à Sadate, côté
égyptien, et à Béguin, côté israélien, un commun Prix Nobel de la Paix.
4- Cf. Gilles
Kepel,
Le Prophète et le Pharaon.
Mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine, Paris, La
Découverte, 1984.
5- Des
éclairages intéressants sont disponibles dans l’ouvrage, assez controversé lors
de sa parution probablement à cause d’une lecture relativement
« positive » de l’islamisme, de François Burgat,
L’islamisme en face, Paris, La Découverte.
6- Youssef
Courbage & Emmanuel Todd,
Le
rendez-vous des civilisations, Editions du Seuil et La République des
Idées, 2007, 160 p. (+ annexes).
7- On pourra
lire par exemple le témoignage intéressant du rappeur français d’origine
congolaise et converti à l’islam, Abd al Malik,
Qu’allah bénisse la France !, Paris, Albin Michel.
8- Nous
reprenons l’expression de Jean-François Legrain dans son article « Islam
en France, Islam de France »,
Esprit,
octobre 1986, pp. 1-30, notamment p. 23, mais nous en élargissons le sens en
fonction d’un contexte qui a évolué depuis lors.
9- On se
souvient de l’image utilisée par Amadou Hampaté Ba qui compare l’islam à de
l’eau qui prend la couleur du récipient dans laquelle on la verse!
10- Pour
l’exprimer de manière plus prosaïque : si tu penses ceci et fais cela,
c’est
parce que tu es musulman. Inversement
également, si tu es musulman, tu
dois
penser ceci et faire cela.
11- Jason Burke,
Al-Qaeda (the true story of radical Islam), Penguin Books,
2003/2004, 356 p.
12- Titre d’un
livre de Rachid Benzine,
Les nouveaux
penseurs de l’islam, Paris, Albin Michel/ Casablanca, Tarik éditions,
2004. On peut probablement trouver d’autres ouvrages sur la question en
d’autres langues, ainsi par exemple en italien Massimo Campanini,
Il pensiero islamico contemporaneo,
Bologna, Societa editrice il Mulino, 2005, 193 p.
13- Les
principales critiques portèrent sur la soumission au maître spirituel (
shaykh), sur des pratiques parfois
jugées hétérodoxes, enfin sur certaines formulations propres à la vie mystique.