Organisations internationales, DETTE
CRISE FINANCIERE
ET/OU CRISE MORALE ?
L'analyse de Ph. Jurgensen (1)
pour Canal Académie Mercredi 22 octobre 2008
Quelques
extraits :
"Nous avons
connu au cours du « septembre noir » de 2008 rien moins que :
-
La
faillite de Lehman Brothers (600 Mds de $ !) ;
-
La
reprise en urgence de Merill Lynch ;
-
La
reconversion en banques ordinaires des autres grandes banques d’investissement
de dimension mondiale, les Goldman Sachs et Morgan Stanley, qui semblaient
pourtant intouchables ;
-
L’apport
forcé de 85 milliards de $ - somme portée ensuite à 120 milliards $ - au
conglomérat AIG défaillant par le contribuable américain ;
-
La
disparition ou la mise à l’abri d’autres groupes de pratiquement toutes les
« Building societies » britanniques ;
-
Le
rachat partiel par l’Etat de trois des plus grandes distributions financières
du pays : Royal Bank of Scotland, HBOS et Lloyds ;
-
La
mobilisation répétée de l’Etat allemand pour empêcher l’effondrement de Hypo
Real Estate, quatrième banque du pays ;
-
Le
sauvetage - nationalisation de Fortis, l’une des toutes premières banques
européennes, suivi de celui de Dexia – tout cela s’accompagnant d’une chute
vertigineuse des cours sur toutes les Bourses.
C’est avant tout
d’une
crise de confiance qu’il
s’agit, alimentée par des anticipations irrationnelles, voire de
simples rumeurs, et aboutissant à un gel complet du marché monétaire. En effet,
plus aucune banque n’acceptait de prêter
à un confrère compte tenu de l’incertitude où l’on était sur la présence ou
non dans leurs comptes de «
produits
toxiques » dissimulés.
Dans ces
circonstances,
tout le monde s’est
tourné vers deux acteurs-clés :
- 1° Le «
prêteur en dernier ressort » du
système, c’est-à-dire les
Banques
centrales (Fed, BCE, Banque
d’Angleterre, etc) qui ont le pouvoir de faire tourner sans limite la
« planche à billets » ;
- 2° Le
garant ultime
qu’est l’Etat, puisque lui ne peut pas être mis en faillite – tout au moins
lorsqu’il s’agit d’un pays important, membre de surcroît, comme c’est notre
cas, de la puissante zone euro. Les Etats ont donc garanti, pêle-mêle, les
avoirs des déposants, les emprunts bancaires (jusqu’à 5 ans, dans le plan
français), parfois même les emprunts des entreprises, quand ils n’ont pas,
comme aux Etats - Unis, entrepris de racheter directement les créances
immobilières décotées. (...)
Chacun comprend
ce que signifie un
arrêt de la
croissance, avec ses conséquences en termes d’augmentation du chômage, de
stagnation du pouvoir d’achat, de difficultés pour chacun. Il est donc légitime
de
se poser la question de la crise
morale, qui est le fondement réel de la crise financière que nous avons vécue.
Car cette crise financière « systémique » peut en réalité être
attribuée non seulement à l’explosion d’une bulle, phase de réajustement classique
des cycles d’une économie capitaliste, mais encore davantage au
rejet croissant de toute une série de
valeurs éthiques. Entendons-nous bien : je ne parle pas ici des valeurs
morales chrétiennes ou personnelles, mais
des
règles et de l’éthique économiques, nécessaires au bon fonctionnement du marché :
- 1) La première de ces valeurs, qui ont
été de plus en plus bafouées, est celle de
la
transparence . Dans une économie de marché efficace, les acteurs sont
libres de leurs décisions, mais doivent être pleinement informés des données
qui peuvent déterminer leurs choix. Cette hypothèse de transparence de
l’information est l’une des bases même de la
théorie économique libérale, qui suppose des acteurs rationnels et
éclairés. Or, toute l’évolution récente aboutit à accentuer les
situations d’asymétrie d’information,
théorisées par des économistes comme Stiglitz, ou Akerlof et Spence, entre ceux
qui savent réellement ce qui se passe dans l’entreprise et ceux auxquels une
information trop souvent déformée, voire mensongère, est distillée
parcimonieusement. C’est vrai bien entendu du grand public, mais aussi des
actionnaires, propriétaires théoriques de l’entreprise. Les tentatives pour
perfectionner la transparence à leur égard n’ont pas amélioré la situation –
qu’il s’agisse de la généralisation de la publication de comptes trimestriels,
des engagements de bonnes pratiques et de gouvernance, des mesures,
malheureusement souvent trop formelles, mises en place à la suite de la Loi
Sarbanes-Oxley aux USA, ou, en matière comptable, de la généralisation de la
« fair value », c’est-à-dire de l’évaluation aux valeurs de marché.
Les Conseils d’administration eux-mêmes sont souvent mal informés, tenus à
l’écart par le management de la connaissance des vrais problèmes de
l’entreprise, voire complaisants du fait de leur recrutement au sein d’un
cercle étroit où les échanges croisés sont une pratique répandue. Cette
situation explique
l’opacité complète que
l’on reproche aujourd’hui aux « paquets » négociés avec les dirigeants
sur leurs rémunérations d’entrée et de départ – « golden hello »,
« golden good bye », « retraites chapeau », stock options -
versées même en cas d’échec, etc. On s’en indigne aujourd’hui, après avoir
laissé faire depuis des années… Le manque de transparence sévit aussi quant au
contenu même des actifs détenus par les
entreprises, notamment dans le secteur financier. On sait qu’une des causes
de la crise a été la fragmentation d’actifs potentiellement
« toxiques » en de multiples lignes de crédit remixées plusieurs fois
pour former, par voie de titrisation, des fonds de créances, et souvent des
fonds de fonds de fonds, dont les détenteurs ne connaissent plus du tout la
composition (ce que l’on appelle les « sous-jacents »), et ne sont
donc plus capables de mesurer les risques. Ajoutons à cela
l’absence complète de lisibilité des critères des agences de notation.
On s’aperçoit aujourd’hui que les ratings AAA, généreusement accordés par ces
agences à des fonds de titrisation, correspondaient en réalité parfois à des
activités risquées dont la valeur s’est brusquement effondrée. Les critères
utilisés pour obtenir ces notations ont toujours été obscurs et l’on comprend
aujourd’hui qu’ils étaient, hélas, souvent biaisés. On peut se demander si,
au-delà de l’erreur humaine, une partie des
dérapages constatés ne vient pas du fait que les agences de notation
sont rémunérées par les clients qu’elles notent, - ce qui, malgré toutes
les précautions prises, peut influencer le jugement. D’autre part, malgré, là
encore, tous les efforts pour instaurer une « muraille de Chine »
entre les différentes activités, ces agences pouvaient-elles raisonnablement
participer au montage de titrisation auxquelles elles attribuaient par ailleurs
les meilleures notes ? C’est pourtant ce qui s’est souvent fait.
2) Une deuxième valeur, dont l’oubli me
paraît être intimement lié à la crise
financière, est tout simplement
la
modération – qu’on pourrait appeler, selon le terme anglo-saxon,
« rule of reason » :
-
Modération dans la recherche de rentabilité d’abord. On l’a souvent dit, aucune économie
ne peut dégager durablement un rendement réel des activités supérieur à environ
5 % dans le monde occidental, peut-être 10 % en Chine. Or, une course absurde
et destructrice à la maximisation du retour sur investissement, a abouti à
l’exigence de ROE (return on equity, retours sur fonds propres) au moins égaux
à 15 %, quand ce n’était pas 20 à 25
%, voire plus. Ces
taux de rendement
très élevés ont pu être
atteints
pendant quelques années par des institutions financières ou même des
entreprises, mais
au prix d’une prise de risque dont on s’aperçoit
aujourd’hui qu’elle était
insupportable.
o D’une part
les entreprises
ont mené un
effort constant peut réduire leur base de fonds propres,
c’est-à-dire le dénominateur du ROE – d’où les politiques dites
« relutives » de rachat et de destruction de leurs propres actions,
politiques condamnables à mon sens puisqu’elles se situent directement à
l’opposé de la base d’un système capitaliste qui est de réunir des capitaux
pour investir et croître, et non pour s’autodétruire.
o L’autre risque intenable qui a été
pris pour doper les rendements est tout simplement l’h
ypertrophie croissante
des montages financiers sans cesse plus complexes, du recours aux produits
dérivés, et du développement de ces fameuses activités « toxiques » dont aujourd’hui,
chacun cherche à se débarrasser après avoir gagné beaucoup d’argent en les
promouvant.
- Notre époque a aussi, clairement, manqué de
modération dans le niveau des rémunérations
des dirigeants. Si compétent que soit un chef d’entreprise, peut-il gagner,
comme on l’a vu, plus en un an que mille de ses salariés en dix ans ? Si
doué que soit un trader, doit-il recevoir des bonus atteignant parfois des
dizaines de millions de $ ? Voici un chiffre précis : la City de
Londres a distribué l’an dernier 8,5 Mds de Livres à ses petits génies de la
finance : près de 12 Mds d’euros, soit 8 fois le coût de la mise en place
du RSA (revenu social d’activité), au bénéfice de 600 000 personnes en France.
3) Le troisième aspect de cette crise
morale est, plus largement, la perte
du
sens des responsabilités . Cette perte est sensible lorsqu’on voit des
firmes, pour améliorer leur rentabilité financière, procéder à des licenciements
massifs et à des délocalisations. Il est tout à fait normal et souhaitable
qu’une entreprise cherche à être profitable, mais elle doit
tenir compte aussi des intérêts de la
communauté dans laquelle elle vit et de ses salariés, sans lesquels elle ne
pourrait continuer à exister. C’est ce qu’on appelle souvent l’intérêt des
«
stakeholders »
(ceux qui ont un enjeu dans l’entreprise) par rapport à celui des «
shareholders », les
actionnaires.
Quant à
l’intérêt de ces derniers, parlons-en : depuis des années, on a justifié
toutes les politiques qui pouvaient paraître critiquables du point de vue de
l’intérêt général ou de l’intérêt des salariés de l’entreprise par un objectif
économique qui rachetait tout le reste :
« créer de la valeur » pour l’actionnaire . Le système a
paru marcher pendant longtemps ; les cours montaient, les dividendes
augmentaient. Aujourd’hui, l’actionnaire se trouve brusquement face à la baisse
de moitié de la valeur de son portefeuille, aux réductions ou suspensions
annoncées de dividendes, voire, en cas de faillite, à la perte totale de ses avoirs. De même les fonds
de pension, qui devaient protéger les intérêts des retraités, perdent beaucoup
d’argent sur des placements trop spéculatifs ; la conséquence est que les
retraités ou futurs pensionnés de Californie ou des Midlands voient s’évanouir
une partie des retraites qu’ils attendaient. (...)"
1- Philippe Jurgensen, professeur d’économie à Sciences Po
Paris.