Organisations internationales, DETTE
MARCHE, DETTE ET CRISE DE CONFIANCE
15 octobre 2008
Pierre de Lauzun (1)
La
crise de confiance généralisée est
l’élément
nouveau de la crise actuelle
; elle n’a pas de précédent.
Les banques
ne se prêtent plus entre elles, et les investisseurs ne les financent plus
ou peu ou très cher.
Mais qu’est-ce que
la confiance en finance ?
Concrètement elle consiste
à ne
pas hésiter à prêter avec une marge pour risque qui reste modérée. Sur quelle
base prête-t-on ? En théorie ce devrait être à partir d’une
analyse raisonnée des chiffres. Mais
justement on a prôné la plus grande transparence, et un marquage de tous les
actifs au prix du marché : toutes les données devraient donc être disponibles.
Et même être trop rigoureuses puisque les marchés sont déprimés et donc les
chiffres trop prudents.
Si la théorie de
la transparence était vraie, on devrait avoir une vraie confiance. Ce n’est pas
le cas. C’est donc qu’une ou plusieurs des hypothèses sous-jacentes sont
fausses.
1° Confiance n’est
pas transparence :
S’agit-il des
chiffres ?
Quand il n’y a plus de
marché, les banques utilisent des modèles d’évaluation : on peut les contester.
Mais, d’une part ces modèles sont supposés se baser sur les données de marché
(pessimistes comme on l’a vu) et être contrôlés par les commissaires aux
comptes. D’autre part, dans le passé on a eu de graves crises (ainsi la crise
de la dette latino-américaine en 1982) après quoi le niveau de provisionnement
dans les comptes était nul, alors même que cette perte était manifeste et majeure.
Or la confiance des banques entre elles n’a pas disparu. D’où une conclusion :
plus de transparence n’entraîne pas
automatiquement plus de confiance ; c’est souvent le contraire . Dans le
cas d’espèce chacun soupçonne que l'autre cache quelque chose, que ses chiffres
sont faux et/ou trop optimistes. On peut aussi incriminer le jeu des normes
comptables, qui a conduit à une spirale descendante des prix, ravageuse pour
les comptes. Ces normes ont montré leurs limites et se sont avérées carrément
perverses. Mais si on les remise un temps au placard, on doit recourir à
d’autres modes de comptabilisation, ce qui revient à la question précédente :
le marché ne sera pas sûr non plus de ces
nouveaux chiffres. En fait, au fond, il ne se fie pas aux comptes pour apprécier
l’avenir.
On est tenté alors de dire qu’
on a affaire à un mouvement psychologique,
une forme d’hystérie collective : c’est vrai en un sens ; mais cela se
prolonge depuis plus d’un an, et donc ne suffit pas. On soupçonne donc que même
si les chiffres sont justes, ils ne reflètent pas l’avenir possible.
Deux explications alors :
-
1°
Soit le marché (y compris les banques)
pense que les banques cachent quelque chose.
Mais cela signalerait que la situation comptable ne remplit pas sa fonction :
elle n’est pas jugé crédible. Pourtant ce sont ces mêmes banques que tout le
monde finançait sans hésiter deux ans plus tôt, car on les considérait comme
des valeurs sûres. Si on ne croit plus en elles aujourd’hui,
c’est que donc les règles du jeu ont changé
.
-
2° Soit on s’attend au pire alors
même que les comptes sont corrects : les chiffres ne garantissent donc pas la survie. Quel
genre d’évènement est alors anticipé ? Une crise de trésorerie ? De fait les
établissements les plus dépendants du marché de gros pour leur financement se
sont avérés les plus vulnérables. Un effondrement sur le marché boursier ? La
Bourse jouerait la chute d’un établissement parce qu’on y raconte à tort ou à
raison qu’il est surexposé à tel ou tel risque : besoins de fonds propres élevés,
risques indirects etc.
Cela veut alors
dire que,
l’environnement étant
changé, ce qui pouvait être accepté précédemment ne l’est plus :
le marché n’a plus les mêmes règles, il ne
considère plus comme acquis certains résultats ou sûres certaines situations
admises auparavant, il questionne tout et ne peut se satisfaire . Mais ce
n’est pas qu’il demande de nouveaux chiffres :
en fait, il veut être sûr qu’on est arrivé au bout du rouleau, et il
faudra du temps pour qu’il le croie. Qu’est-ce à dire, sinon que
l’image des établissements (ou des titres)
que se fait un marché, ce qui fait qu’il a confiance en eux ou pas, n’est pas
seulement le fait de chiffres, mais exprime un jugement d’ensemble dépendant du
consensus du moment sur les critères applicables ?
Un jeu complexe de perceptions, fondées sur une idée de l’acceptable
qui peut varier considérablement et ne se traduit pas aisément en chiffres.
Si on considérait un titre noté AAA
comme sûr auparavant et qu’on le décote massivement, ce n’est pas parce qu’on
aurait analysé de façon différente les mêmes flux de chiffres : c’est qu’avant
on le considérait
a priori au-dessus
de tout soupçon, et qu’après, on sait qu’on peut y perdre beaucoup d’argent au
moins comptablement, le marché étant en chute libre.
Au delà des chiffres disponibles, c’est le jeu collectif auto -
entretenu qui n’est plus le même . D’où évidemment l’intérêt de l’entrée en
force des États : elle introduit un facteur majeur de changement de ces
perceptions, en mettant en jeu la sécurité maximale que peut connaître un
marché, la signature publique.
2° Le marché n’a pas son équilibre en lui-même :
Il en résulte qu’on ne peut se fier au seul
jeu du marché pour permettre d’attribuer des valeurs,
même appuyé sur des règles comptables ou prudentielles. Le mythe
libéral est que chacun analyse à tout moment de façon complète, autonome et
sans
a priori la valeur intrinsèque
et les risques de chaque titre, la confrontation de ces analyses donnant un
prix. Bien sûr c’est nécessaire, et normalement efficace pour corriger une
déviation individuelle. Mais pas pour arbitrer entre la réalité actuelle d’un
marché et une réalité future fondée sur des perceptions différentes. D’où une
conclusion pratique : la vision libérale dominante en finance début 2007, selon
laquelle on pouvait diffuser et mieux répartir les risques par une titrisation
suivi d’un retraitement permettant de vendre à chaque investisseur le couple
risque/rendement qu’il souhaite, s’est avéré fausse. Elle supposait une analyse
exhaustive et autonome de ces risques, qui n’existe pas.
Le processus a marché tant qu’il n’y a pas eu de choc significatif,
mais l’énorme bêtise qu’a été l’incorporation des
subprimes (crédits à taux révisables accordés à des ménages
modestes) sans filtrage sérieux (et plus généralement la bulle immobilière
américaine) a fait voler en éclat cet édifice, montrant qu’il se basait sur une
conception erronée du marché. Un tel glissement généralisé des perceptions,
attentes et règles du jeu peut être considéré comme
un changement de paradigme , la
période de transition étant particulièrement douloureuse. Nous y
sommes.
Mais ceci nous
fait percevoir un fait central : si le marché juge à l’intérieur des règles du
jeu du moment, qui peuvent changer et parfois radicalement,
il est de l’intérêt général, et
notamment, paradoxe, de celui du marché lui-même,
que cette réalité soit prise en charge par quelqu’un qui le regarde de
l’extérieur. C’est-à-dire qui :
-
D’une
part,
analyse la situation pour juger si elle est tenable ou pas,
bienfaisante ou pas ; et
-
D’autre
part,
impose des règles du jeu canalisant les perceptions et
possibilités d’action. Sans règles, pas de marché tenable ; le marché financier
est naturellement instable, et plus que tout celui de la dette.
Il faut donc une surveillance générale
exercée par des autorités, et une réglementation qui ne peut se limiter aux
règles prudentielles (ratios de fonds propres) : elle doit aussi apprécier,
marché par marché, ce qui peut déraper, notamment en fonction d’hypothèses alternatives
ou de scénarios de basculement. En d’autres termes
le marché sait faire des prix dans un contexte donné,
bien mieux que n’importe quelle autorité du moins sur la durée ; il sait
favoriser et récompenser l’innovation ; mais
il ne sait pas réguler et stabiliser son propre fonctionnement. Comme les
mathématiques selon le théorème de Gödel, il ne sait pas s’autoréférencer,
se construire de façon lisse et exhaustive sur ses propres postulats. Cela ne
supprime pas son rôle central, mais en qualifie le fonctionnement.
Mais, dira-t-on,
ne peut on pas aussi attribuer le
dérapage à des défaillances d’ordre moral ? L’avidité par exemple, combinée
au cynisme, a conduit à prendre des risques disproportionnés, d’autant que les
gains étaient rapides et énormes. Bien évidemment cela a été un facteur
essentiel dans la dérive. Si les acteurs avaient eu à cœur de ne prêter qu’a
bon escient, de ne titriser que des crédits sûrs et lisibles, de façon
compréhensible, de les noter de façon prudente en intégrant des hypothèses de
risques suffisantes, et de n’acheter que des titres dûment analysés, le risque
aurait été bien moindre, sinon nul.
On
ne saurait assez répéter que la moralité
est un facteur puissant de qualité des marchés . Mais en même temps on
ne peut s’y arrêter.
Car cela ne prend
pas en compte l’importance déterminante des mouvements collectifs. Celui
qui serait seul vertueux le paierait cher à court terme, car il s’exclurait du
marché et devrait arrêter son activité. Etre plus vertueux ne change le marché
dans lequel vous travaillez que si vous êtes une majorité à penser ainsi.
Sauf conversion générale, cela renvoie à
nouveau au besoin de réglementation. Ou plus exactement, c’est
le couple
moralité/régulation qui est essentiel.
3° L’endettement,
tentation suprême de l’économie voire du politique :
À cela s’ajoute
un fait essentiel qui est que l’on parle ici de titres de créance, ou,
s’agissant des banques, de bilans constitués à l’actif et au passif pour
l’essentiel de
créances. Car les
actions ne présentent pas le même problème.
Si en effet quelqu’un finance des actifs (actions ou dette)
par des fonds propres (des actions),
il peut perdre de l’argent voire
disparaître. Mais comme il ne doit rien à quelqu’un d’autre, en soi cela ne
crée pas d’effet domino. Lors du grand krach boursier de 1987, aucun
établissement financier n’a été en risque (moyennant soutien temporaire de la
Fed à la trésorerie). De même lors de l’éclatement de la bulle de la ‘nouvelle
économie’ en 2000.
En revanche, la dette
repose sur la confiance ; quand on prête, on ne récupère que sa mise
plus les intérêts et on parie donc sur un risque de défaillance très faible.
La question de
la
confiance est centrale non seulement
pour la tenue des cours, mais pour la survie du système. On s’efforce donc
de la créer, notamment par les notations des agences, etc. . Mais apparaît alors un effet pervers :
si cette confiance est établie, on se sent
à l’aise pour développer les opérations puisqu’elles sont supposées sans risque
ou presque. Et on finance chacun de ces placements par des emprunts. D’où
un risque d’effet domino si cela se retourne : une défaillance frappe
immédiatement tous les autres acteurs. C’est ce qui explique que les grands
drames (crise latino-américaine de 1982, crise des
savings & loans américains de 1990, crises immobilières des
années 90, voire crise de 1929 dans sa vraie gravité) ont
tous été des crises de la dette, des crises de la confiance. Un bon escroc est celui qui a l’air honnête
et sûr. Une vraie grande crise se produit toujours sur des valeurs supposées
sûres, de père de famille, des AAA.
La
confiance est un facteur central dans une
économie d’endettement ; mais inversement une
expansion de la dette est rendue perversement possible par une
sécurisation collective illusoire. En d’autres termes,
l’endettement (les effets de levier) est une drogue dangereuse,
d’autant plus dangereuse qu’il s’accompagne d’un sentiment de sécurité
illusoire. Nous retrouvons ici un élément de vérité essentiel de l’antique
prévention de l’Eglise à l’égard du prêt à intérêt : la sécurité que donne le
fait d’avoir une créance, juridiquement exigible, peut être une
terrible tentation si ces créances
dépassent un niveau acceptable. Si de simple instrument raisonné
d’anticipation d’un avenir probable, elles se transforment en outil illusoire
de maîtrise du risque et, pire, de martingale. En d’autres termes,
l’avenir étant imprévisible, seule la partie
raisonnablement probable peut être financée par endettement, et elle est
limitée. Au-delà c’est une drogue dangereuse, la tentation diabolique de la
sécurité .
Le seul financement possible du vrai risque
est en fonds propres :
un argent que
l’on possède et dont la perte peut être envisagée. L’oublier est
dévastateur :
-
Du
hedge fund qui dope ses résultats par un
effet de levier et qui doit aujourd’hui vendre ses actifs en catastrophe parce
que ses lignes de refinancement ne sont plus assurées,
-
Au
particulier américain acheteur d’une maison qu’il ne pouvait en fait pas se
permettre, et à l'État américain lui-même finançant sa politique de puissance à
crédit (mais sommes-nous mieux lotis en Europe ?),
tout le monde s’est accommodé de la
facilité du pari sur l’avenir, du pile ou face cynique (pile je gagne, face
cela retombe sur les autres, et notamment les générations suivantes)
que la tentation perverse de la dette
suscite. L’endettement est comme l’alcool : très agréable à petites doses,
à doses fortes il tue horriblement.
4°
Perspective :
D’où un
éclairage pour l’avenir :
-
D’abord, il faut rétablir la
confiance sur les marchés,
ce qui ne saurait passer par le grand soir des créances, type assignats, mais
par
l’intervention d’un facteur extérieur de sécurisation qui est l’État,
suivi d’un
processus de déconstruction de l’empilement des dettes et effets
de levier, probablement très pénible et accompagné de pertes et de baisses
fortes, au moins momentanées, des cours de bourse. C’est en cours.
-
Ensuite
il faut repartir sur d’autres bases, une véritable
philosophie du marché et de ses limites
remplaçant la mythologie libérale
(comme la tentation étatique), et comportant
prise en compte de la norme
éthique comme du besoin de la régulation par l’autorité en charge du bien
commun. Ce qui pose un redoutable problème lorsque le marché est
international.
-
Enfin il faut une
vraie réflexion critique sur les effets ravageurs que peut avoir la
dette lorsqu’elle est transformée en drogue dure et ravage toute une société,
comme aux États-Unis. Mais aussi des risques suicidaires de l'endettement
d’État, comme chez nous, peut-être plus pervers encore, parce que c’est alors
l’instance centrale en charge de la société qui se met en risque.
5° La chute de
Mammon ?
Je ne répondrai
pas à l’analyse de notre ami F. de Lacoste, dont je ne partage pas les
conclusions (
Décryptage , 10 octobre).
Qu’il
y ait eu défaillance collective va de soi. Mais attribuer cette catastrophe
à une erreur conceptuelle, à une escroquerie colossale, ou à la construction
d’un énorme édifice virtuel est une erreur qui empêche de comprendre comment
cela a pu se produire.
L’édifice
d’empilement des dérivés de crédit se basait sur une prétention
a priori défendable : loin de créer des
instruments vides superposés, on transférait des créances et les risques
correspondants à de nouveaux véhicules supposés redistribuer le risque pour le
faire prendre en charge de façon appropriée à qui pouvait le faire. Ce qui
n’était pas absurde en soi. L’erreur est ailleurs.
Outre les effets de la perversion ou de l'avidité, elle est d’une
part dans
l’incapacité du marché à
contrôler ces opérations (comme l’introduction sans résistance de ces
créances pourries que sont les
subprime le
prouve) ; et d’autre part dans le
danger
que représente en soi l’accumulation de dettes et surtout d’une dette supposée
sûre dans le consensus du moment. Que cette dette soit titrisée ou, à
l’ancienne, détenue par les banques, n’importe pas. Ce qui compte est qu’on ait
eu assez confiance pour aller très loin dans cette voie. C’est pour cela
qu’ensuite la rupture de confiance s’est avérée dure à remédier.
P.L.
1-
Pierre de Lauzun est directeur général - adjoint de la
Fédération française des banques.