Organisations internationales, DETTE
FINANCES : LA CRISE REVELATRICE Jacques Bichot (1)
Après les excellents articles de François de Lacoste
Lareymondie (Décryptage, 17 septembre) puis de Pierre de Lauzun (Décryptage 25
septembre), faut-il encore commenter la crise financière qui, en marche depuis
un an au moins, atteint actuellement des sommets ? Oui, pour revenir aux
fondements de la monnaie et de la finance, c’est-à-dire à l’organisation
monétaire et financière de notre vie commune dans ce que Hayek appelait « la
grande société » et d’autres « le village planétaire ».
En bref
, monnaie et finance
servent à organiser les rapports entre les hommes : la collaboration, la
division du travail, les échanges (instantanés, mais aussi intertemporels).
Elles permettent le fonctionnement des administrations et des pouvoirs publics
aussi bien que des marchés. Elles établissent des liens, certains anonymes, et
d’autres personnalisés. Elles ont pour fonction d’inciter au travail et à
l’usage efficient du capital (physique, technologique et humain) disponible ;
et aussi d’éviter la multiplication des comportements de passager clandestins,
risque majeur pour les sociétés complexes. Ce rôle organisationnel fait que les
marchés monétaires et financiers ne sont
pas des marchés comme les autres. Quand ce fait est perdu de vue, quand on
passe abusivement de marchés des services monétaires et financiers à des
marchés d’actifs financiers, le train de la finance se met à dérailler – ce qui
s’est passé ces dernières années.
Au commencement était le contrôle :
Il est difficile de raisonner juste dans le domaine monétaire et
financier si l’on partage l’illusion – commune, il faut bien le dire – selon
laquelle la monnaie existerait à la manière d’une chose. Nous conservons comme
archétype de la monnaie la pièce de métal précieux, ce qui explique que nous
l’appelions «
l’argent ». Mais
aujourd’hui, comme il y a cinq
millénaires en Mésopotamie
,
l’organisation monétaire repose sur des créances. «
Avoir de la monnaie »,
c’est être créancier à vue d’un
établissement capable de réaliser ou faciliter diverses opérations en échange
de la diminution de sa dette à notre égard : par exemple nous libérer de la
dette que nous avons contractée envers un artisan venu repeindre une pièce de
notre logement.
Chaque fois que nous
achetons un bien ou un service nous devenons débiteur du vendeur ; la
plupart du temps, lorsque nous percevons un revenu, nous devenons débiteur de
la sécurité sociale et de l’État ; et dans toutes ces circonstances c’est un
débiteur spécialisé – une banque – qui nous permet de nous acquitter.
L’organisation monétaire des
activités humaines, des rapports humains, est
ainsi numérique et juridique : elle
repose
sur des règles de création (ou augmentation)
et d’extinction (totale ou partielle)
de relations chiffrées.
Qu’est-ce par exemple que
percevoir
notre salaire ? C’est une augmentation de notre créance sur une banque
ordonnée par notre employeur qui, en contrepartie, subit une diminution de sa
créance sur une autre banque (ou la même que la nôtre, peu importe). Augmentée
par notre salaire, ou notre pension, ou nos honoraires, ou nos dividendes,
notre créance sur la banque va pouvoir supporter des diminutions : nous irons
au restaurant ou au théâtre, nous ferons des courses, nous nous acquitterons de
nos impôts, etc.
Adam Smith présentait la
monnaie à
partir du troc, comme
marchandise
facilitant les échanges du fait qu’elle est universellement acceptée.
Ferdinando Galiani a eu la plume plus heureuse : en 1751 (donc un
quart de siècle avant la Richesse des nations), il écrivit un bref traité Della
moneta où il montre à ses lecteurs que dans une communauté d’une certaine
taille il est nécessaire d’inciter chacun à produire – à produire non pas
n’importe quoi, mais ce qui rend service aux autres – et d’éviter que certains
n’accaparent trop de ce que produit autrui. L’organisation monétaire de la
division du travail et des rapports entre les hommes, pour Galiani, consiste à
associer un nombre à la contribution de chaque agent et à l’autoriser à
profiter de ce que produisent les autres dans la limite posée par ce nombre
représentatif de ce qu’il a lui-même fourni.
Une telle organisation n’est
pas fondée sur un équivalent universel matériel, mais sur la numération : chacun dispose d’une sorte de compteur qui est débité lorsqu’il
bénéficie de la production d’autrui, et crédité lorsqu’un autre agent a recours
à ses services ou aux objets fabriqués par lui. Les monnaies métalliques, plus
utilisées à l’époque de Galiani que de nos jours, servent simplement à doter
chaque agent d’une sorte de compteur matériel relativement difficile à
falsifier – ce point a son importance, la tricherie, dont le faux - monnayage
n’est qu’une variété rustique, étant l’ennemi juré du système de compteurs
monétaires .
Galiani a ainsi compris que l’organisation monétaire est l’usage
que nous faisons de l’arithmétique, souvent sous forme de comptabilité en
partie double, pour nous contrôler les uns les autres. «
Chez l’épicier, pas d’argent pas d’épice » : en peu de mots,
Brassens dit l’essentiel.
Qui veut remplir son assiette doit préalablement
faire approvisionner son compte en travaillant (ou de quelque autre
manière). De la sorte, il n’y a pas trop de passagers clandestins, et les
marchés sont convenablement achalandés, chacun produisant pour vendre afin de
pouvoir acheter.
Avant d’être un moyen
d’échange, une mesure de la valeur ou une technique de conservation de la
valeur, la monnaie est un instrument de contrôle mutuel. Être membre d’une
société monétarisée, c’est à la fois faire l’objet d’un contrôle permanent, et
être un contrôleur en de multiples occasions. La monnaie est fondamentalement
un instrument de surveillance des actions humaines
(2).
On se rappelle de la règle paulinienne : «
si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus (3)
». Aucune société ne peut subsister sans la mettre en œuvre. Mais s’il fallait
compter uniquement sur le sens du devoir de chacun, que se passerait-il ? La
monnaie est le gendarme qui réduit la propension des acteurs peu consciencieux
à vivre en parasites de ceux qui prennent la peine de produire.
Du contrôle monétaire au contrôle
financier :
S’il était trop rigide, le
contrôle monétaire serait peu favorable à l’activité productrice, comme les contrôles tatillons en vigueur dans une société
planifiée. Créer une entreprise, par exemple, suppose de dépenser pour produire
avant de vendre ; la formule de Brassens ne doit donc pas être prise au pied de
la lettre : il faut pouvoir acheter, sinon des épices, du moins des machines,
des matières premières et des services avant d’avoir approvisionné son compte
en vendant sa production. Autrement dit, le compte doit pouvoir être porteur
d’un nombre négatif aussi bien que d’un nombre positif, débiteur aussi bien que
créditeur. Le cas échéant il sera plus pratique de disposer de plusieurs
comptes, les uns créditeurs et les autres débiteurs.
L’entreprise est débitrice au sens strict vis-à-vis de créanciers, et
au sens large (Le capital social, sans être une dette, représente des
devoirs)
à l’égard d’actionnaires.
Dès lors que l’on peut aller
s’approvisionner sans disposer d’un avoir net,
le
contrôle gagne en complexité, le
prêteur et l’actionnaire devenant contrôleurs en lieu et place du vendeur :
-
Certes, le
fournisseur payé avec un certain délai doit surveiller la solvabilité
de son client, et ce faisant il remplit une fonction relevant du contrôle
monétaire : éviter de fournir des biens et services à un agent qui ne produit
pas des marchandises suffisamment appréciées de sa clientèle.
-
Mais le
banquier (et plus généralement tout prêteur professionnel) assume
davantage encore cette fonction : son métier est
d’étudier la situation, la
gestion et les perspectives des entreprises (et des autres agents)
auxquelles il fait crédit ; il est implicitement délégué par la communauté pour
faire régner la discipline monétaire, c’est-à-dire vérifier que ceux qui
reçoivent des biens et services en livrent en contrepartie, éviter les
comportements de passager clandestin.
Les
prêts immobiliers de
seconde catégorie, les « subprime », ont constitué une entorse à ce principe
du fait que les
institutions qui les
accordaient – pas nécessairement des banques au sens juridique du terme –
ne s’inquiétaient pas suffisamment de la
capacité de leurs emprunteurs à gagner de quoi rembourser, c’est-à-dire
dans la majorité des cas à vendre correctement leur travail. Ils comptaient sur
un mécanisme de pyramide financière : la hausse de la valeur des logements du
fait d’une demande artificiellement stimulée par la multiplications de leurs
prêts.
Il s’est avéré que ces institutions avaient pu emprunter,
contrepartie nécessaire de leurs prêts, sans que personne ne leur pose les
bonnes questions relativement à l’orthodoxie de leurs opérations – c’est-à-dire
à la solvabilité de leurs débiteurs. Autrement dit,
les surveillants n’avaient pas fait correctement leur métier,
notamment
parce qu’eux-mêmes n’étaient
pas surveillés comme ils auraient dû l’être. Sans entrer dans le détail des
opérations de titrisation, d’assurance par des «
rehausseurs de crédit », et de fabrication de produits structurés,
remarquons simplement que
la
complication technique des procédés a noyé le poisson, a plongé ce petit
monde de surveillants professionnels dans un épais brouillard où plus personne
n’y voyait rien – ce qui n’est pas l’idéal quand on a pour métier la vigilance.
Les financiers ont pris des relations pour des
choses :
Comment se fait-il que la profession financière ait ainsi créé les
conditions les plus défavorables à l’exercice de sa responsabilité fondamentale
? On peut bien sûr énumérer l’appât du gain, les modes de rémunération des
traders et d’autres professionnels, la sous-estimation des risques, le manque
de sévérité des agences de notation, la faiblesse des taux de refinancement
pratiqués par la banque centrale américaine, le manque de perspicacité des
hommes en charge des instances chargées de surveiller les marchés financiers,
les normes IFRS de comptabilisation des actifs aux prix de marché, etc. Tous
ces facteurs ont effectivement
contribué
à rendre possibles des comportements aberrants,
mais ils ne livrent pas la clé de l’énigme.
Celle-ci est de
nature
ontologique. Les acteurs de la sphère financière s’imaginent vendre et
acheter des actifs, des biens ayant certaines caractéristiques particulières,
alors même que la notion d’actif financier est problématique. Ils font erreur
sur la nature de ce qui est l’objet de leur activité : ils croient,
conformément à la terminologie en usage, que ce sont des «
produits », alors qu’il s’agit de relations entre des agents.
Ils se prennent pour des fabricants de
produits financiers, alors qu’ils produisent des services (4).
Pas plus que la monnaie, les
actifs financiers ne sont des choses, des biens. Ce
sont des relations
chiffrées et juridiques entre des agents, destinées à organiser la
collaboration de diverses personnes et à préserver la contrainte budgétaire
tout en lui conférant une souplesse utile à l’activité économique. Un stock de
pétrole est un pur actif, mais un contrat d’achat à terme de tel produit
pétrolier n’en est pas un, c’est un actif/passif. Avoir dix mille tonnes de
kérosène dans ses cuves, c’est posséder un bien physique qui ne doit rien à
personne. Disposer d’un contrat d’achat à terme portant sur cette même quantité
de kérosène à échéance du 15 avril au prix de 1 000 dollars la tonne,
c’est être engagé dans une relation qui
comporte deux volets indissociables :
-
Le droit de recevoir cette
marchandise à telle date (droit qui pourrait être répertorié à l’actif) ; et
-
Le devoir de payer à la même date
dix millions de dollars (engagement qui pourrait être répertorié au passif).
Le détenteur du contrat d’achat a une contrepartie, le vendeur du
contrat ou quelqu’un ayant pris sa relève : il s’agit d’une
relation entre deux personnes
(généralement des personnes morales). Cette relation compte, elle a de la
valeur, comme une relation amicale entre deux individus, mais elle est
ontologiquement différente des choses, des produits.
La
grande illusion consiste
à croire que cette relation serait un actif parce qu’elle peut être vendue
sur un marché.
Le contrat de vente à
terme (ou d’option de vente ou d’achat, etc.)
peut être « négociable », c’est-à-dire comporter une clause selon
laquelle il est possible de se faire remplacer par une autre personne, avec
laquelle on se sera arrangé, pour l’exécution des engagements pris. Ainsi A,
après avoir conclu avec B un contrat de vente à terme de 10 000 tonnes de
kérosène à 1 000 dollars la tonne, échéance le 15 avril, peut-il négocier une
reprise des ses droits et de ses engagements par A’(selon les cas, À paye A’ ou
A’ paye A), si bien que désormais la première relation (entre À et B) est
remplacée par une seconde (entre A’ et B). Regardons attentivement : À n’a pas
vendu ni acheté un actif à A’ ; la relation initiale entre À et B a été
remplacée par une autre relation, entre A’ et B. La façon habituelle de parler,
comme si le contrat avait été transmis par À à A’, est trompeuse : le contrat
initial a été annulé, et remplacé par un autre contrat, mettant en rapport un
autre couple d’agents.
En chosifiant la
relation financière, on déguise la réalité.
Cette erreur a été commise initialement pour la monnaie. Quand
Michel, client de la BNP, paye sa pâtissière, dont le compte est tenu par la
Banque populaire de l’Ain, il ne lui transmet aucune monnaie : simplement,
l’annulation partielle de sa créance sur la BNP permet une augmentation de la
créance de la pâtisserie sur la Banque régionale de l’Ain
(5).
Des modifications de relations entre agents sont indûment présentées, non
seulement dans le langage courrant, mais aussi par bien des textes à prétention
savante, comme le transfert d’une chose – la monnaie. À la différence de
nombreux abus de langage qui ne tirent pas à conséquence, celui-ci,
probablement parce que l’on n’a pas conscience qu’il en est un, est une
catastrophe internationale. Avoir pris des millions de prêts immobiliers à des
ménages modestes pour des actifs financiers, alors qu’il s’agit de relations
entre des personnes physiques et morales, débouche sur la ruine de millions de
ménages et finit par faire trembler sur ses bases la finance mondiale.
Il est temps de faire la vérité : passer des actifs
financiers aux relations financières :
À force de parler des
relations financières comme de choses – des
actifs, des biens, des produits –
on en
vient à oublier qu’elles relient des hommes. De là viennent les plus
dangereuses déviances financières.
La titrisation des créances
est typique de cet oubli. Quand une personne ou un
couple souscrit un emprunt immobilier ou un prêt à la consommation, il pense
établir une relation avec un partenaire, et souvent une relation de plus avec
un partenaire connu depuis un certain temps. Il n’imagine pas que sa dette, qui
pour lui signifie des années ou des mois de travail plus intense et de réduction
de diverses dépenses en contrepartie de l’achat d’un logement, d’une voiture ou
de meubles, puisse être traitée comme une petite particule de bois qui, collée
avec des milliers d’autres, va se fondre dans un panneau d’aggloméré. Et il a
raison. La banque ou la société financière avec laquelle il fait affaire n’est
pas là pour lui vendre un produit et se laver les mains de la suite des
opérations : son rôle est de surveiller le bon déroulement du remboursement, et
pour cela il importe qu’elle supporte le risque d’insolvabilité de son
débiteur.
L’évolution de la finance depuis un quart de siècle est
marquée par l’oubli des incitations à la surveillance des agents, des
personnes, c’est-à-dire à l’exercice de la responsabilité principale des
intermédiaires financiers. On oublie que les institutions financières doivent
contrôler des agents nommément désignés parce
qu’on oublie la réalité – les relations entre agents –
au profit d’une fantasmagorie : les actifs
financiers, des sortes de choses qui feraient l’objet de transactions sur des
marchés. Le risque n’est plus que tel partenaire ne tienne pas ses
engagements, il est que la valeur d’un actif baisse sur un marché. Et dès lors
les institutions financières demandent à des spécialistes des probabilités de
leur dire ce qu’il faut faire, au lieu de cultiver le discernement d’employés
capables d’appréhender les spécificités de clients bien identifiés.
La méfiance qui depuis quelques mois a envahi les relations
interbancaires s’explique dans cette perspective.
Avec la « marchéisation » de la finance, l’habitude a été prise de
ne plus accorder sa confiance en fonction
d’un examen attentif et quasi permanent du comportement de clients et de
partenaires,
mais de façon plus
ou moins automatique,
au vu de notations
standardisées et d’annonces de résultats comptables, fussent-ils basés sur
une notion de « fair value » manifestement sujette à caution.
Quand on a
perdu l’habitude de surveiller la solvabilité d’autrui, on passe brutalement de
la confiance béate à la méfiance idiote.
Il a été dit que la crise
actuelle est une crise de confiance ; ce
n’est pas faux, mais cela reste superficiel.
À la base, on trouve une crise de la surveillance des agents les uns
par les autres. Cette crise n’affecte d’ailleurs pas seulement la finance :
Pierre Rosanvallon a montré qu’elle touche ce qu’il nomme « la démocratie de
surveillance »
(6), engendrant
au niveau politique une perte de confiance qui a bien des points communs avec
ce qui se passe au niveau financier. Ce dysfonctionnement tient largement au
fait que les institutions financières ont mis au centre de leurs préoccupations
des actifs financiers, en remplacement des relations financières avec des
hommes, qui ne sont pas de tout repos, mais qui constituent la réalité.
La finance de marché sape l’économie de marché :
Pour conclure, il convient de pointer une
dernière erreur : la croyance selon laquelle l’économie de marché
appellerait une finance de marché.
Les marchés sont faits pour
des réalités : les biens et services. Productrices
de services, les institutions financières ont naturellement à se positionner
sur le marché des services monétaires et financiers. Mais
il ne faut pas confondre ce marché avec celui des soi-disant produits
financiers.
Soit par exemple le
marché
des actions. Il a transformé la réalité : être actionnaire d’une société ne
signifie plus faire partie d’un ensemble d’associés qui ont mis en commun des
ressources pour produire, vendre, faire des bénéfices, créer des emplois, etc.
; exit l’affectio sociétatis ! L’intervenant en bourse n’est souvent plus qu’un
boutiquier cherchant à vendre au plus cher et à racheter à meilleur prix, ou à
défaut à vendre dans les premiers, avant l’effondrement des cours.
Les choses ont chassé les relations.
L’ampleur des paniques boursières, l’extrême volatilité des cours, en sont pour
une bonne part la conséquence.
Regardons maintenant le traitement de la crise. Elle ressemble
étrangement à la parabole du débiteur impitoyable (Mt 18 23-35). États et
banques centrales, comme le roi de cette allégorie, ont eu pitié de tel
établissement en difficulté, lui ont fait crédit, y ont pris une participation.
Et que fait-il ? il fait saisir les logements des ménages en difficulté de
paiement, les fait vendre aux enchères, provoquant d’épouvantables drames
humains.
Si l’optique relation
financière prévalait sur le mythe actif financier, n’est-ce pas de la
solvabilisation des ménages défaillants que les autorités se préoccuperaient en
premier lieu, en tant qu’acteurs engagés dans des relations qui se révèlent
être de véritables nœuds coulants dans lesquels ils ont imprudemment passé leur
cou ? Peut-être 70 milliards de dollars suffiraient-ils pour traiter ainsi le
problème à la racine, en sauvant quantité de familles du désespoir, au lieu de
700 requis pour sauver les intermédiaires financiers en rachetant les actifs
devenus invendables et en laissant sombrer les malheureux. Oublier les hommes
n’est pas seulement un péché ; c’est aussi une erreur conceptuelle et
stratégique de premier ordre.
Cela nous ramène à l’esprit de l’exposé de Benoît XVI aux
Bernardins : la raison, l’intelligence, sont les meilleurs amis et outils de la
foi et de la charité. La finance pâtit, et fait souffrir les hommes, du fait du
manque d’envergure intellectuelle de ses organisateurs autant et plus encore
que de l’esprit de lucre et de l’indifférence à la misère qui caractérisent
trop de ses acteurs.
1-
Jacques
Bichot est économiste, professeur émérite à l’Université Jean-Moulin (Lyon
III). LIBERTÉ POLITIQUE 03 octobre 2008
2-
Pour plus de
détails, voir J. Bichot, La Monnaie et les Systèmes financiers, Ellipses, 1997.
3-
2 Th 3 10 ;
Paul a lui-même mis un point d’honneur à travailler de ses mains pour n’être
pas à charge des autres, excepté lorsque son ministère l’exigeait ; c’est un
sujet que ses épîtres abordent à maintes reprises.
4-
Ce n’est pas
la première fois que la profession financière adopte majoritairement des idées
fausses sur ses activités. La plupart des banquiers ont très longtemps refusé
l’adage « loans make deposits », qui résume la création monétaire, parce que
leur vécu quotidien leur semblait contredire cette proposition de nature
macroéconomique. De même ont-ils entretenu la calembredaine du « recyclage des
pétrodollars » alors que les prêts dits « en eurodollars » (prêts en dollars
échappant à l’autorité de la Fed), à l’instar de tous les autres prêts
bancaires, participaient évidemment à la création monétaire.
5-
Il y a aussi
une modification des relations entre les deux banques, celle du bénéficiaire du
paiement devenant créancière de celle du payeur.
6-
P.
Rosanvallon, La Contre-démocratie ; la politique à l’âge de la défiance, Seuil,
2006. La vigilance est selon cet auteur un attribut essentiel de la
citoyenneté.