Organisations internationales, DETTE
"LA CRISE SERA BEAUCOUP PLUS GRAVE POUR LES
PAUVRES"(1)
LE MONDE 17 octobre 08
Que pensent les pays en développement de la crise financière
?
Ils
pensent qu'ils n'y sont pour rien, mais qu'ils vont en subir les conséquences.
Car
ce qui était à l'origine une crise
financière occidentale est en train d'affecter leur économie réelle. Leur
demande baisse, leur croissance baisse et la volonté de leur accorder des
crédits baisse. Autrement dit, ils vont disposer de
moins de recettes, de
moins
d'investissements étrangers et de
moins d'exportations. Les conséquences seront beaucoup plus graves pour eux
que celles de la défaillance du secteur financier dans les pays riches.
Tout
n'est pas noir. Les pays d'Asie de l'Est vont accuser le coup, mais leur
croissance demeurera élevée, à l'image de celle de la Chine qui demeurera
au-dessus de 7 % de rythme annuel. Leur développement est en partie autonome
par rapport à l'économie des pays riches et c'est une chance pour
l'économie mondiale qui évitera peut-être
un effondrement grâce au dynamisme de ces pays émergents.
Le G24, qui regroupe des pays en développement, a
prévenu que ceux-ci n'auraient pas les moyens de faire face à cette crise.
Qu'en pensez-vous ?
C'est
vrai. Je rappelle que
l'aide publique
mondiale s'élève grosso modo à 100 milliards de dollars par an. En
revanche, les
budgets de défense pèse 1
300 milliards de dollars, et ce que les pays avancés injectent dans leur
système financier pour éviter son effondrement dépassera ce montant.
Nous
avons tous intérêt à ce que le système financier mondial résiste, mais cela
n'enlèverait pas grand-chose à sa défense, par exemple, de tenir la promesse
faite à l'Afrique, en 2005 à Glenneagles, de lui accorder 25 milliards de
dollars de plus par an pour lui permettre de diviser par deux la pauvreté de
ses populations d'ici à 2015. Si les pays riches prenaient prétexte de la crise
financière pour ne pas tenir parole, cela poserait un problème moral.
Quelle sont les causes des bouleversements économiques
mondiaux ?
L'économie de marché pratiquée à outrance
pousse à des prises de risque inconsidérées qui finissent
par perturber les sociétés elles-mêmes. Il faut
rétablir un équilibre entre la recherche du risque, donc du profit,
d'un côté,
et de la sécurité, de
l'autre. La stabilité économique aussi a de la valeur. Après tout, on ne
construit pas les avions de ligne pour qu'ils soient efficaces, au sens
financier du terme, mais pour qu'ils
soient sûrs et solides !
Quelles remèdes préconisez-vous ?
Il
est temps d'attaquer le mal à la racine et de mettre au point une
nouvelle régulation du système financier
international, plutôt que d'utiliser les instruments macro-économiques,
monétaires ou budgétaires, qui satisfont tout le monde à court terme, mais qui
préparent la tempête financière suivante.
Le
seul mérite de la crise que nous vivons est
d'avoir persuadé le monde entier que nous sommes tous dans le même
bateau et que tous les pays sont interdépendants les uns des autres. Je ne
crois pas à ce que certains, notamment l'Américain Robert Kagan [politologue
néoconservateur], nous prédisent : le retour des Etats - nations. L'Histoire
continue et elle nous enseigne que les problèmes du temps présent doivent être
traités par la coopération, dans un cadre multilatéral renouvelé.
C'est-à-dire ?
La
crise a
ouvert un débat sur la
gouvernance économique mondiale. Qui doit décider ? Le G7, le G8, le G8
élargi à 13 pays selon les vœux de Gordon Brown et de Nicolas Sarkozy ? Un G14
cher au président de la Banque mondiale, Robert Zoellick ? Est-ce qu'il faut
renforcer le Comité monétaire et financier international du FMI [Fonds
monétaire international] qui a le mérite de rassembler des représentants de
toutes les nations ? Est-ce que tous les pays auront la même voix ?
Quels poids accordera – t - on aux petits
et aux pauvres que l'on oublie en général ?
Beaucoup
de propositions ont été mises sur la table, mais aucune ne s'impose. Je pense
que nous aurons un grand débat dans les prochains mois à ce sujet, car une
nouvelle administration américaine se mettra en place après les élections du 4
novembre. Ce que pensera l'Amérique de cette coopération sera très important.
Le monde est devenu très intégré, très
interdépendant, alors qu'il fonctionne toujours sur la base d'Etats souverains.
Une autre vision véritablement supranationale doit l'emporter et donner
naissance à un cadre juridique nouveau. L'Organisation mondiale du commerce
(OMC) en est un exemple, en ce que ses décisions s'imposent aux Etats. C'est ce
nouvel ordre supérieur que le XXIe siècle nous fait obligation de réussir.
Propos recueillis par Alain Faujas
1- Kemal Dervis, le dirigeant du Programme des Nations
unis pour le développement (PNUD). Cet ancien ministre des finances turc, chaud
partisan du multilatéralisme, plaidait jusqu'à ce jour dans le désert pour que
les pays du G7 tiennent enfin leur promesse d'augmentation de leurs aides. La
récession qui menace rend cette obligation morale encore plus impérieuse.