Organisations internationales, DETTE
"LA CRISE ACTUELLE EST UNE FORMIDABLE OCCASION DE
REVEILLER LES CONSCIENCES" (1)
Courrier
international : Quelle est donc cette "haine de l'Occident" dont
vous parlez dans votre livre (2) ?
Jean
Ziegler : C'est la haine de l'Occident qui monte dans l'hémisphère Sud que
j'ai ressenti lors de mes missions pour le compte des Nations unies et que je
ressens tous les jours au sein du Conseil des droits de l'homme de l'ONU ou de
l'Assemblée, à New York.
Les pays du Sud
ne supportent plus le double langage occidental. Un double langage dont
nous avons un exemple très clair avec le
Darfour.
Il est évident qu'il faut une intervention des casques bleus pour mettre fin au
génocide qui s'y déroule. Depuis trois ans, plus de 300 000 personnes
ont été tuées par les milices arabes janjawids et plus de 2 millions de
personnes ont été déplacées et vivent dans des camps. Des milliers de villages
ont été brûlés et les puits empoisonnés. Le régime du président soudanais
d'Omar Al-Bachir est effroyable. Mais le fait que ce soit l'Union européenne,
avec la présidence française, qui demande l'intervention des casques bleus rend
cette demande irrecevable. De quel droit, disent les représentants des pays du
Sud, comme l'Algérie ou le Sri Lanka, les Occidentaux demandent une intervention
contre un chef d'Etat noir, après ce qu'ils ont fait en Algérie, en Irak, à
Madagascar ? Pourquoi, disent-ils encore, refusent-ils de demander une
commission d'enquête sur le massacre de Beit Hanoun [le 8 novembre 2006,
l'artillerie israélienne a pilonné cette ville de la bande de Gaza, tuant
19 civils palestiniens] ?
Pourquoi, tout à
coup, les pays du Sud se révoltent-ils ainsi ?
Cette rupture
complète par rapport au passé, et dont une des principales conséquences est la
paralysie des relations et des organisations internationales, vient avant tout
d'un
réveil soudain de la mémoire
blessée des pays du Sud. Le colonialisme est terminé depuis cinquante ans,
l'esclavage depuis cent vingt ans ; pourtant, début septembre 2001, la
Conférence mondiale contre le racisme, les discriminations raciales et la
xénophobie fût un échec total. Les pays du Sud étaient venus – société
civile et responsables politiques confondus – pour demander réparation et
repentance aux anciennes puissances coloniales. Ils en avaient fait un
préalable à toute négociation bilatérale avec l'Occident. Cette date fut un
tournant.
La mémoire occidentale est une
mémoire arrogante,
qui revendique
l'universalité, alors que les Blancs ne constituent que 13 % de la
population mondiale, et qui domine l'humanité depuis cinq cents ans.
La
deuxième raison de cette rupture nette,
c'est l'ordre du monde capitaliste globalisé, qui, pour les peuples du
tiers-monde, n'est que le dernier des systèmes d'oppression qui se sont succédé
dans le temps. Il y a ce que le président algérien Abdelaziz Bouteflika appelle
une
"filiation abominable",
entre l'esclavage, la colonisation et l'ordre capitaliste globalisé.
Les dirigeants
occidentaux n'en sont pas responsables individuellement, mais, en revendiquant
la légitimité de cet ordre, en parlant des droits de l'homme alors qu'ils
continuent à pratiquer le contraire, ils portent une responsabilité. Jadis, les
gens du Sud mouraient dans les plantations ou en déportation, à présent, ils
meurent de faim. Car
ils ne peuvent plus acheter de quoi se nourrir, ou
leurs produits ne peuvent tenir la compétition avec ceux, subventionnés, en
provenance des pays riches. Et avec ça, l'Occident s'arroge le droit de
s'ériger en porte-drapeau du droit de l'homme dans le monde, alors qu'il les
viole allègrement.
Dans votre livre,
vous citez deux pays comme autant d'exemples paradigmatiques de "la
schizophrénie de l'Occident", le Nigeria et la Bolivie.
Le
Nigeria, avec ses 100 millions
d'habitants, est le huitième pays producteur de pétrole du monde et le premier
pays africain. Pourtant, il importe 100 % des produits pétroliers raffinés
dont son économie à besoin. Le Nigeria vit sous dictature militaire depuis
1966. 70 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, plus de
la moitié est gravement sous-alimentée et l'espérance de vie est de
45 ans. Le pays est en 159e position (sur 172) dans l'indice de
développement humain. Les sociétés pétrolières occidentales, qui exploitent les
gisements locaux, rapportent à la junte 18 milliards de dollars nets de
royalties en 2007, alors que celle-ci maintient le peuple dans la pauvreté
absolue. Voilà ce que représente l'ordre occidental au Nigeria. Et dans ce
contexte, l'écrivain Wole Soyinka demeure une voix isolée. L'année dernière, au
G8 d'Heiligendamm, en Allemagne, Soyinka aurait dû être invité. Mais ce fut
l'actuel dictateur, Umaru Yar'Adua, qui reçut l'invitation. C'est l'apogée du
mépris occidental.
L'autre exemple,
c'est la
Bolivie. Pour la première
fois en cinq cents ans, elle a un président élu démocratiquement qui est issu
de l'ethnie majoritaire indienne. C'est le réveil des populations indiennes,
qui étaient traitées comme des animaux, d'abord par les Espagnols, qui les ont
réduits en esclavage, puis par les entreprises minières, pétrolières et
gazières. L'élection d'Evo Morales par la majorité indienne marque la prise de
conscience de cette dernière, et lui a permis, entre le 1er mai 2006 et le
1er mai 2008, de rétablir la "
souveraineté énergétique" du
pays, en nationalisant partiellement l'industrie minière et de l'énergie et en
transformant les sociétés qui exploitaient les champs de pétrole en sociétés de
services. Le fait que le Brésil de Lula da Silva ait immédiatement affirmé que
le décret établissant la souveraineté énergétique de la Bolivie était 'juste' a
permis à Morales de survivre. Du coup, La Paz a pu utiliser la manne pétrolière
pour des programmes sociaux, de réduction de la pauvreté, de l'analphabétisme,
de la dette extérieure.
Comment interprétez-vous
la crise financière que nous vivons ?
Je crois qu'elle
constitue une
formidable occasion de
dénoncer et rejeter cette barbarie marchande qui gouverne le monde, cette
idéologie de la privatisation, cette main invisible qui, comme par hasard,
attribue tous les droits et toutes les richesses aux pays occidentaux et tous
les malheurs aux pays du Sud. L'Occident et son idéologie dominante,
l'obscurantisme libéral, ont été totalement démasqués.
L'idée que le marché est l'instance suprême de l'Histoire, alors
qu'il n'est que le lieu où l'avidité et l'instinct de pouvoir de quelques
individus s'exerce dans un champ sans aucune règle,
ne pouvait que mener à cette catastrophe, qui va être terrible en
Occident. Car
ceux qui vont payer le prix de la crise, ce sont les
retraités, les pauvres, les classes moyennes, qui vont voir le recul des
dépenses sociales et des investissements publics.
Les plans de sauvetage des banques
occidentales sont choquants. En septembre 2000, les dirigeants de
192 Etats membres de l'ONU ont dressé l'inventaire des conflits et des
problèmes non résolus qui affligent la planète. L'ONU a estimé que pour
parvenir à les régler d'ici à 2015, il fallait 82 milliards de dollars par
an sur cinq ans. C'est un dixième du plan Paulson de sauvetage de la finance
américaine.
La crise financière va avoir
des conséquences aussi pour les pays du tiers-monde, qui dépendent de l'aide
étrangère. Au Darfour, par exemple, la réduction des contributions
volontaires des Etats au Programme alimentaire mondial (ce qui a fait baisser
le nombre de calories contenues dans les rations alimentaires distribuées aux
populations réfugiées et déplacées à 1 400 calories, contre les
2 200 recommandées par l'Organisation mondiale de la santé).
La révélation au
grand jour de la toute puissance des oligarchies du capital financier
spéculatif va également réveiller en Occident la conscience de la solidarité
avec les peuples du Sud, et mener à un dialogue avec eux.
Il faut que l'Occident et le Sud dialoguent de nouveau car l'affrontement
Nord - Sud paralyse les institutions internationales et le dialogue
international. Il faut réconcilier
les mémoires. Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, l'a compris. Il
a convoqué en avril 2009 une nouvelle conférence contre le racisme et les
discriminations baptisée Durban II. Elle se déroulera à Genève et sera
présidée par la nouvelle haut - commissaire aux droits de l'homme, l'avocate
antiapartheid Navi Pillay, une Tamoule de Durban. Il faut espérer que
Durban II arrivera à réconcilier les mémoires et que les Occidentaux
accepteront la repentance.
1- Dans La Haine de l'Occident , son dernier ouvrage qui vient
de paraître chez Albin Michel, le Suisse Jean Ziegler analyse les raisons de la
récente poussée antioccidentale dans les pays du Sud et leurs conséquences sur
les relations internationales.
2- La Haine de l'Occident , Albin Michel, 2008. Propos
recueillis par Gian Paolo Accardo