Organisations internationales, DETTE
CRISE
FINANCIERE : DIX PROPOSITIONS (1)
POUR EN FINIR AVEC LE CAPITALISME PREDATEUR(2)
Paradis
fiscaux, licenciements boursiers, fonds spéculatifs, risques écologiques,
salaires des PDG... Il est temps de passer des paroles aux actes. Voici dix
propositions pour remettre les financiers à leur place et ouvrir le débat sur
les valeurs qui doivent fonder un système financier international réformé.
«
Si
l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du
capitalisme financier demeure la priorité », a annoncé le
Président de la République, lors de son discours à Toulon le 25 septembre.
Prenons-le au mot, et mettons (temporairement) notre scepticisme de côté. Avec
un premier préalable : il y a un an et demi, le candidat Nicolas Sarkozy
souhaitait "
développer le crédit
hypothécaire pour les ménages " et proposait "
que ceux qui ont des rémunérations modestes
puissent garantir leur emprunt par la valeur de leur logement ". Bref,
appliquer en France les subprimes états-uniens au nom d’un précepte qui a fait
pleinement ses preuves : "
Une
économie qui ne s’endette pas suffisamment, c’est une économie qui ne croit pas
en l’avenir, qui doute de ses atouts, qui a peur du lendemain ."
C’était
dans le programme du candidat de
l’U.M.P.. Grandiose, non ? À défaut d’être d’une grande lucidité, le
Président sait mieux que personne sentir le sens du vent, ou de l’ouragan. Il
prétend aujourd’hui vouloir moraliser des pratiques qu’il prônait il n’y a pas
si longtemps. Acrobatique volte-face ou mensonge éhonté ?
Moraliser
signifie réguler. S’il fait bon être naïf de temps en temps, ne sombrons pas
dans la niaiserie et la crédulité. Golden boys, cost killers et PDG ne vont pas demain être gorgés
d’éthique écologique et d’empathie sociale. Régulons donc et replaçons les
investissements au service de l’économie, et l’économie au service de l’être
humain. L’actualité donne mille fois raison à tout ceux - régulièrement traités
d’archaïques, de sceptiques, au mieux de gentils utopistes - qui dénoncent depuis des années les ravages
du néo-libéralisme. En attendant un providentiel mais improbable grand soir,
voici dix premières mesures concrètes pour aider les beaux discours à se
traduire, pour une fois, en volonté politique. Et pour ouvrir le débat afin que
les remèdes de demain ne soient pas seulement pensés par les cyniques
dirigeants d’aujourd’hui qui nous mènent à la catastrophe.
Assécher les
paradis fiscaux et contrôler les flux financiers :
«
Il faudra bien
aussi se poser des questions qui fâchent comme celle des paradis fiscaux »,
a lancé le chef de l’Etat. Le ministre du Budget, Eric Woerth, lui a emboîté le
pas en annonçant une réunion des pays de l’OCDE pour «
relancer le combat contre les paradis
fiscaux », d’ici deux mois. Il en existe une soixantaine dans le
monde : des îles et archipels ensoleillés où le nombre de banques et de
holdings qui y sont installés dépassent souvent le nombre d’habitants ;
des Etats moins exotiques connus pour leur fiscalité extrêmement faible comme
l’Irlande, lee Royaume-Uni et ses dépendances (Gibraltar, Jersey, îles
Caïman...), l’Etat du Delaware aux Etats-Unis ou notre discret voisin suisse.
Une
fiscalité quasi inexistante, la
facilité d’y créer une filiale, doublée
du
secret bancaire, ont fait des
paradis fiscaux un repère pour le
blanchiment d’argent sale (activités mafieuses, trafic de drogue et
d’armes...),
les fraudeurs du fisc, le
détournement d’argent public auquel s’adonnent les dictateurs et...
les fonds spéculatifs. Près de 1200
milliards de dollars issus de ces fonds y auraient transité en 2007. Toutes les
grandes banques y sont implantées. Des grands groupes y sont domiciliés, tels
Schlumberger (Antilles Néerlandaises) ou le cabinet de conseil en management
Accenture (Bermudes). Certains paradis fiscaux refusent toute forme de
coopération, comme l’Andorre, le Liechtenstein et Monaco, pointés du doigt par
l’OCDE.
À défaut
d’envoyer l’Otan exproprier les golden boys réfugiés en Hélvétie ou à La City,
les paras prendre le contrôle du «
Rocher »
ou les forces spéciales procéder à un assaut amphibie dans les Caraïbes, les
sanctions contre les paradis fiscaux ne peuvent, dans un premier temps, que
reposer sur la bonne volonté des acteurs financiers.
Lorsque la traçabilité des transferts de fonds sera effective (cf.
la mesure n°2), des sanctions - saisie de fonds provenant d’un paradis fiscal
par exemple - pourront intervenir. Cette
traçabilité,
et une plus grande transparence, passent par la prise de contrôle par la
communauté internationale des sociétés privées organisant les flux financiers
planétaires, telles la Société pour la télécommunication financière et
inter-bancaire mondiale (Swift), basée en Belgique, ou la chambre de
compensation internationale Clearstream, basée au Luxembourg, dont les
activités occultes ont été décrites par le journaliste Denis Robert .
Mesure n°1 :
Que les
grandes entreprises et banques françaises
s’engagent d’ici fin 2008 à fermer leurs comptes, filiales et holdings situés dans l’une des 64 places
« off-shore » recensées par le FMI. Que les banques françaises
s’engagent à refuser tout dépôt et/ou toute ligne de crédit d’une institution
financière implantée dans un paradis fiscal.
Mesure n°2 :
Placement des
sociétés internationales de compensation et de règlement livraison de fonds et
de titres (Clearstream, Swift...) sous la
surveillance
permanente d’une commission de contrôle mandatée par les institutions
internationales (ONU, FMI, Banque mondiale...), dotée de capacités
d’intervention (interdictions et/ou saisies des fonds transférées) en cas de
suspicion (évasion fiscale, blanchiment...) et dont l’objectif sera de tracer
les fonds transférés.
Encadrer les fonds
spéculatifs et freiner les licenciements boursiers :
Le chef de l’Etat affirme vouloir «
opposer l’effort du travailleur à l’argent
facile de la spéculation, opposer l’engagement de l’entrepreneur qui risque
tout dans son entreprise à l’anonymat des marchés financiers. » Le
gouvernement devra ainsi très vite encadrer la pratique des LBO
(« Leveraged buy-out »), ces fonds spéculatifs qui s’appuient sur un
montage financier alambiqué.
Ils
rachètent une entreprise en empruntant 90% de la somme nécessaire. Le but
est de
dégager des bénéfices le plus
vite possible avant de revendre pour rembourser la créance et empocher une
confortable plus-value. Résultat : les LBO licencient, sous -
investissent, liquident des actifs... ce que l’entreprise soit de nouveau
racheter par un autre LBO. L’Association française des investisseurs en capital
l’affiche clairement : avec une performance de 21.3% en 2007,
les fonds LBO sont les plus rentables, au
détriment de l’emploi et de l’activité économique réelle. Et rendent nombre
de PME exsangues. En dix ans, les montants brassés par les LBO en France ont
été multipliés par dix, atteignant 3.8 milliards d’euros en 2007. Claude
Bébéar, l’ex-patron d’AXA, jugeait
lui-même, il y a un an, que ces fonds spéculatifs jouaient un jeu «
malsain » et demandait leur
encadrement (c’est pour dire si ce sont de voraces requins).
Pour éviter les
licenciements générés par la spéculation, une
taxe spéciale doit être appliquée aux entreprises bénéficiaires qui
procéderaient à des licenciements collectifs. Cette taxe peut, par exemple,
consister en un doublement (au minimum) des indemnités légales de licenciement
payées aux salariés partant, et en des cotisations sociales supplémentaires
versées par l’entreprise et destinées à alimenter les caisses de l’assurance
chômage.
Mesure n°3 :
Encadrer les montages financiers de type LBO en interdisant que la dette d’acquisition soit supportée
par l’entreprise rachetée et en instaurant un plafond sur le niveau
d’endettement que peut atteindre l’acheteur pour acquérir une entreprise.
Mesure n°4 : Surtaxer
les licenciements collectifs mis en oeuvre par les entreprise bénéficiaires dont le
chiffre d’affaire est stable ou a augmenté.
Favoriser
l’économie sociale et la finance éthique :
«
Ne pas donner
tous les bénéfices aux dirigeants et aux actionnaires, en destiner une part
plus grande à ceux qui par leur travail créent la richesse », et
«
redonner du pouvoir d’achat aux
travailleurs sans alourdir les charges fixes de l’entreprise »,
souhaite Nicolas Sarkozy. Il propose une loi sur la participation et
l’intéressement, ce qui permet de contourner une augmentation de salaires (et
ne concerne que les grandes entreprises). L’état pourrait plutôt favoriser
d’autres formes d’organisations d’entreprises, celles où les salariés ont leur
mot à dire sur la répartition des bénéfices et profitent directement de la
redistribution des richesses qu’ils ont
contribué à produire. Les sociétés
coopératives
par exemple, où
l’intéressement des
salariés aux bénéfices est inscrit dans les statuts (nul besoin de produire
une énième loi). D’autre part, les salariés y détiennent un droit de vote au
même titre que les détenteurs du capital.
Dans la finance,
des placements éthiques existent. Ils répondent à des principes moraux (pas
d’investissements dans l’armement par exemple), à des critères de développement
(Favoriser l’insertion, le micro - crédit, le logement social...), à des
impératifs écologiques (en faveur des énergies renouvelables, de l’habitat
durable...). Ces placements pourraient être en partie défiscaliser. Une telle
mesure devra être couplée avec une réforme profonde de la fiscalité des
entreprises, de manière à leur faire supporter les coûts engendrés par le
chômage et les risques écologiques.
Mesure n°5 :
Diminuer les impôts sur les bénéfices des entreprises à statut coopératif (Scop, Scic). Exonérer d’impôts les
dividendes et autres revenus issus de placements éthiques labélisés.
Protéger les
services publics :
« [L’Europe]
doit
engager une réflexion collective sur sa doctrine de la concurrence qui n’est, à
mes yeux, qu’un moyen et non une fin en soi. » Tiens donc !
Alors pourquoi, au nom de cette concurrence érigée en dogme suprême, vouloir
privatiser La Poste qui, malgré ses défauts, assure un service public sur tout
le territoire. Des «
biens publics mondiaux »
(comme l’eau, l’énergie, la santé, l’éducation...)
doivent être définis, et les secteurs qui en relèvent ne pas être
livrés à la logique destructrice du profit à court terme. Sur le plan européen,
on attend toujours un vaste débat sur la construction des services publics en
réseau et sur leur contenu : obligations tarifaires, accès au service pour
tous, continuité et qualité du service, démocratisation des choix
d’investissement, statuts des personnels, emplois, aménagement du territoire...
Mesure n°6 :
Geler toute privatisation et vente de participations de l’Etat des entreprises publiques actuelles
et anciennes. Redéfinir au niveau de l’Union européenne les secteurs clés
d’intérêt général qui ne pourront être livrées à la spéculation financière.
Encadrer les très
hauts revenus et taxer les super - riches :
«
Il y a eu trop
d’abus, trop de scandales », accuse le Président. L’idée a mûri au
gré des annonces successives de Jack - pots,
parachutes dorés et autres augmentations de salaire à sept chiffres
que s’accordent régulièrement les PDG des grandes entreprises. Les mieux payés
de France
ont des revenus annuels
avoisinant un millier de smic ! Dernière indécence en date, les revenus du
PDG de la banque Dexia,Axel Miller, qui l’a menée à la faillite, et à la
nationalisation, percevait environ 1.8 millions d’euros par an. Les
professionnels de la finance, traders et golden boys, touchent aussi de
faramineux émoluments, tout en profitant de privilèges fiscaux.
Sous la pression
du lobby bancaire, la Suisse s’apprêterait à diminuer l’imposition des gérants
de fonds alternatifs et de capital - investissement. «
Il s’agit d’une décision administrative qui
échappe à tout contrôle démocratique », dénonce Attac Suisse.
L’association altermondialiste rappelle que, localement, «
la rémunération des gérants de fonds
alternatifs dépasse tout entendement. En 2007, les 25 gérants les plus
efficaces ont gagné 892 millions de dollars chacun en moyenne, soit plus de 22
milliards en tout ! Cette décision (...) démontre une fois de plus
l’immoralité absolue du système néolibéral. »
La solution est
simple :
déconnecter les
« bonus » de toute performance à court terme,
mutualiser les rémunérations, et
interdire les parachutes dorées et
autres primes exceptionnelles. Côté dirigeants, pourquoi ne pas
les évaluer aussi selon des critères extra
- financiers : sociaux, environnementaux ou capacité d’innovation.
Une autre option
consiste à
plafonner ces revenus, en
fonction du salaire médian de chaque pays (environ 1 550 euros mensuels en
France) par exemple. L’économiste Frédéric Lordon propose
lui de limiter le taux de profit des investissements. L’idée est
de plafonner l’EVA (Economic Value Added, la plus-value dégagée par
l’actionnaire) à 5% ou 6% pour éviter que les actionnaires exigent
d’entreprises rentable un taux de rendement de leur capital hallucinant (entre
15% et 25%), ce qui asphyxie des entreprises même en bonne santé
.
Un outil
supplémentaire pour
limiter les revenus
délirants - et redistribuer un peu les richesses - est de taxer les super -
riches au niveau international. Le rapport sur les fortunes mondiales réalisées
annuellement par Merrill Lynch et Capgemini
recensent 103 320 personnes
considérées comme de très grandes fortunes, possèdant un patrimoine financier
supérieures à 30 millions de dollars. Les grandes et très grandes fortunes
privées - soit dix millions de personnes, dont 390 000 en France, qui
détiennent un patrimoine supérieur à quatre millions de dollars - cumuleront 59
100 milliards de dollars en 2012 ! Près de 300 fois le PIB de la France.
Jacques Cossart, économiste et membre d’Attac, propose de les taxer de 1% par
an pour financer des politiques de développement. «
Ils ne vont même pas s’en apercevoir », sourit-il.
Mesure n°7 :
I
ntégrer des critères extra-financiers dans
l’évaluation de la performance (emplois créés, brevets déposés, CO2
économisé...).
Interdiction des
parachutes dorés et autres primes exceptionnelles. Plafonner les revenus et/ou instaurer une fiscalité très
progressive.
Mesure n°8 :
Taxer de 1% les très grandes fortunes mondiales.
Contrôler les
activités financières :
«
Il va falloir
s’attaquer au problème de la complexité des produits d’épargne et de l’opacité
des transactions » a assuré le chef de l’Etat qui veut
contrôler les agences de notation.
Celles-ci sont censées évaluer le risque d’un produit financier, tout en étant
payées par la banque, l’assureur ou le fonds spéculatif qui le propose. Seules
des agences de notation publiques possèderont l’indispensable indépendance pour
noter un placement financier sans conflit d’intérêt. Elles devront aussi
intégrer des critères extra - financiers, comme les agences de notation sociale
qui évaluent les stratégies des entreprises en matière de « développement
durable ».
Les activités
bancaires sont encadrées par les accords de Bâle II (2004). Ces accords
définissent les «
ratios de
solvabilité » : la part de fonds propres nécessaire pour accorder
un crédit, fixée à 8%. Exemple : pour accorder un prêt de 100 euros, une
banque doit détenir 8 euros. Problème
:
une partie des acteurs financiers - fonds spéculatifs, assurances, holdings
financières -
échappent à cette
réglementation et n’assument donc pas les risques pris, supportés au final
par les banques. Les moyens de contrôle sont largement insuffisants pour
veiller au respect de ces accords.
Ces mesures
constituent un premier pas vers un «
nouveau
Bretton Woods » que réclame Attac, du nom des accords signés en 1944
par les puissances alliées qui dessinent le système financier et monétaire
international de l’après guerre. La refonte de ce système est urgente. «
Le fondamentalisme néolibéral est une
doctrine politique au service d’intérêts privés, il ne repose pas sur une
théorie économique. Il est maintenant évident qu’il ne repose pas non plus sur
une expérience historique. Cette leçon est le seul bénéfice à tirer de la
menace qui pèse sur l’économie mondiale », commente Joseph Stiglitz
, prix Nobel d’économie et ancien
économiste en chef de la Banque mondiale.
Mesure n°9 :
Réintégrer dans
Bâle II l’ensemble des acteurs de la sphère financière.
Mesure n°10 :
Créer des agences
de notation publique, au niveau national et européen, dont les notations
répondent aussi à des critères productifs, environnementaux et sociaux.
Ivan du Roy
1-
Article publié dans l’hebdomadaire Témoignage
Chrétien, du 2 octobre 2008