Paradis fiscaux et judiciaires
QUE FAIRE CONTRE LES PARADIS FISCAUX ?
(1)Dans le sillage de la crise financière, le Premier
ministre François Fillon a appelé, mardi 14 octobre, à la « disparition » des
paradis fiscaux. Pour cause : chaque année, ils coûtent à l'Etat français 10 %
des recettes fiscales.
Après Eric Worth, le ministre du Budget, en avril
devant la commission des finances de l'Assemblée nationale, et le président
Sarkozy, lors de son récent discours de Toulon, le gouvernement français semble
avoir retenu comme l'une de ses priorités la lutte contre les paradis fiscaux.
Ce genre de déclarations ne reçoit généralement qu'un accueil sceptique : on
soupçonne souvent les gouvernements incapables de passer aux actes, compte -
tenu de la complexité et de l'opacité des centres financiers
offshore. C'est une erreur :
on peut et doit s'attaquer aux paradis
fiscaux.
Les grands
Etats savent que les dépenses publiques ne pourront que progresser demain :
pour la santé et les retraites de leurs populations vieillissantes, pour
l'éducation, clé de l'insertion dans la mondialisation, pour lutter contre le
changement climatiques, les pandémies internationales et pour réguler la
finance. Ils
ne peuvent plus se
permettre de voir leurs recettes fiscales (10 % pour la France !)
fuir dans des territoires sans contrôle
qui, de plus, peuvent remettre en cause leur volonté de réguler la finance
internationale. Le sénateur Barack Obama a déposé l'an dernier un projet de loi
anti-paradis fiscaux d'une grande envergure. S'il est élu, il y a de grandes chances
qu'il agisse. Une action coordonnée des Etats-Unis et de l'Europe ouvrirait des
temps très durs pour les paradis fiscaux.
Alors comment
lutter contre les paradis fiscaux ? Cinq pistes sont envisageables :
1° Casser la confiance des investisseurs :
La crise financière actuelle nous rappelle combien
le monde de la finance vit sur la
confiance. Les déclarations politiques comme celle du Premier ministre
contribuent à introduire de l'incertitude dans le monde des paradis fiscaux. En
matière de régulation financière, la communication politique est donc
essentielle.
2° Retirer les garanties :
Dans la même ligne, les gouvernements qui ont
apporté leur garantie aux dépôts des particuliers auprès des banques pourraient
préciser que la garantie ne concerne pas les dépôts réalisés dans les filiales
situées dans les paradis fiscaux. L'Île de Man, Jersey, Guernesey, etc. n'ont
pas les reins financiers assez solides pour apporter ce genre de garanties.
3° Partager
l'information :
Depuis 2005, une directive européenne oblige les
pays de l'Union à échanger l'information sur les placements des non-résidents
ou bien, pour les pays qui souhaitent conserver leur secret bancaire, à une
retenue à la source sur les intérêts des placements. Il faut aller plus loin dans
ce sens :
supprimer la retenue à la
source et passer à l'échange d'information obligatoire. Surtout, il faut
que cette obligation touche non pas uniquement les individus mais également
toutes les personnes juridiques (fondations, trusts, etc.) ; il faut aussi
qu'elle couvre tous les produits financiers complexes et autres innovations
financières destinées à contourner les règles fiscales.
4° Une directive sur le « prix
de transfert » :
Il faut relancer la directive européenne sur les «
prix de transfert », c'est-à-dire les
prix auxquels les multinationales s'échangent des biens et services, souvent
utilisés pour faire apparaître les profits sur les territoires les moins taxés.
Celle-ci devait voir le jour cette année, mais a été repoussée après le "non"
irlandais au référendum européen. Elle consiste à établir une base fiscale
consolidée au niveau européen. Les profits des firmes seraient taxés en une
seule fois, et le produit de la taxe redistribué entre les différents pays
d'implantation selon des critères à déterminer (quantité de capital investi,
chiffre d'affaires...), comme c'est le cas aux Etats-Unis ou au Canada.
5° Réformer les normes
comptables :
La crise financière ayant ouvert le débat sur le
changement des normes comptables internationales ; il faut en profiter pour
exiger le reporting pays par pays des multinationales : chaque firme
devra rendre transparent dans quels pays elle est présente, ce qu'elle y fait,
le montant de ses actifs et le nombre de personnes employées, comment
s'établissent les relations intra-groupe, ses profits avant impôts, etc. Le
Parlement européen a déjà demandé à la Commission d'agir en ce sens. Et les
investisseurs le souhaitent, George Soros en tête, plutôt que d'être surpris
par une soudaine mauvaise publicité liée à l'utilisation des paradis fiscaux
pour les entreprises dans lesquelles ils investissent.
2-
Christian Chavagneux est
rédacteur en chef adjoint d'Alternatives Economiques.