Pages spirituelles
TEXTE INTEGRAL DU MESSAGE DU SYNODE SUR LA PAROLE DE DIEU
(1)
Aux frères et
sœurs, «
paix, ainsi que charité et foi,
de la part de Dieu le Père et de Jésus - Christ le Seigneur. Que la grâce soit
avec tous ceux qui aiment notre Seigneur Jésus - Christ d'un amour
incorruptible ». C'est par cette salutation intense et passionnée, que
Saint Paul concluait sa lettre aux Chrétiens d'Éphèse (6, 23-24). C'est par ces
mêmes mots que nous, Pères synodaux réunis à Rome pour la XIIe Assemblée
générale ordinaire du Synode des Évêques sous la conduite du Saint - Père
Benoît XVI, ouvrons notre message adressé à l'immense horizon de tous ceux qui,
dans les diverses régions du monde, suivent le Christ en disciples et
continuent de l'aimer d'un amour incorruptible.
Nous leur
proposerons, de nouveau, la voix et la lumière de la Parole de Dieu, répétant
l'antique appel: «
Elle est tout près de
toi, la Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur afin que tu la mettes
en pratique» (Dt 30, 14). Et Dieu lui-même nous dira à chacun: «
Fils d'homme, toutes les paroles que je te
dis, reçois-les dans ton cœur, écoute de toutes tes oreilles» (Ez 3,10). À
tous, nous proposons à présent un voyage spirituel qui se déroulera en quatre
étapes et qui, de l'éternité et de l'infinité de Dieu, nous conduira jusqu'en
nos maisons et le long des rues de nos cités.
I. LA VOIX DE LA
PAROLE: LA RÉVÉLATION :
1. «
Le Seigneur vous
parla alors du milieu du feu; vous entendiez le son des paroles, mais vous
n'aperceviez aucune forme, rien qu'une voix!» (Dt 4, 12). C'est
Moïse qui parle, évoquant l'expérience
vécue par Israël, dans l'âpre solitude du désert du Sinaï. Là,
le Seigneur s'était présenté non comme une
image ou une effigie, ou une statue semblable au veau d'or,
mais comme un «son de paroles». C'est une
voix
qui était entrée en scène aux débuts mêmes de la création, lorsqu'elle
avait déchiré le silence du néant: «
Au
commencement... Dieu dit: Que la lumière soit! Et la lumière fut... Au
commencement était le Verbe... et le Verbe était Dieu... Tout fut par lui, et
sans lui rien ne fut» (Gn 1, 1.3; Jn 1, 1.3).
Le créé ne naît pas d'une lutte entre dieux,
comme l'enseignait l'antique mythologie mésopotamienne,
mais d'une parole qui vainc le néant et crée l'être. Le Psalmiste
chante: «
Par la parole du Seigneur, les
cieux ont été faits, par le souffle de sa bouche, toute leur armée;... Il parle
et cela est, il commande et cela existe» (Ps 33, 6.9). Et saint Paul
répétera: «
Dieu donne la vie aux morts et
appelle le néant à l'existence» (Rm 4, 17). Nous avons ainsi une première
révélation«
cosmique» qui rend tout le
créé semblable à une immense page ouverte devant l'humanité tout entière qui,
en elle, peut lire le message du Créateur: «
Les
cieux racontent la gloire de Dieu, et l'œuvre de ses mains, le firmament
l'annonce; le jour au jour en publie le récit et la nuit à la nuit en donne
connaissance. Non point récit, non point langage, nulle voix qu'on puisse
entendre, mais pour toute la terre se diffuse leur annonce, et s'en va leur
message aux limites du monde» (Ps19, 2-5).
2.
La parole divine
est également à l'origine de l'histoire humaine. L'homme et la femme, qui
sont «
à l'image et à la ressemblance de
Dieu» (Gn 1, 27) et qui, de fait, portent en eux l'empreinte divine,
peuvent entrer en dialogue avec leur Créateur ou peuvent s'éloigner de lui, le
repoussant par le péché. La parole de Dieu
,
alors,
sauve et juge, et pénètre la
trame de l'histoire tissée de faits et d'événements: «
J'ai vu, j'ai vu la misère de mon peuple qui est en Égypte. J'ai
entendu son cri... oui, je connais ses angoisses. Je suis descendu pour le
délivrer de la main des Égyptiens et le faire monter de cette terre vers une
terre plantureuse et vaste» (Ex 3, 7-8). Il y a donc une présence divine
dans les événements humains qui, à travers l'action du Seigneur de l'histoire,
sont inscrits dans un dessein plus élevé de salut, pour que «
tous les hommes soient sauvés et parviennent
à la connaissance de la vérité» (1 Tm 2,4).
3. La
parole
divine, efficace, créatrice et salvatrice est donc
à l'origine de l'être et de l'histoire, de la création et de la
rédemption. Le Seigneur vient à la rencontre de l'humanité, proclamant: «
J'ai parlé et je fais!» (Ez 37,14). Mais
il est encore une étape que la voix divine franchit: c'est celle de la parole
écrite, la Graphé ou les Graphaí, les Écritures sacrées, comme il nous est dit
dans le Nouveau Testament. Déjà, Moïse était descendu du sommet du Sinaï tenant
«
en main les deux tables du Témoignage,
tables écrites des deux côtés, écrites sur l'une et l'autre face. Les tables
étaient l'œuvre de Dieu et l'écriture était celle de Dieu» (Ex 32,15-16).
Et Moïse imposa à Israël de conserver et de recopier ces «
tables du Témoignage»: «
Tu
écriras sur ces pierres toutes les paroles de cette Loi: grave - les bien» (Dt 27,8).
Les Saintes
Écritures sont le «
témoignage», sous
forme écrite, de la parole divine, elles sont le mémorial canonique, historique
et littéraire qui atteste l'événement de la Révélation créatrice et salvatrice.
La Parole de Dieu précède donc et dépasse la Bible, qui n'en reste pas moins «
inspirée par Dieu» et qui contient la
Parole divine efficace (cf. 2 Tm 3,16). C'est pour cette raison que
notre foi n'a pas en son centre uniquement
un livre, mais une histoire de salut et, comme nous le verrons,
une Personne, Jésus-Christ,
Parole de Dieu faite chair, homme et
histoire. C'est justement parce que l'horizon de la Parole divine embrasse
et s'étend au-delà de l'Écriture qu'est nécessaire la constante présence de
l'Esprit Saint qui «
conduit à la vérité
toute entière» (Jn 16, 13) celui qui lit la Bible. Telle est la grande
Tradition, présence efficace de l'«
Esprit
de vérité» dans l'Église, gardienne des Saintes Écritures, authentiquement
interprétées par le Magistère ecclésial. Avec la Tradition, on parvient à la
compréhension, à l'interprétation, à la communication et au témoignage de la
Parole de Dieu. Saint Paul lui-même, proclamant le premier Credo chrétien,
affirmera «
transmettre» ce qu'il «
a reçu» de la Tradition (1 Co 15, 3-5).
II. LE VISAGE DE LA
PAROLE: JÉSUS-CHRIST :
4. Dans l'original grec, il n'y a que trois mots
fondamentaux: Lógos sarx eghéneto, «
le Verbe/Parole se fit chair». C'est
ici le sommet, non seulement de ce joyau poétique et théologique qu'est le
Prologue de l'Évangile de Jean (1, 14), mais aussi le cœur même de la foi
chrétienne.
La Parole éternelle et
divine entre dans l'espace et dans le temps, prend un
visage et assume une identité humaine, tant et si bien qu'il est
possible de s'en approcher directement en demandant, comme le fit ce groupe de
Grecs présents à Jérusalem: «
Nous voulons
voir Jésus» (Jn 12, 20-21). Les paroles sans un visage ne sont pas
parfaites, parce qu'elles n'accomplissent pas en plénitude la rencontre, comme
le rappelait Job, arrivé au terme du drame de son itinéraire de recherche: «
Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais
maintenant mes yeux t'ont vu» (42, 5).
Le Christ est «
le Verbe qui est avec Dieu et qui est Dieu»,
il est «
l'Image du Dieu invisible,
Premier - Né de toute créature» (Col 1, 15); mais il est aussi Jésus de
Nazareth qui parcourt les rues d'une province en marge de l'empire romain, qui
parle une langue locale, qui révèle les traits d'un peuple, le peuple juif, et
de sa culture.
Le Jésus-Christ réel est,
donc, chair fragile et mortelle, il est histoire et humanité,
mais il est aussi gloire, divinité, mystère:
Celui qui nous a révélé le Dieu que personne, jamais, n'a vu (cf. Jn 1, 18). Et
Fils de Dieu, il continue de l'être jusques dans ce cadavre déposé au sépulcre,
et la résurrection en est l'attestation vivante et efficace.
5. Or la tradition chrétienne a souvent mis en parallèle la
Parole divine qui se fait chair avec cette
même Parole qui se fait livre. C'est ce qui transparaît déjà dans le Credo
lorsque nous professons que le Fils de Dieu «
a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge Marie», et que
l'on confesse également la foi en ce même «
Esprit
Saint qui a parlé par les prophètes». Le Concile Vatican II recueille cette
antique tradition selon laquelle «
le
corps du Fils est l'Écriture qui nous est transmise» - comme l'affirme
saint Ambroise (In Lucam VI, 33) - et déclare clairement: «
Les paroles de Dieu, en effet, exprimées en des langues humaines, se
sont faites semblables au langage des hommes, tout comme autrefois le Verbe du
Père éternel, ayant assumé les faiblesses de la nature humaine, se fit
semblable aux hommes» (DV 13).
La Bible est, de
fait, elle aussi «
chair», «
lettre». Elle s'exprime dans des langues
particulières, dans des formes littéraires et historiques, dans des conceptions
liées à une culture antique. Elle conserve la mémoire d'événements souvent
tragiques, ses pages sont souvent traversées de sang et de violence; en son
intérieur résonne le rire de l'humanité, et coulent les larmes, tout comme s'y
élèvent la prière des malheureux et la joie des amoureux.
Cette dimension «charnelle» fait qu'elle nécessite une analyse
historique et littéraire, qui s'actualise à travers les diverses méthodes
et approches offertes par l'exégèse biblique. Tout lecteur des Saintes Écritures,
même le plus simple, doit avoir une certaine connaissance du texte sacré, se
rappelant que la Parole est revêtue de paroles concrètes auxquelles elle se
plie et s'adapte pour être audible et compréhensible par l'humanité.
C'est une tâche
nécessaire: si on l'exclut, on peut tomber dans le fondamentalisme qui,
concrètement, nie l'incarnation de la Parole divine dans l'histoire, et ne
reconnaît pas que cette Parole s'exprime dans la Bible selon un langage humain,
qui doit être déchiffré, étudié et compris, et ignore que l'inspiration divine
n'a pas effacé l'identité historique et la personnalité propre des auteurs
humains.
Mais la Bible est aussi Verbe
éternel et divin, et c'est pourquoi elle exige une compréhension autre, donnée
par l'Esprit Saint qui dévoile la dimension transcendante de la parole
divine, présente dans les paroles humaines.
6. D'où la
nécessité
de la «Tradition vivante de l'Église tout
entière» (DV 12) et de la foi pour comprendre de manière unifiée et
pleine les Saintes Écritures. Si l'on s'arrête à la «l
ettre» seule, la Bible demeure uniquement un solennel document du
passé, un noble témoignage éthique et culturel. Si, par ailleurs, on exclut
l'incarnation, on peut tomber dans l'équivoque fondamentaliste ou dans un vague
spiritualisme ou psychologisme. La connaissance exégétique doit, en
conséquence, s'insérer de manière indissoluble dans la tradition spirituelle et
théologique pour que ne soit pas brisée l'unité divine et humaine de
Jésus-Christ et des Écritures.
Dans cette harmonie
retrouvée, le visage du Christ resplendira dans toute sa plénitude et nous
aidera à découvrir une autre unité, celle plus
profonde et intime des Saintes Écritures, leur être, composées bien
sûr de 73 livres, mais insérés en un seul «
Canon»,
en un seul dialogue entre Dieu et
l'humanité, en un dessein unique de salut. «
Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux
Pères par les prophètes, Dieu, en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé
par le Fils» (He 1, 1-2).
Le Christ
projette, de la sorte,
sa lumière
rétrospectivement sur toute la trame de l'histoire du salut et en révèle la
cohérence, la signification, le sens.
Il est le sceau,
«
l'alpha et l'oméga» (Ap 1, 8) d'un
dialogue entre Dieu et ses créatures prolongé dans le temps et attesté dans la
Bible. C'est à la lumière de ce sceau final qu'acquièrent leur «
sens plénier» les paroles de Moïse et
des prophètes, selon ce qu'avait dit Jésus lui-même, par cet après-midi d'un
jour de printemps, alors qu'il cheminait de Jérusalem vers le village d'Emmaüs,
dialoguant avec Cléophas et son ami, et qu'il interpréta pour eux, «
dans toutes les Écritures ce qui le
concernait» (Lc 24, 27).
C'est précisément parce qu'
au cœur de la Révélation, il y a la Parole divine devenue visage,
que la visée ultime de la connaissance de la Bible ce n'est pas dans «
une décision éthique ou une grande idée,
mais la rencontre avec un événement, avec une Personne, qui donne à la vie un
nouvel horizon et par là son orientation décisive» (Deus caritas est, 1).
uIII. LA MAISON DE LA PAROLE: L'ÉGLISE
Comme la sagesse
divine dans l'Ancien Testament a bâti sa maison dans la cité des hommes et des
femmes la faisant reposer sur sept colonnes (cf. Pr 9, 1), ainsi
la Parole de Dieu a sa maison dans le
Nouveau Testament: c'est l'Église qui a son modèle dans la communauté -
mère de Jérusalem, l'Eglise fondée sur Pierre et sur les Apôtres et qui
aujourd'hui, par les évêques en communion avec le Successeur de Pierre,
continue d'être gardienne, annonciatrice et interprète de la Parole (cf. LG
13). Luc, dans les Actes des Apôtres (2, 42), en trace l'architecture fondée
sur
quatre colonnes idéales: «
Ils se montraient assidus à l'enseignement
des apôtres, fidèles à la communion fraternelle, à la fraction du
pain et dans les prières».
7. C'est, tout d'abord, la didaché apostolique, à savoir la
prédication de la Parole de Dieu.
L'apôtre Paul, à cet effet, nous avertit que «
la foi naît de l'écoute, et l'écoute se rapporte à la parole du Christ»
(Rm 10,17). De l'Église provient la voix du héraut qui propose à tous le
kérygme, c'est-à-dire l'annonce première et fondamentale que Jésus avait
lui-même proclamée aux débuts de son ministère public: «
Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche:
repentez-vous et croyez à l'Évangile» (Mc 1,15).
Les apôtres annoncent l'inauguration du royaume de Dieu, et donc
l'intervention décisive de Dieu dans l'histoire humaine,
proclamant la mort et la résurrection du Christ: «
Car il n'y a pas sous le ciel d'autre nom
donné aux hommes, par lequel nous devions être sauvés» (Ac 4, 12). Le
Chrétien rend témoignage de cette espérance avec «
douceur et respect, en possession d'une bonne conscience», prompt
aussi à s'impliquer, voire à être emporté par la tempête du refus et de la
persécution, conscient que «
mieux
vaudrait souffrir en faisant le bien, qu'en faisant le mal» (1 P 3,16-17).
Dans l'Église
résonne ensuite la catéchèse, destinée à approfondir chez le chrétien «
l'intelligence du mystère du Christ à la
lumière de la Parole, afin que l'homme tout entier soit imprégné par elle»
(Jean-Paul II, Catechesi tradendae, 20). Mais le point culminant de la
prédication réside dans
l'homélie
qui, aujourd'hui encore, est pour de nombreux Chrétiens le moment capital de la
rencontre avec la Parole de Dieu. Dans cet acte, le ministre devrait se
transformer également en prophète. En effet, par un langage net, incisif et
substantiel, il doit avec autorité «
annoncer
les œuvres admirables de Dieu dans l'histoire du salut» (SC 35) qui sont
offertes, avant tout, au travers d'une lecture claire et vivante du texte
biblique proposé par la liturgie. Et il doit également actualiser ces œuvres
selon les temps et moments vécus par ceux qui écoutent, et susciter dans le
cœur des auditeurs la demande de conversion et d'engagement vital: «
Que devons-nous faire?» (Ac 2, 37).
Annonce, catéchèse et homélie supposent donc lecture et
compréhension, explication et interprétation:
une implication de l'esprit et du cœur. Ainsi, dans la prédication,
s'accomplit un
double mouvement :
-
Le
premier
remonte aux racines des textes
sacrés, des événements, des récits qui ont engendré l'histoire du salut,
pour les comprendre dans leur signification et leur message.
-
Le
second mouvement
redescend au présent,
au vécu de celui qui écoute et qui lit, toujours à la lumière du Christ,
fil lumineux qui unit les Écritures.
Ce double mouvement, Jésus lui-même l'avait
fait - comme nous l'avons déjà évoqué - sur le chemin conduisant de
Jérusalem à Emmaüs, en compagnie de deux de ses disciples. C'est aussi ce que
fera le diacre Philippe sur la route qui mène de Jérusalem à Gaza, lorsqu'il
entamera ce dialogue emblématique avec le fonctionnaire éthiopien: «
Comprends-tu donc ce que tu lis?... Et
comment le pourrais-je, si personne ne me guide?» (Ac 8, 30-31).
L'aboutissement en sera la rencontre plénière avec le Christ dans le sacrement.
Ainsi se présente la
deuxième colonne
qui soutient l'Église, maison de la Parole divine.
8. Venons - en à
la
fraction du pain. La scène d'Emmaüs (cf. Lc 24, 13-35), une fois encore
exemplaire, se reproduit quand, tous les jours au sein de nos églises, à la
table, la fraction du pain eucharistique succède à l'homélie de Jésus sur Moïse
et les prophètes. C'est là le moment du dialogue intime de Dieu avec son peuple;
c'est
l'acte de la nouvelle Alliance
scellée dans le sang du Christ (cf. Lc 22, 20); c'est l'œuvre suprême du
Verbe qui s'offre en nourriture par son corps immolé; c'est la source et le
sommet de la vie et de la mission de l'Eglise. La narration évangélique de la
dernière Cène, mémorial du sacrifice du Christ, devient événement et sacrement
lorsqu'elle est proclamée dans la célébration eucharistique, dans l'invocation
de l'Esprit - Saint. C'est pour cette raison que le Concile Vatican II, dans un
passage particulièrement dense, déclarait: «
L'Église
a toujours témoigné son respect à l'égard des Écritures, tout comme à l'égard
du Corps du Seigneur lui-même, puisque, surtout dans la Sainte Liturgie, elle
ne cesse de prendre le pain de vie et de le présenter aux fidèles, à la table
de la Parole de Dieu comme à celle du Corps du Christ» (DV 21). Il
conviendra donc de replacer au centre de la vie chrétienne «
la liturgie de la parole et la liturgie
eucharistique, unies si fortement entre elles jusqu'à ne former qu'un seul acte
de culte» (SC 56).
9. Le
troisième
pilier de l'édifice spirituel de l'Église, maison de la Parole,
est constitué des prières, composées -
comme le rappelait saint Paul - de «
psaumes,
hymnes, cantiques inspirés» (Col 3, 16).
Une place privilégiée
est naturellement occupée par la
Liturgie
des Heures, la prière de l'Église par excellence, destinée à rythmer les
jours et les temps de l'année chrétienne, en offrant, surtout avec le Psautier,
la nourriture quotidienne spirituelle au fidèle.
Outre la
liturgie des Heures et les célébrations communautaires de la Parole, la
tradition a introduit la
pratique de la
Lectio divina, lecture priante dans l'Esprit Saint, capable d'ouvrir au
fidèle le trésor de la Parole de Dieu, et par là de créer la rencontre avec le
Christ, Parole divine vivante. Cette Lectio divina s'ouvre par la lecture
(lectio) du texte qui provoque une question portant sur la connaissance
authentique de son contenu réel: que dit le texte biblique en soi? S'en suit la
méditation (meditatio) qui pose la question suivante: que nous dit le texte
biblique? L'on arrive ainsi à la prière (oratio) qui suppose cette autre
demande: que disons-nous au Seigneur en réponse à sa parole? Et on termine par
la contemplation (contemplatio), au cours de laquelle nous assumons comme un
don de Dieu son propre regard de jugement qu'il porte sur la réalité, et nous
nous demandons: quelle conversion de l'esprit, du cœur et de la vie le Seigneur
nous demande-t-il?
Face au «
lecteur-orant» de la Parole de Dieu, se
profile
l'idéal de la figure de Marie,
la mère du Seigneur, qui «conservait avec soin toutes ces choses, les
méditant en son cœur» (Lc 2, 19; cf. 2, 51), c'est-à-dire - comme le dit le
texte original grec - en trouvant le nœud profond qui unit les événements, les
actes et les choses, apparemment disjoints, dans le grand dessein de Dieu. On
peut aussi présenter aux yeux du fidèle qui lit la Bible, l'attitude de Marie,
sœur de Marthe, qui s'assit aux pieds du Seigneur, à l'écoute de sa parole,
empêchant que les agitations extérieures n'absorbent totalement son âme,
jusqu'à occuper l'espace libre pour «
la
meilleure part» qui ne doit pas nous être enlevée (cf. Lc 10, 38-42).
10. Nous voici, enfin, devant la
dernière colonne qui soutient l'Église, maison de la Parole: la
koinonía, la
communion fraternelle,
autre nom de l'agápe, c'est-à-dire de l'amour chrétien. Comme Jésus le
rappelait, pour devenir ses frères et ses sœurs, il faut être de «
ceux qui écoutent la parole de Dieu et la
mettent en pratique» (Lc 8, 21). Écouter authentiquement, c'est:
obéir et œuvrer; faire naître dans la vie
la justice et l'amour; offrir dans l'existence et dans la société, un
témoignage conforme à l'appel des prophètes - qui unissait sans cesse parole de
Dieu et vie, foi et rectitude, culte et engagement social. C'est ce qu'a répété
à maintes reprises Jésus, après ce fameux avertissement du Sermon sur la
montagne: «
Ce n'est pas en me
disant:‘Seigneur, Seigneur', qu'on entrera dans le Royaume des Cieux» (Mt
7, 21). Cette phrase semble faire écho à la parole divine proposée par Isaïe: «
Ce peuple est près de moi en paroles et
m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi» (29, 13). Ces
avertissements concernent aussi les Eglises lorsqu'elles ne sont pas fidèles à
l'écoute obéissante de la Parole de Dieu.
Elle doit
donc être
déjà visible et lisible sur le
visage et dans les mains mêmes du croyant. Comme le suggérait saint
Grégoire le Grand qui voyait en saint Benoît, et dans les autres grands hommes
de Dieu, témoins de communion avec Dieu et leurs frères, la Parole de Dieu
devenue vie.
L'homme juste et fidèle
explique non seulement les Écritures, mais encore il les déploie devant tous
comme une réalité vivante et vécue. C'est pour cela que viva lectio, vita
bonorum: la vie des hommes bons est une lecture / leçon vivante de la parole
divine.
Saint Jean Chrysostome avait
déjà observé que les Apôtres descendirent du mont de Galilée, où ils avaient
rencontré le Ressuscité, sans nulle table de pierre écrite, comme il en avait
été pour Moïse: comme si, à partir de ce moment-là,
leur propre vie était devenue l'Évangile vivant.
Dans la
maison de la Parole, nous rencontrons aussi les frères et sœurs des autres
Églises et communautés ecclésiales qui, malgré les séparations encore
existantes, partagent avec nous la vénération et l'amour de la Parole de Dieu,
principe et source d'une première et réelle unité, bien que non encore
plénière. Ce lien doit toujours être renforcé par les traductions bibliques
communes, la diffusion du texte sacré, la prière biblique œcuménique, le
dialogue exégétique, l'étude et la confrontation des différentes
interprétations des Saintes Écritures, l'échange des valeurs inhérentes aux
différentes traditions spirituelles, l'annonce et le témoignage communs de la
Parole de Dieu dans un monde sécularisé.
IV. LES CHEMINS DE LA PAROLE: LA MISSION :
«
De Sion vient la Loi et de Jérusalem la
parole du Seigneur» (Is 2,3).
La
parole de Dieu personnifiée «sort» de
sa maison, le temple, et
chemine le
long des routes du monde afin de rencontrer le grand pèlerinage que les
peuples de la terre ont entrepris
à la
recherche de la vérité, de la justice et de la paix. Et de fait, dans la
ville moderne sécularisée, sur ses places et dans ses rues - où semblent
dominer l'incrédulité et l'indifférence, où le mal semble prévaloir sur le
bien, laissant croire en la victoire de Babylone sur Jérusalem - il y a comme
un souffle caché, une espérance en germe, un frémissement d'attente. Comme nous
lisons dans le livre du prophète Amos: «
Voici
venir des jours où j'enverrai la faim dans le pays, non pas une faim de pain,
non pas une soif d'eau, mais d'entendre la parole du Seigneur» (8, 11).
C'est à cette faim que veut répondre la
mission évangélisatrice de l'Église.
Le Christ
ressuscité, aux Apôtres encore hésitants, lance
l'appel à sortir des confins protégés de leur horizon: «
Allez de toutes les nations faites donc des
disciples... leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit» (Mt
28, 19-20). Toute la Bible est traversée d'appels à «
ne pas se taire», à «
crier
avec force», à «
annoncer la parole à
temps et à contretemps», à
être des
sentinelles déchirant le silence de l'indifférence. Les routes qui
s'ouvrent à nous aujourd'hui ne sont plus seulement celles sur lesquelles
marchaient saint Paul ou les premiers évangélisateurs et, après eux, tous les
missionnaires qui s'avancent vers les peuples en des terres lointaines.
11. La
communication,
de nos jours,
s'étend en un réseau
qui enveloppe le globe en son entier. Et
l'appel
du Christ acquiert une nouvelle résonance: «
Ce que je vous dis dans les ténèbres, dites-le au grand jour, et ce que
je vous dis au creux de l'oreille, proclamez-le sur les toits» (Mt 10, 27).
Si la parole sacrée doit, certes, conserver sa première visibilité et diffusion,
au moyen du texte imprimé - par des traductions faites dans la grande variété
des langues de notre planète -, la voix de la parole divine doit également
résonner à travers la radio, les canaux Internet de diffusion virtuelle en
ligne, les CD, les DVD, les podcasts et ainsi de suite. Elle doit apparaître
sur les écrans de télévision et de cinéma, dans la presse, au sein des
événements culturels et sociaux.
Cette nouvelle
forme de communication, par rapport à la manière traditionnelle, a adopté sa propre
grammaire d'expression spécifique et il nous faut donc
être équipés,
non seulement
techniquement, mais aussi culturellement pour cette entreprise. En un temps
dominé par l'image, véhiculée par ce moyen prédominant de communication qu'est
la télévision, le modèle privilégié par le Christ est encore aujourd'hui
significatif et suggestif: il avait recours au symbole, à la narration, à
l'exemple, à l'expérience quotidienne, à la parabole. «
Il leur parla de beaucoup de choses en paraboles... et il ne disait
rien aux foules sans parabole» (Mt 13, 3. 34). Dans l'annonce du royaume de
Dieu, les mots de Jésus ne passaient jamais au-dessus des têtes de ses
interlocuteurs par l'utilisation d'un langage vague, abstrait et éthéré; au
contraire, il conquerrait son auditoire en partant précisément du sol sur
lequel leurs pieds étaient plantés pour les conduire de leur quotidien à la
révélation du royaume des cieux. Significative, en l'occurrence, cette scène
qu'évoque saint Jean: Certains d'entre eux voulaient le saisir, mais personne
ne porta sur lui les mains. Les gardes revinrent donc trouver les prêtres et
les Pharisiens. Ceux-ci leur dirent: «
Pourquoi
ne l'avez-vous pas amené?» Les gardes répondirent: «
Jamais homme n'a parlé comme cela!» (7, 44-46).
12.
Le Christ
s'avance le long des voies de nos cités et fait halte sur le seuil de nos
maisons: «
Voici, je me tiens à la
porte et je frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai
chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi» (Ap 3, 20). La
famille, dont les murs domestiques renferment les joies et les drames, est un
espace fondamental dans lequel doit entrer la Parole de Dieu. Toute la Bible
est jalonnée de petites et de grandes histoires familiales et le Psalmiste
dépeint avec vivacité le cadre serein d'un père assis à table, entouré de son
épouse, semblable à une vigne féconde, et de ses enfants «
plants d'olivier» (Ps 128). Les Chrétiens des premiers temps
célébraient eux aussi la liturgie au sein d'une demeure familiale, tout comme
Israël confiait à la famille la célébration de la Pâque (cf. Ex 12, 21-27). La
transmission de la Parole de Dieu se fait
justement à travers la lignée des générations, ce qui fait que les parents
deviennent «
les premiers à faire
connaître la foi» (LG 11). Le Psalmiste rappelait encore que: «
Nous l'avons entendu et connu, nos pères
nous l'ont raconté; nous ne le tairons pas à leurs enfants, nous le raconterons
à la génération qui vient les titres du Seigneur et sa puissance, ses
merveilles telles qu'il les fit; ...que la génération qui vient le connaisse,
les enfants qui viendront à naître» (Ps 78, 3-4, 6).
Chaque foyer devra donc avoir sa Bible,
la garder avec soin, la lire et prier avec elle; la famille devra proposer des
formes et des modèles d'éducation orante, catéchétique et didactique sur
l'usage des Écritures, afin que les «
jeunes
hommes, et jeunes filles, les vieillards avec les enfants!» (Ps 148, 12)
écoutent, comprennent, louent et vivent la Parole de Dieu. En particulier, les
nouvelles générations, les enfants et les jeunes, devront être destinataires
d'une pédagogie appropriée et spécifique qui les conduise à éprouver la
fascination de la figure du Christ, ouvrant la porte de leur intelligence et de
leur cœur, y compris par la rencontre et le témoignage authentique des adultes,
de l'influence positive des amis et de la grande compagnie de la communauté
ecclésiale.
13. Jésus, dans la parabole du semeur, nous rappelle
qu'il y a des terrains arides, rocheux,
étouffés par les épines (cf. Mt 13, 3-7). Celui qui s'aventure sur les
routes du monde découvre également les bas-fonds, foyers de souffrances et de
pauvretés, d'humiliations et d'oppressions, d'exclusions et de misères, de
maladies physiques, psychiques et de solitudes. Souvent les pierres des chemins
sont ensanglantées par les guerres et les violences, et dans les palais du
pouvoir, la corruption le dispute à l'injustice. S'élève le cri des persécutés
à cause de leur fidélité à leur conscience et à leur foi. Il y a celui qui est
saisi d'une crise existentielle, ou dont l'âme est privée d'un sens qui donne
signification et valeur à sa vie même. Semblables à «
des ombres qui passent , à un souffle qui perd haleine» (Ps 39, 7),
beaucoup ressentent même le silence de Dieu peser sur eux, son apparente absence
et son indifférence. «
Jusques à quand,
Seigneur, m'oublieras-tu? Jusqu'à la fin? Jusques à quand me vas-tu cacher ta
face?» (Ps 13, 2). Et, finalement, se dresse devant chacun le mystère de la
mort.
Cet
immense halètement de douleur qui s'élève
de la terre vers le ciel est sans cesse représenté dans la Bible, qui
propose précisément une foi historique et incarnée. Il suffit seulement de
penser aux pages marquées par la violence et l'oppression, au cri âpre et
incessant de Job, aux suppliques véhémentes des psaumes, à la crise intérieure
subtile qui parcourt l'âme du Qohélet, aux vigoureuses dénonciations
prophétiques contre les injustices sociales. Par ailleurs, c'est sans
circonstances atténuantes qu'est condamné le péché radical, qui apparaît dans
toute sa puissance dévastatrice dès le début de l'humanité dans un texte
fondamental de la Genèse (chapitre 3). En effet, le «
mystère d'iniquité» est présent et agit dans l'histoire, mais il
est dévoilé par la Parole de Dieu qui assure, dans le Christ, la victoire du
bien sur le mal.
Mais dans les
Écritures, ce qui domine surtout est la
figure
du Christ qui débute son ministère public par une annonce d'espérance pour les
derniers de la terre: «
L'Esprit du
Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction, pour porter la
bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance,
aux aveugles la vue, aux opprimés la liberté, et proclamer une année de grâce
du Seigneur» (Lc 4, 18-19). Ses mains
se
posent à maintes reprises sur les chairs malades ou infectées, ses paroles
proclament la justice, donnent
courage
aux malheureux, et accordent
le
pardon aux pécheurs. À la fin, lui-même s'approche du niveau le plus bas «
se dépouillant lui-même» de sa gloire, «
prenant la condition d'esclave, et devenant
semblable aux hommes. S'étant comporté comme un homme, il s'humilia plus
encore, obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix!» (Ph 2,
7-8).
Ainsi, il
éprouve la peur de mourir («
Père, s'il
est possible, que cette coupe passe loin de moi!»). Il fait l'expérience de
la solitude par l'abandon et la trahison de ses amis. Il pénètre dans
l'obscurité de la plus cruelle douleur physique avec la crucifixion et parvient
même jusqu'aux ténèbres du silence du Père («
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?»), atteignant le
gouffre ultime de tout homme, celui de la mort («poussant un grand cri, il
rendit l'esprit»). C'est vraiment à lui que peut s'appliquer la définition
qu'Isaïe réserve au Serviteur du Seigneur: «
homme
de douleur, familier de la souffrance» (Is 53,3).
Et pourtant,
même en ce moment extrême, il ne cesse
d'être le Fils de Dieu: dans sa solidarité d'amour et par le sacrifice de
lui-même, il dépose, dans la limite et dans le mal de l'humanité une semence de
divinité, à savoir un principe de libération et de salut. Par le don de soi
qu'il nous fait, il éclaire par la rédemption la douleur et la mort qu'il a
assumées et vécues,
et nous ouvre, à
nous aussi, l'aube de la résurrection. Le Chrétien a, alors, la
mission d'annoncer cette Parole divine
d'espérance :
-
Par
son
partage avec les pauvres et les
souffrants,
-
Par le
témoignage de sa foi dans le Royaume
de vérité et de vie, de sainteté et de grâce, de justice, d'amour et de paix,
-
Par sa
proximité amoureuse qui ne juge ni
ne condamne mais qui soutient, illumine, conforte et pardonne, dans le sillage
des paroles du Christ: «
Venez à moi, vous
tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai» (Mt
11, 28).
14. Sur les chemins du monde, la Parole divine engendre pour
nous Chrétiens une
rencontre intense
avec le peuple juif auquel nous sommes intimement liés par la
reconnaissance et l'amour communs des Écritures de l'Ancien Testament et parce
que d'Israël «
le Christ est issu selon la
chair» (Rm 9, 5). Toutes les pages sacrées hébraïques
éclairent le mystère de Dieu et de l'homme, révèlent des trésors de
réflexion et de morale, tracent le long itinéraire de l'histoire du salut
jusqu'à son plein accomplissement, illustrent avec vigueur l'incarnation de la
parole divine dans les événements humains. Elles
nous permettent de comprendre en plénitude la figure du Christ, qui
avait déclaré: «
N'allez pas croire que je
sois venu abolir la Loi ou les Prophètes: je ne suis pas venu abolir, mais
accomplir» (Mt 5, 17). Elles constituent des
voies de dialogue avec le peuple de l'élection qui a reçu de Dieu «
l'adoption filiale, la gloire, les
alliances, la législation, le culte, les promesses» (Rm 9, 14), et nous
permettent d'enrichir notre interprétation des Saintes Écritures avec les
ressources fécondes de la tradition exégétique juive.
«
Béni mon peuple l'Égypte, et Assur l'œuvre
de mes mains, et Israël mon héritage» (Is 19, 25). Le Seigneur déploie donc
le manteau protecteur de sa bénédiction sur tous les peuples de la terre,
désireux que «
tous les hommes soient
sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité» (1Tm 2, 4). Nous
aussi Chrétiens, au long des chemins du monde, nous sommes invités - sans
tomber dans le syncrétisme qui confond et humilie l'identité spirituelle propre
-
à dialoguer respectueusement avec
les hommes et les femmes des
autres
religions qui écoutent et pratiquent fidèlement les indications de leurs
livres sacrés. À commencer par
l'Islam qui, dans sa tradition, accueille
d'innombrables figures, symboles et thèmes bibliques et qui nous offre le
témoignage d'une foi sincère au Dieu unique, «compatissant et miséricordieux»,
Créateur de tout l'être et Juge de l'humanité.
Le chrétien
trouve, en outre, des affinités avec les
grandes traditions religieuses de
l'Orient qui nous enseignent, par leurs textes sacrés, le respect de la
vie, la contemplation, le silence, la simplicité, le renoncement, par exemple
dans le bouddhisme. Ou qui, comme l'hindouisme, exaltent le sens du sacré, le
sacrifice, le pèlerinage, le jeûne, les symboles sacrés. Ou qui, comme le
confucianisme, enseignent la sagesse et les valeurs familiales et sociales.
Nous voulons
également prêter notre attention cordiale aux
religions traditionnelles
avec leurs valeurs spirituelles exprimées dans des rites et dans les cultures
orales et tisser avec elles un dialogue respectueux. Nous devons également
travailler avec ceux qui ne croient pas en Dieu mais qui s'efforcent
«d'accomplir la justice, d'aimer la bonté et de marcher humblement» (Mi 6, 8)
en vue d'un monde plus juste et pacifié et offrir en dialogue notre témoignage
authentique de la Parole de Dieu qui peut leur révéler des horizons nouveaux et
élevés de vérité et d'amour.
15. Dans sa Lettre aux Artistes (1999), Jean Paul II
rappelait que «
la Sainte Écriture est
devenue ainsi une sorte d'immense dictionnaire' (P. Claudel) et d'atlas
iconographique' (M. Chagall), où la culture et l'art chrétien ont puisé»
(n. 5). Goethe était persuadé que l'Évangile était la «
langue maternelle de l'Europe». Comme on dit couramment
aujourd'hui, la Bible est le «
grand code»
de la culture universelle.
-
Les
artistes ont idéalement trempé leur pinceau dans cet alphabet coloré
d'histoires, de symboles, de figures que sont les pages de la Bible. C'est
autour des textes sacrés, et en particulier des psaumes, que les musiciens ont
construit leurs harmonies.
-
Les
écrivains ont, pendant des siècles, repris les antiques narrations qui
devenaient des paraboles existentielles.
-
Les
poètes se sont interrogés sur le mystère de l'esprit, sur l'infini, sur le mal,
sur l'amour, sur la mort et sur la vie recueillant souvent les frémissements
poétiques qui animaient les pages bibliques.
-
Les
penseurs, les hommes de sciences et la société elle-même avaient fréquemment
comme référence, même par opposition, les conceptions spirituelles et éthiques
(que l'on pense par exemple au Décalogue) de la Parole de Dieu. Même lorsque la
figure ou l'idée présente dans les Écritures était déformée, elle était
reconnue comme indispensable et constitutive de notre civilisation.
C'est pourquoi
la Bible - qui nous enseigne également la via pulchritudinis, c'est-à-dire le
parcours de la beauté, pour comprendre et parvenir à Dieu («
Chantez pour Dieu avec art!» nous invite
le Ps 47, 8) - est nécessaire, non seulement au croyant mais à tous, afin de
redécouvrir les significations authentiques des différentes expressions
culturelles et surtout pour retrouver notre propre identité historique, civile,
humaine et spirituelle. En elle, notre grandeur plonge ses racines, et grâce à
elle, nous pouvons nous présenter avec un noble patrimoine aux autres
civilisations et cultures, sans aucun complexe d'infériorité.
La Bible devrait donc être connue de tous
et étudiée sous cet extraordinaire profil de beauté et de fécondité humaine et
culturelle.
Toutefois, la Parole de Dieu - pour
utiliser une image significative de saint Paul -
«n'est pas enchaînée» (2
Tm 2, 9)
à une culture. Au
contraire, elle aspire à passer les frontières et justement, l'Apôtre a été un
artisan exceptionnel d'inculturation du message biblique dans de nouveaux
contextes culturels. C'est ce que l'Église est appelée à faire aujourd'hui
aussi, à travers un processus délicat mais nécessaire qui a reçu une forte
impulsion du magistère du Pape Benoît XVI. Elle doit faire pénétrer la Parole
de Dieu dans la pluralité des cultures et l'exprimer selon leurs langages,
leurs conceptions, leurs symboles et leurs traditions religieuses. Elle doit
cependant être toujours capable de conserver la véritable substance de ses
contenus, surveillant et contrôlant les risques de dégénération.
L'Église doit
donc faire briller les valeurs que la Parole de Dieu offre aux autres cultures
afin qu'elles en soient purifiées et fécondées. Comme l'avait déclaré Jean-Paul
II à l'épiscopat du Kenya, lors de son voyage en Afrique en 1980, «
l'inculturation sera réellement un reflet de
l'incarnation du Verbe quand une culture transformée et régénérée par
l'Évangile, produit dans sa propre tradition des expressions originales de vie,
de célébration et de réflexion chrétiennes».
CONCLUSION
«
Puis la voix du ciel, que j'avais entendue,
me parla de nouveau: ‘Va prendre le petit livre ouvert dans la main de l'Ange
debout sur la mer et sur la terre'. Je m'en fus alors prier l'Ange de me donner
le petit livre; et lui me dit: ‘Tiens, mange-le; il te remplira les entrailles
d'amertume, mais en ta bouche il aura la douceur du miel'. Je pris le petit
livre de la main de l'Ange et l'avalai; dans ma bouche, il avait la douceur du
miel, mais quand je l'eus mangé, il remplit mes entrailles d'amertume» (Ap
10, 8-11).
Frères et sœurs
du monde entier, accueillons, nous aussi, cette invitation;
approchons-nous de la table de la Parole de
Dieu, de manière à nous en nourrir et à vivre «
non seulement de pain, mais [...] de toute parole qui sort de la bouche
de Dieu» (Dt 8, 3; Mt 4, 4). L'Écriture Sainte - comme l'affirmait une
grande figure de la culture chrétienne - «
a
pourvu de passages pour consoler toutes les conditions, et pour intimider
toutes les conditions» (B. Pascal, Pensées, n°532 édition de Brunschvicg).
La Parole de
Dieu, en effet, est «
douce plus que le
miel, que le suc des rayons» (Ps 19, 11), elle est «
une lampe sur mes pas, ta parole, une lumière sur ma route» (Ps
119, 105) mais elle est aussi «
comme un
feu- oracle du Seigneur - N'est-elle pas comme un marteau qui fracasse le roc?»
(Jr 23, 29). Elle est comme la pluie qui irrigue la terre, la rend féconde et
la fait germer, faisant ainsi fleurir l'aridité de nos déserts spirituels (cf.
Is 55, 10-11). Mais «
vivante, en effet,
est la Parole de Dieu, efficace et plus incisive qu'aucun glaive à deux
tranchants, elle pénètre jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit,
des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées
du cœur» (He 4, 12).
Notre regard
se tourne avec affection vers
tous ceux
qui étudient, les catéchistes et les autres
serviteurs de la Parole de Dieu afin de leur exprimer notre plus
intense et cordiale gratitude pour leur service si précieux et si important.
Nous nous tournons aussi vers nos frères et
nos sœurs persécutés ou mis à mort à cause de la Parole de Dieu et du
témoignage qu'ils rendent au Seigneur Jésus (cf. Ap 6, 9): témoins et martyrs
qui nous racontent la «force de Dieu» (Rm 1, 16), origine de leur foi, de leur
espérance et de leur amour pour Dieu et pour les hommes.
Faisons à
présent silence afin d'écouter avec efficacité la Parole du Seigneur et
conservons le silence après l'écoute
afin que cette Parole puisse continuer à demeurer, à vivre et à nous parler.
Faisons-la résonner au début de notre journée afin que Dieu ait le premier mot
et laissons-la retentir en nous le soir afin que le dernier mot soit de Dieu.
Chers frères et
sœurs, «
vous saluent tous ceux qui sont
avec nous. Saluez tous ceux qui nous aiment dans la foi. La grâce soit avec
vous tous» (Tt 3, 15).
ROME,
Vendredi 24 octobre 2008 ( ZENIT.org ) - Nous publions ci-dessous le texte
intégral du Message du synode sur la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission
de l'Eglise, approuvé ce vendredi, par les pères synodaux, au terme de la XIIe
Assemblée générale ordinaire du synode des évêques.