Organisations internationales, DETTE
LOGIQUE DE LA CRISE FINANCIERE(1) Gaël Giraud (2)
Les débats sur l'éventuelle nécessité de
réguler les marchés financiers afin d'éviter que le désastre auquel nous
assistons actuellement ne se reproduise butent sur la question suivante :
au fond, les marchés dérégulés nous ont conduits aujourd'hui dans le gouffre
mais ils ont rendu possible une croissance économique solide depuis de
nombreuses années. Ne risque-t-on, en réglementant les marchés, de corseter la
ressource essentielle de la vitalité de nos économies ? C'est l'enjeu des
discussions qui ont lieu en ce moment même, à Bâle notamment, autour des
moyens qui pourraient être adoptés pour
réglementer les activités des banques d'investissement et des fonds de
gestion de portefeuilles dont les activités de marchés sont à visée
essentiellement spéculative.
Le keynésianisme inversé :
Voici ce qui
peut être répondu à cette interrogation légitime. Les Keynésiens (la plupart
des économistes, sauf peut-être à Francfort, n'ont jamais cessé d'être
keynésiens en pratique, même lorsqu'ils font profession du libertarisme
monétariste le plus orthodoxe) savent bien que ce qui tire la croissance d'une
économie, c'est la demande des ménages.
Comment
a-t-on alimenté la croissance depuis trente ans (et tout particulièrement
depuis les années 2000) ?
Les
marchés financiers, « délivrés »
de toutes les règles de prudence qui «
entravaient »
le système bancaire traditionnel
ont
entretenu artificiellement la demande des ménages (américains mais aussi
britanniques, espagnols, islandais...)
en
leur accordant des prêts dans des conditions de plus en plus laxistes.
Cette demande non financée a, certes, induit une augmentation réelle de la
production, des revenus et du Pib. Elle a aussi permis aux opérateurs de
marchés de retirer des bénéfices considérables via la titrisation -
bénéfices qui, à leur tour, ont alimenté derechef la poursuite de la croissance
de la demande des ménages.
Comment ne
pas voir que ce prétendu « cercle
vertueux » repose sur de l'argent dont personne ne dispose ?
Sur une dette dont on espère qu'avec le temps, on trouvera les moyens de la
financer ?
L'erreur qui se trouve à la racine de
la crise des
subprimes (comme de
celle de 1929)
a consisté à nourrir
l'illusion que la croissance serait auto - entretenue par le pari de
quelques-uns en sa faveur (et par les prêts accordés sans discernement en
conséquence de ce pari). Loin d'être accidentelle, cette erreur
(3) est le symptôme d'un
« keynésianisme inversé », où l'on tente de stimuler la demande par
les profits futurs qu'elle n'a pas encore engendrés.
La richesse des pauvres :
Pourquoi cette
« inversion » est-elle structurellement liée à un certain modèle de
capitalisme libertarien anglo-saxon vers lequel dérivent nos économies
occidentales depuis trente ans, comme elles l'avaient fait à la fin du 19ème
siècle ? Les théories (très en vogue actuellement dans les
business schools américaines) du «
bottom of the pyramid » (bas de
la pyramide) pourraient bien fournir l'une des clefs du problème :
celles-ci consistent,
avec un cynisme à
peine déguisé, à faire valoir que les « pauvres », sur cette planète,
sont très nombreux. Agrégée, leur pauvreté peut se muer en richesse si l'on
sait ponctionner (même faiblement) tout le monde. S'en déduisent des
stratégies commerciales qui, sous couvert de favoriser le développement
économique en aidant les plus déshérités à accéder aux marchés, n'ont guère
d'autre ambition que de trouver des canaux par lesquels les
« pauvres » pourront investir collectivement leur maigre patrimoine
sur des marchés. Mutatis mutandis, dans une économie industrialisée disposant
d'une grosse classe moyenne, la richesse agrégée de la frange défavorisée de
cette dernière constitue, elle aussi, une manne considérable.
Agrégée, la pauvreté relative des classes
moyennes ou défavorisées devient richesse. D'où l'idée de leur consentir des
prêts sans trop de discernement : pourvu qu'ils ne fassent pas tous
faillite simultanément, la plupart devra s'acquitter pour longtemps de traites
qui sont individuellement dérisoires au regard des sommes transitant sur les
marchés financiers mais qui, agrégées, constituent un vrai « trésor de
guerre ». Si l'opération se déroule comme prévue, cette stimulation
artificielle de la demande aura favorisé une croissance qui rendra le paiement
des intérêts moins douloureux pendant que, lentement mais sûrement, la
formidable richesse des pauvres transitera vers leurs créanciers.
C'est exactement ce qui s'est passé avec
les pays du Sud jusqu'à ce que l'on constate, à peine surpris, que le
remboursement de la dette représentait des flux sud - nord supérieurs aux flux
nord - sud de l'aide au développement. De là est née la mobilisation en faveur
de l'effacement de la dette des pays pauvres.
Par analogie,
les classes moyenne et défavorisée des Etats-Unis et de certains pays européens
jouent aujourd'hui le rôle des «
pays
du Tiers - Monde » il y a vingt ans, tandis que le rôle des pays du
Nord est assumé par la petite minorité qui bénéficie des rendements du
capital financier. Ainsi, le total des dettes des ménages américains sur leurs
cartes de crédit est actuellement de 2.500 milliards de dollars...
On comprend
également qu'après l'étonnante parenthèse des Trente Glorieuses, nos économies
industrialisées soient redevenues depuis quelques années aussi inégalitaires
qu'elles l'étaient à la fin du 19ème siècle :
la part de la valeur ajoutée distribuée aux salariés a été diminuée
dans la plupart des pays industrialisés au profit des rendements du capital. On
comprend enfin en quoi le plan Paulson s'inscrit parfaitement dans le
prolongement de ce qui précède. Qui peut croire, en effet, que, dans dix ans,
les titres « toxiques » rachetés par l'Etat américain vaudront encore
quelque chose ? Cela supposerait que la majorité des ménages surendettés
aient survécu sans faire faillite - ce qui exigerait sans doute l'équivalent
d'un effacement de la dette des « ménages pauvres ». Il y a donc fort
à craindre que beaucoup d'entre eux seront les premières victimes de la
récession et que,
in fine , les
contribuables auront bel et bien à rembourser les 700 à 1000 milliards de
dollars du plan Paulson, illustration inédite des vertus du «
bottom of the pyramid » :
faire financer le sauvetage des grandes banques d'investissement par les
contribuables qui, même pauvres, sont très nombreux...
1-
Gaël Giraud, « Logique de la crise financière »,
La fabrique de la doctrine sociale, Ceras - revue Projet . URL :
http://www.ceras-projet.com/index.php?id=2554.
2-
Gaël Giraud, jésuite, est économiste. Article écrit le 16
octobre 2008
3- Identifiée depuis
longtemps par les économistes théoriciens, cf. Gaël Giraud « La crise
financière : une chance ? », Projet, n° 307, novembre 2008.