Organisations internationales, DETTE
POUR EMPECHER L’AGGRAVATION DES CONSEQUENCES DE LA CRISE
ET REFORMER LE MODELE FINANCIER, LES CITOYENS DOIVENT SE MOBILISER (1)
Cette semaine
aurait dû voir les gouvernements réaffirmer leur engagement vis-à-vis des
Objectifs du Millénaire pour le développement définis par les Nations unies. Au
lieu de cela, réunis à New York ou de retour dans leurs pays respectifs, les
chefs d’Etat consacrent l’essentiel de leur temps à discuter de la crise
financière, qui s’est encore dramatiquement aggravée la semaine dernière. Si,
au cours des douze derniers mois, d’aucuns affirmaient que les pays en
développement étaient immunisés contre le marasme financier qui asphyxiait les
marchés financiers du nord, il semble qu’aujourd’hui, alors que
des milliards d’individus défavorisés sont
directement menacés, cette vision soit largement remise en cause.
Peu d’analystes
du développement réalisent qu’en vertu du huitième OMD, les
gouvernements européens se sont engagés à
développer « un système financier ouvert,
réglementé et prévisible ». Peu réalisent que le Consensus de Monterrey
sur le Financement du développement stipule que «
les gouvernements devr[ont] se préoccuper en priorité d’éviter les
fluctuations économiques brutales qui ont un effet néfaste sur la répartition des
revenus et l’allocation des ressources » afin d’encourager «
le développement ordonné des marchés
financiers au moyen de systèmes bancaires rationnels et d’autres dispositifs
institutionnels, [notamment] des cadres réglementaires transparents et des mécanismes
de surveillance effectifs ».
Lorsqu’elles
furent négociées en 2002, ces clauses s’adressaient aux pays en développement
– foyer d’où la crise de 1997-1998 s’était propagée -, mais ce sont finalement
les
Etats-Unis et l’Europe qui n’ont pas
su les mettre en œuvre, avec des conséquences potentiellement désastreuses
pour les citoyens du monde entier.
Quel est le
problème?
South Centre,
organisme intergouvernemental constitué de gouvernements de pays en
développement, affirme que «
le coût d’une crise est considérable en termes de perte de production et
d’emploi, mais aussi de tensions sociales et de perturbations politiques
». D’après l’économiste mexicaine Nora Lustig, certaines crises financières ont
effectivement représenté un coût énorme pour les pays en développement, tant en
termes financiers qu’humains. Ainsi, dans les cinq années qui suivirent le
début de la crise de la dette latino-américaine des années 1980, «
les salaires réels au Mexique et dans nombre
d’autres pays d’Amérique latine ont subi deux coupes successives de l’ordre de
40 à 50%, et dans la plupart des cas, n’ont retrouvé leur niveau d’origine que
10 ou 15 ans plus tard ». Elle précise également qu’au
Mexique, il
fallut
attendre 22 ans après la crise pour ramener le taux d’extrême pauvreté
au-dessous du niveau enregistré en 1984.
Après une
période marquée par l’augmentation du prix des matières premières et le recours
intensif aux prêts internationaux, les
pays
en développement sont aujourd’hui confrontés à un double choc : privés des
revenus provenant des échanges internationaux, ils sont en plus affaiblis par
des sorties de capitaux plus importantes. Pour la plupart d’entre eux, les
pertes de revenus s’expliquent à la
fois par :
Le
ralentissement des investissements étrangers directs,
Les
difficultés à refinancer les obligations à des taux raisonnables,
La
baisse du produit des exportations, en raison de la récession dans les pays
riches.
Les sociétés
internationales risquent maintenant d’accélérer leur désinvestissement des pays
du sud ; les taux d'intérêt des prêts internationaux destinés aux pays en
développement pourraient par ailleurs augmenter en raison de la perte de
confiance entre les banques. Pour chaque pays, les répercussions de la crise
dépendent de plusieurs facteurs, parmi lesquels la balance des importations et
des exportations, la dépendance vis-à-vis de certaines rentrées de capitaux et
l'importance de la réserve accumulée par les gouvernements. Si avantage il doit
y avoir, c’est que le dollar se dévalue davantage que l'an passé, ce que
redoutent par ailleurs de nombreux investisseurs. Jérôme Booth, directeur de la
recherche chez Ashmore, a déclaré la semaine dernière que cette crainte
pourrait inciter plusieurs entreprises à investir
leurs actifs dans d’autres devises, notamment sur les marchés émergents, dont les monnaies pourraient s’apprécier par
rapport au dollar. Ce genre de décision pourrait tout particulièrement concerner
les sociétés qui estiment que les grands pays du sud peuvent poursuivre leur
croissance plus rapidement que les pays du nord, même en ces temps difficiles.
Alors que tous
les regards étaient tournés vers l’effondrement des plus grandes banques américaines
telles que Lehmann Brothers et Bear Sterns, la possibilité demeure que certaines institutions financières des pays
en développement fassent faillite, mettant alors leurs créanciers dans une
position délicate et asséchant les financements en direction des petites
entreprises, des citoyens et des gouvernements, lesquels assument de plus en
plus la dette intérieure. Avec
l’augmentation du coût de l’argent, le cercle vicieux est enclenché. En
début de semaine, le Financial Times a souligné que les « marchés émergents luttent pour refinancer une dette de 111 milliards de
dollars » avant la fin de l'année 2009. Tout cela pour refinancer des
obligations émises par des entreprises et des banques. Si l’on en croit David
Spiegel, de la banque néerlandaise ING, la plupart de ces institutions étant
surendettées et disposant d’une faible réserve de trésorerie dans laquelle
puiser en cas de besoin, « certaines
échéances ne seront pas respectées ».
comme prétexte
pour retarder encore l’augmentation des niveaux d'aide publique. En
septembre dernier, le gouvernement des Etats - Unis a nationalisé les sociétés
de crédit hypothécaire Fannie Mae et Freddie Mac, rachetant leur portefeuille
hypothécaire d’une valeur de 5 300 milliards de dollars (soit quatre fois la
dette publique de tous les pays en développement). Le gouvernement américain a
également renfloué le géant AIG et tente de persuader le Congrès d’injecter quelque
700 milliards de dollars supplémentaires pour racheter les créances douteuses
d’autres banques. D’aucuns se demandent si ces événements, conjugués à la
probable baisse des entrées fiscales des Etats dans les années de récession à
venir, augurent d’une diminution des dépenses sociales et d’assistance dans les
pays riches. De nombreuses organisations de citoyens œuvrent aujourd’hui à rendre politiquement inacceptable l'idée
que l’argent public soit détourné pour racheter les excès des financiers, au détriment des aides financières aux plus
défavorisés. Souhaitons que leur mobilisation porte ses fruits.
La principale
question sera de savoir si les gouvernements réussiront à s'en sortir
sans réformer le modèle qui a généré des crises financières successives. Ce
modèle a permis à un petit nombre d’institutions financières et de citoyens de
générer d’importantes richesses en usant de moyens complexes pour contourner la
réglementation et se décharger des risques. Si le système financier qui a émergé au cours des vingt dernières
années a accentué l’instabilité et les
inégalités, il a également sapé la démocratie. Dans un article sur la
question, Peter Wahl, de l’organisation membre d’Eurodad Weltwirtschaft,
Okologie und Entwicklung, constate que « l’instabilité
systémique s’est considérablement accrue, le nouveau système conduit à une
redistribution constante du bas vers le haut et la transnationalisation de la
finance empêche les Etats Nations d’exercer toute forme de réglementation ».
Dans son prochain article pour le think tank britannique the Corner House,
Nicholas Hildyard soutient que les fonds spéculatifs, les fonds de
capital-risque et autres innovations institutionnelles ont été créés « dans la seule intention de se soustraire à
la réglementation ». Il souligne également que ces mécanismes, qui jonglent
entre valeurs mobilières, swaps, produits dérivés et autres instruments
financiers, ont permis, par le biais
de rachats et de fusions calculés, une
plus grande concentration du pouvoir économique. Avec la chute de Lehman
Brothers et la rapide absorption de Merrill Lynch, de la Halifax Bank of
Scotland et de Bern Sterns par d’autres banques, un nouveau cap vient encore
d’être franchi.
Si les pays du
nord, à l’origine de la crise actuelle, en sont les premières victimes, les répercussions se feront cependant ressentir
dans le monde entier, notamment parce que des organismes internationaux,
tels que la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international, ont fortement
encouragé la déréglementation. « L’ouverture
trop rapide des comptes de capital des pays en développement et la
déréglementation des marchés financiers, de même que l’échec de l’instauration
de réglementations prudentielles et de mécanismes de contrôle ad hoc, ont
contribué à rendre les pays en développement particulièrement vulnérables à la
crise », affirme le South Centre.
Que faut-il faire?
Plus personne n’a aujourd’hui confiance en
un marché totalement déréglementé, et cette crise qui s’est déclenchée au
cœur du système financier laissera des séquelles psychologiques pendant
longtemps encore. Au cours de ces dernières semaines, les gouvernements ont
procédé à de nombreuses nationalisations et on a pu voir émerger un consensus
politique en faveur d’un retour à un système plus réglementé. Reste à savoir
dans quelle limite... Les gouvernements iront-ils jusqu’à prôner un changement
radical de l’accession à la propriété et du contrôle de l’octroi des crédits ?
La crise verra-t-elle germer des idées telles que la nouvelle donne écologique,
lancée par New Economics Foundation, membre d’Eurodad, pour créer de l’emploi
tout en dirigeant l’investissement dans une optique d’économie durable ?