Organisations internationales, DETTE
FINANCES, LA CRISE REVELATRICE : REPONSE A JACQUES BICHOT 10 octobre 2008
Pierre de Lauzun (1)
Dans un Décryptage du 2 octobre 2008, à côté d’une analyse
stimulante sur le rôle de la monnaie, notre ami
Jacques Bichot remet en cause de façon radicale la notion même de
marché financier. Si je le comprends bien, à l’en croire la mission de
surveillance incombant à la monnaie et à la
finance ne devrait être assurée que par une relation directe, ce qui
exclut que l’instrument financier fasse
l’objet d’une transaction. Si on pousse la logique à son terme, c’est la
totalité des instruments financiers hors le contrat de prêt qui serait alors à
récuser. Outre la radicalité de la conclusion, cela repose sur une
perspective à mon sens contestable :
- 1° En premier lieu un
créancier ne passe pas nécessairement son
temps à surveiller son débiteur. Une
fois qu’il a prêté (ce qui a effectivement impliqué une analyse de sa part)
le risque est pris. S’il est engagé
dans un contrat dont il ne peut sortir, et que son débiteur agit de façon
risquée, il ne lui reste plus qu’à lui faire des sermons… De même celui qui
investit dans une société non cotée est dans les mains du majoritaire et cette
absence de liquidité peut être dramatique. Tout au plus peut-il refuser de
nouvelles opérations similaires.
En
revanche celui qui dispose d’un titre négociable peut le vendre sur le marché.
Il a donc un
intérêt constant à
surveiller ce que fait l’entreprise concernée. S’il vend, et que le titre
décroche sur le marché, un signal très puissant est envoyé à celle-ci. C’est
même le reproche que d’autres font au marché : trop de pression sur les
entreprises.
Si le débiteur est un particulier
Si le débiteur est un particulier, il n’y a matière à intervention
du fait du créancier que si le débiteur a des difficultés pour rembourser. Dans
ce cas,
l’intérêt de ce créancier est
(considérations de charité mises à part) d’utiliser la procédure qui lui fait
retrouver le maximum d’argent. Ce peut
être de
donner des délais ; ce peut être de
saisir le bien qui a été
financé. Cet intérêt est le même, que le créancier soit la banque du
débiteur, ou le porteur d’une obligation dans laquelle la créance a été
titrisée. La seule différence est que ce dernier n’agit pas directement. Mais
la
titrisation comporte justement une
mission de gestion confiée au créancier initial, ou à une autre société.
Il est vrai que
dans le cas
du subprime, ces missions ont été très mal assurées. Mais ce n’est pas
inhérent à la procédure : la titrisation (sous des formes plus responsables)
existe depuis quarante ans. Surtout, modalités techniques mises à part, il n’y
a à priori aucune différence de comportement prévisible entre les deux
techniques. S’il faut saisir le bien et mettre la personne à la rue, cela se
fera dans les deux cas. Et si on veut introduire des considérations de charité,
on ne voit pas en quoi le créancier classique (qui garde la créance dans ses
livres) y serait plus sensible. Sauf principes déontologiques, possibles dans
les deux cas, il est très probable que seule la loi y pourvoira.
Quant aux chiffres, il y a erreur de perspective : les
700 milliards du plan Paulson ne sont pas
perdus ; ils serviront au rachat de créances à des prix cassés — ce qui
peut parfaitement se révéler une excellente affaire pour l’Etat. En revanche si
on voulait solvabiliser les débiteurs américains à problème, cela coûterait
bien plus que 70 milliards, et ce serait une vraie dépense, à perte.
On peut ajouter qu’une
fonction
essentielle des marchés financiers est la
comparaison entre les affectations possibles de cette ressource rare
qu’est le capital épargné à un moment donné, ou proposable aux épargnants.
Une partie de cette affectation peut se faire sur bilan bancaire. Mais outre
que cela ne garantit pas une meilleure relation avec l’entité financée, cela ne
permet pas de
confrontation générale de
l’ensemble des investissements possibles, permettant de leur donner un prix
et par là, de les hiérarchiser à tout moment. Seul le marché le permet, au
moins pour les titres représentant un montant suffisant pour justifier les
fournitures d’informations visées par les auditeurs, les études et analyses
permanentes qui accompagnent la cotation, plus les coûts de transaction que
cela suppose. Bien sûr c’est imparfait : on le voit tous les jours.
Bien sûr cela doit être
encadré par des régulations : qui peut le nier,
aujourd’hui notamment ? Un marché étant anticipation de l’avenir, donc de
l’inconnu, est nécessairement fluctuant et volatile. Et comme tout phénomène de
groupe, il peut facilement s’emballer, et se corriger aussi violemment. On peut
aussi vouloir le manipuler. D’où le besoin de contrôles et de garde-fous.
Mais croire que remettre toutes les créances sur des bilans résout
la question est oublier les crises financières innombrables qui se sont
produites dans ce cadre : crise de la dette latino-américaine en 1982, bulles
immobilières de toutes époques (celle-ci en étant aussi une) — notamment en
France dans les années 1990, bulle japonaise de 1990 etc.
Le
drame de la finance est qu’elle porte sur une appréciation comparée de projets
d’avenir : cet exercice ne peut se faire sans référence à des données
extérieures comparatives, résultant d’un marché hélas aléatoire et changeant.
Faute de quoi, on retombe dans l’économie
administrée de type soviétique, ou dans une économie patriarcale de petites
entités, avec les défauts correspondants et notamment l’impossibilité de se
dégager et de réorienter rapidement ses ressources en cas de besoin.
La tâche du Chrétien :
La tâche du Chrétien engagé dans ces métiers ou tout simplement
intéressé par le sujet n’est évidemment pas simple ; elle consiste à prendre en
compte la réalité et à trouver les moyens, juridiques ou mieux moraux,
permettant de l’orienter dans la mesure du possible vers le Bien commun.
Le fait est que les textes magistériels sur le sujet sont très peu
nombreux (Au-delà de la critique du lucre, de la fascination de l’argent ou de
son pouvoir, ou de la question des rapports entre capital et travail, qui ne
relèvent pas de la fonction finance au sens étroit même s’ils l’éclairent).
Mais aucun ne remet en cause le principe même des marchés financiers. Comme dit
le Compendium de la Doctrine sociale de l’Eglise au n° 368 : «
Les marchés financiers ne sont certes pas
une nouveauté de notre époque : depuis longtemps déjà, sous diverses formes,
ils se sont chargés de répondre à l'exigence de financer des activités
productives. L'expérience historique atteste qu'en l'absence de systèmes
financiers adéquats, aucune croissance économique n'aurait eu lieu. Les
investissements à large échelle, typiques des économies modernes de marché,
n'auraient pas été possibles sans le rôle fondamental d'intermédiaire joué par
les marchés financiers, qui a permis notamment d'apprécier les fonctions
positives de l'épargne pour le développement complexe du système économique et
social.
Si la création de ce que l'on
a qualifié de "marché global des capitaux" a entraîné des effets
bénéfiques, grâce à une plus grande
mobilité des capitaux permettant aux activités productives d'avoir plus
facilement des ressources disponibles, la mobilité accrue a par ailleurs fait augmenter aussi le risque de crises
financières. Le développement de la finance, dont les transactions ont
largement surpassé en volume les transactions réelles, risque de suivre une
logique toujours plus autoréférentielle, sans lien avec la base réelle de
l'économie. »
Et je recommande de lire les paragraphes suivants, exigeants et
lucides. Ils nous engagent à approfondir activement la question.
1- Pierre de Lauzun est directeur général-adjoint
de la Fédération bancaire française.