AFRIQUE : Burkina-Faso
QUI OSERA INTERDIRE A LA CEDEAO DE PROTEGER SON
AGRICULTURE?
ABC
Burkina n°300
Dans les mois qui suivent la
CEDEAO va prendre des décisions qui vont engager l'avenir de ses populations
pour longtemps. Il est absolument nécessaire que dans chaque pays, chaque
citoyen en soit informé et que des débats s'instaurent. En effet, la
CEDEAO est engagée dans des négociations
avec l'Union Européenne qui pourraient aboutir à un
Accord de Partenariat Economique (APE). Mais cela l'oblige à
définir un TEC (voir plus loin) et une liste de produits sensibles destinés à
être exclus de la libéralisation que prépare cet APE.
La
CEDEAO regroupe
15 pays, dont 8
appartiennent à l'Union économique et monétaire Ouest - Africaine (UEMOA). Tous
ces pays veulent former un marché commun. C'est-à-dire une zone où les hommes
et les marchandises circulent librement, où ils ont une protection commune
contre les importations du reste du monde et où ils se dotent de politiques
communes,
notamment une politique
agricole commune (ECOWAP). C'est un travail important, qui demande une
collaboration de tous. Parmi les questions à résoudre, il y a la façon dont
cette zone va faire du commerce avec le reste du monde.
Tous les pays du monde se protègent de différentes façons en
instaurant, entre autres, des
taxes à
l'importation. Le plus souvent ces taxes sont fixes. On parle alors de
droits de douane, et même (les spécialistes !) de droits de douane
ad valorem, calculés en % de la valeur
de la marchandise au point d'importation (port, aéroport, frontière terrestre).
Chaque pays (ou ensemble de pays comme l'UEMOA et la CEDEAO) définit donc le t
aux qui sera appliqué pour chaque produit
susceptible d'être importé. L'ensemble de ces taux est appelé le
Tarif Extérieur Commun (TEC). Souvent,
pour simplifier, les produits sont classés à l'intérieur d'un petit nombre de
catégories de taux. C'est ainsi qu'en l'an 2000 les pays d'Afrique de l'Ouest
qui avaient en commun le Franc CFA ont décidé de s'unir et d'adopter un
Tarif Extérieur Commun applicable à toutes les importations. Ces pays ont
classé les produits en 4 catégories
avec respectivement des
Droits de
Douane de 0 %, 5 %, 10 % et 20 %. C'est ainsi que le
riz
a été taxé à 10 %, et le
lait en poudre à 5 %. Cela
devant permettre de nourrir les populations urbaines au moindre coût.
Dans
un premier temps, en effet,
les
populations se sont tournées massivement vers le riz importé. Souvent du
vieux riz de mauvaise qualité. Sans doute les familles pauvres ont-elles pu
préparer du riz (appelé « denkakia » en jula – c'est-à-dire
« famille nombreuse ») une ou deux fois par semaine.
Mais
à quel prix pour la
santé des enfants ? Il s'agit de riz qui gonfle
à la cuisson, donc avec de l'eau.
On
pourrait aussi l'appeler « Trompe la
faim ».
Mais
à quel prix aussi quant à
l'avenir des producteurs de riz ? En
2004, les magasins des producteurs de riz du Sourou étaient pleins, le riz ne
trouvant pas preneur à un prix rémunérateur pour les paysans.
Ces derniers ont fini par abandonner la
culture du riz, et ce qui devait arriver arriva.
En 2008, le prix du riz a flambé sur le
marché mondial.
Et la production
nationale était au plus bas. Quelle fut la réponse du gouvernement ?
Il a supprimé les droits de douane à l'importation sur le riz pour une durée de
trois mois. Il a donc introduit, sans le dire, des
prélèvements variables, que nous appellerons ici des
taxes à l'importation variables. Sans
grand résultat, car dans la hâte et l'improvisation.
Le TEC de l'UEMOA s'est donc révélé
inadapté. Pendant quelques années, les droits de douane
sur le riz se sont révélés trop faibles. Puis en 2008, avec la crise
alimentaire, ces mêmes droits de douanes se sont révélés trop élevés, à tel
point que le gouvernement burkinabè les a supprimés temporairement. Or, en un
premier temps, la CEDEAO a semblé vouloir adopter le TEC de l'UEMOA.
Heureusement, elle s'est donnée quelque temps de réflexion.
Aujourd'hui,
les très fortes
variations des produits
agricoles et de la parité FCFA / Dollar, fragilisent l’agriculture de la
CEDEAO. Elles ne permettent pas aux agriculteurs d’investir en toute sécurité.
De
plus, maintenant que les
prix mondiaux
ont déjà baissé assez fortement et qu'il est probable qu'ils continuent à
baisser, compte tenu de la crise mondiale, les Etats de la CEDEAO qui ont réduit
ou supprimé les Droits de douanes fixes sont bien plus réticents à les relever
vis-à-vis de consommateurs appauvris, ce qui réduit la confiance des
agriculteurs pour augmenter leur production.
Il
est donc urgent de tirer profit de l'expérience du TEC de l'UEMOA (qui,
répétons le, s'est révélé inadapté) et de
reconnaître
la nécessité de mettre l'agriculture de l'Afrique de l'Ouest à l'abri de la
trop grande volatilité des cours mondiaux des marchandises et du dollar.
La
CEDEAO pourrait informer l'OMC et ses principaux partenaires qu'elle a
l'intention d'adopter, pour le marché commun qu'elle veut créer entre ses Etats
membres et la Mauritanie, l'ensemble des règles commerciales suivantes (qui
forment un tout) :
-
La CEDEAO consolide son TEC à 150 % pour les produits agricoles.
Cette expression consacrée veut dire que la CEDEAO se réserve le droit, si
nécessaire, de relever ses droits de douane appliqués jusqu'à un plafond de 150
% (qu'elle s'engage également à ne pas dépasser). Ce taux de 150 % ne devrait
pas faire problème à l'OMC car c'est le taux actuel de nombreux pays de la
CEDEAO dont le Nigeria qui représente plus de 50 % de la population.
1. Ensuite la CEDEAO va déterminer une
liste de produits agricoles et/ou
alimentaires (par exemple le riz et la poudre de lait entier)
sur lesquels elle va instaurer des taxes
variables qui seront toujours inférieures au taux consolidé de 150 %.
2. Prenons l'exemple du riz. La CEDEAO va
définir les prix de production moyens
de la tonne de riz par ses propres producteurs. À partir de là elle détermine
un
prix d'entrée de sorte que si on
importe du riz à ce prix, il arrive sur le marché de la CEDEAO légèrement plus
cher que le riz local. Quand le prix sur le marché mondial est plus bas, le riz
importé est taxé (d'une taxe qui varie selon les cours du marché mondial). Le
prix de la taxe est donné par
l'équation :
taxe + prix du marché
mondial = prix d'entrée.
Le
prix d'entrée est calculé de sorte qu'il assure des revenus aux producteurs et
qu'il ne soit pas trop cher pour les consommateurs urbains. Quand le prix du
marché est supérieur au prix d'entrée, il n'y a pas de taxe à l'importation.
3.
Cela
ne remet pas en cause la nécessité d'ajouter une 5° bande tarifaire de droits
de douane fixes à 50, 65 ou 80 % pour des produits non agricoles ou pour
certains produits agricoles moins sensibles. On peut penser aussi que le
passage de droits de douanes fixes à des taux variables se fasse
progressivement.
Reste
une question. Et de taille ! Cette façon de protéger l'agriculture peut-elle
être
acceptée par l'Organisation
Mondiale du Commerce (OMC) et par les partenaires de la CEDEAO. Notre
réponse est « oui ». Et ce pour deux raisons :
- 1° Même si ces taxes
variables (appelées « Prélèvements Variables ») sont mal vues à l'OMC,
il existe de bons arguments pour les faire reconnaître. C'est le moment de se
rappeler qu'il est prévu un traitement
spécial et différencié pour les Pays en développement, et tout spécialement
pour les Pays Moins Avancés (PMA).
- 2° De plus le
Pacte international relatif aux droits
économiques, sociaux et culturels de 1966 stipule (article 1) que : "
Tous les peuples ont le droit de disposer
d'eux-mêmes… Pour atteindre leurs fins, tous les peuples peuvent disposer
librement de leurs richesses et de leurs ressources naturelles… En aucun cas,
un peuple ne pourra être privé de ses propres moyens de subsistance".
Et l'article 11 précise que "
Les
Etats parties au présent Pacte, reconnaissant le droit fondamental qu'a toute
personne d'être à l'abri de la faim, adopteront, individuellement et au moyen
de la coopération internationale, les mesures nécessaires".
- 3° Notons également
qu'en Mai 2008 le
Réseau de Prévention
des Crises Alimentaires du CILSS (Comité Permanent Inter-Etats de Lutte
Contre la Sécheresse dans le Sahel) soulignait : "
La préoccupation qui demeure est de savoir
si des dispositions ou mécanismes sont également envisagées pour faire face à
un éventuel effondrement des prix dans les années à venir. Une telle situation
de «prix non rémunérateurs» pour les producteurs pourrait compromettre la
sécurité alimentaire et les moyens d’existence des exploitants familiaux
agricoles, fournissant l’essentiel des vivres de la région".
Qui osera interdire à la CEDEAO de
protéger son agriculture par des taxes à l'importation variables, et condamner
ses populations à la misère, à la faim et aux violences urbaines ?
Koudougou, le 5 octobre
2008
Maurice Oudet
Président du SEDELAN