GUINEE : LE MASSACRE DU 28 SEPTEMBRE 2009
ETAIT PREMEDITE (1)
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Une enquête
approfondie a également révélé de nombreux cas de viols
Les forces de sécurité ont encerclé et bloqué le
stade, puis ont fait irruption à l'intérieur avant de commencer à tirer
froidement sur les manifestants jusqu'à ce qu'ils n'aient plus de balles. Ils
ont commis des actes atroces, des viols collectifs et des meurtres de femmes,
sous les yeux de leurs commandants. Ce n'était pas un accident.
Georgette Gagnon, directrice de la
division Afrique à Human Rights Watch
Une enquête approfondie sur les meurtres et les
viols perpétrés lors de la répression d'un rassemblement pacifique dans la
capitale guinéenne Conakry le 28 septembre 2009 a révélé que ces actes ont été
organisés, et qu'ils ont été pour la
plupart
commis par des unités d'élite de la Garde présidentielle dénommées « Bérets rouges », a déclaré
Human Rights Watch aujourd'hui. À l'issue de sa mission de recherche de dix
jours effectuée en Guinée, Human Rights Watch a également constaté que les
forces armées ont tenté de dissimuler les preuves de ces crimes en retirant des
corps du stade et des morgues de Conakry, pour les enterrer dans des fosses
communes.
Human Rights Watch a constaté que des
membres de la Garde présidentielle ont
massacré de façon préméditée au moins 150 personnes le 28 septembre, et ont
brutalement violé des dizaines de femmes.
Les Bérets rouges ont tiré sur des partisans de l'opposition jusqu'à ce qu'ils
aient épuisé leurs balles, puis ont continué à tuer avec des baïonnettes et des
couteaux.
«
Le gouvernement ne peut plus continuer à
alléguer que les victimes ont été tuées par inadvertance », a déclaré
Georgette Gagnon, directrice de la division Afrique à Human Rights Watch.
«
Il est clair qu'il s'est agi
d'une tentative préméditée de museler l'opposition. »
« Les forces de sécurité ont encerclé et bloqué
le stade, puis ont fait irruption à l'intérieur avant de commencer à tirer
froidement sur les manifestants jusqu'à ce qu'ils n'aient plus de balles », a ajouté M
me Gagnon. «
Ils ont commis
des actes atroces, des viols collectifs et des meurtres de femmes, sous les
yeux de leurs commandants. Ce n'était pas un accident. »
Un groupe d'officiers militaires se nommant le
Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD) a pris le
pouvoir quelques heures seulement après le décès le 22 décembre 2008 de Lansana
Conté, qui a présidé la Guinée pendant 24 ans. Le CNDD est dirigé par le
président autoproclamé, le capitaine Moussa Dadis Camara.
Human Rights Watch a réitéré son
appel en faveur de la mise en place rapide
d'une commission d'enquête internationale pour faire la lumière sur ces
violences conformément à la proposition de la Communauté économique des
États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO). Cette commission sera dirigée par
l'Organisation des Nations Unies avec la participation de l'Union africaine.
L'ouverture d'une enquête criminelle menant à des poursuites justes et
efficaces - par l'intermédiaire d'instances nationales ou à défaut
internationales - est essentielle, comme l'a rappelé Human Rights Watch.
Une équipe de quatre enquêteurs de Human Rights
Watch a interrogé plus de 150 victimes et des témoins en Guinée du 12 au 22
octobre. Parmi les personnes interrogées ont figuré des victimes blessées
pendant l'attaque, des témoins présents au stade, des proches de personnes
disparues, des officiers militaires ayant participé à la répression et la
dissimulation, des membres du personnel médical, des responsables d'organismes
humanitaires, des diplomates ainsi que des dirigeants de l'opposition.
Massacres du 28 septembre
dans le stade :
D'après les récits de nombreux témoins, des forces
constituées de centaines de soldats de la Garde présidentielle dénommés «
Bérets rouges», de gendarmes travaillant
à l'unité de lutte antidrogue et contre le crime organisé, ainsi que de
certains membres de la police antiémeute et des dizaines de milices
irrégulières en civil sont entrées dans le stade vers 11h30, le 28 septembre.
Elles ont ensuite bloqué la plupart des sorties avant que la police antiémeute
ne commence à lancer des grenades lacrymogènes dans le stade. Des dizaines de
milliers de manifestants pacifiques en faveur de la démocratie avaient rempli
le stade pour protester contre le régime militaire et la candidature présumée
de Dadis Camara aux prochaines élections présidentielles.
Quelques accrochages entre les partisans de
l'opposition et forces de sécurité avaient eu lieu au cours de la matinée. Dans
plusieurs incidents meurtriers, les forces de sécurité ont tiré sur des membres
de l'opposition pour tenter de les empêcher d'accéder au stade. En réponse à
ces tirs mortels, les partisans de l'opposition en colère ont mis le feu au
commissariat de police de Bellevue.
Cependant, des témoignages et des preuves sur vidéo
obtenus par Human Rights Watch font état d'une
atmosphère pacifique joyeuse dans le stade juste avant les tirs,
avec des partisans de l'opposition en train de chanter, de danser ou de faire
le tour du stade en brandissant des affiches et le drapeau guinéen, ou même de
prier. Human Rights Watch n'a trouvé aucune preuve indiquant que les partisans
de l'opposition aient été armés, et aucun membre des forces de sécurité n'a été
blessé par des partisans de l'opposition dans le stade, ce qui laisse supposer
que ceux-ci ne posaient aucune menace pouvant justifier de façon légitime la
violence qui s'est ensuivie.
Des témoins ont déclaré que dès que les
forces de la Garde présidentielle sont
entrées dans le stade, elles ont commencé à tirer à bout portant directement
sur la foule massive des manifestants, tuant des dizaines et semant la
panique. Les assaillants, en particulier les membres de la Garde
présidentielle, mais aussi des gendarmes rattachés à l'unité chargée de la
lutte antidrogue et du grand banditisme, ont continué à tirer sur la foule jusqu'à
avoir vidé les deux chargeurs de balles pour fusils AK-47 que beaucoup d'entre
eux portaient. Comme la plupart des sorties avaient été bloquées et le stade
entouré par les assaillants, il était extrêmement difficile pour les
manifestants pris au piège de s'évader et beaucoup ont été piétinés à mort par
la foule prise de panique.
Un partisan de l'opposition âgé de 32 ans a décrit à
Human Rights Watch comment les Bérets rouges sont entrés dans le stade et ont
commencé à tirer directement sur les manifestants, et la manière dont les
tueries ont continué lorsqu'il a essayé de s'enfuir : «
Ils ont d'abord commencé
à lancer des grenades lacrymogènes à l'extérieur du stade et de nombreuses
cartouches de gaz lacrymogènes ont été tirées dans le stade. C'est à ce moment
que les Bérets rouges sont entrés par le grand portail du stade. Une fois à
l'intérieur, ils ont commencé à tirer directement sur la foule. J'ai entendu un
soldat crier : Nous sommes venus faire du nettoyage! J'ai décidé de courir à la
porte située à l'extrémité. Lorsque j'ai regardé derrière moi, j'ai vu de
nombreux corps gisant sur la pelouse. J'ai tenté de sortir en courant du stade.
À la grille située à l'extrémité, l'une des portes était ouverte, mais il y
avait tellement de personnes qui essayaient de fuir et j'ai décidé d'escalader
la porte fermée ...
J'ai couru vers le mur de l'enceinte.
Près du terrain de basket, un
groupe de Bérets rouges et des gendarmes de Tiégboro [du capitaine Moussa
Tiégboro Camara, secrétaire d'État chargé de la lutte contre le trafic de
drogue et contre le grand banditisme, aucun lien de parenté avec le président
du CNDD, Dadis Camara] nous ont poursuivis.
Ils ont tiré sur huit
personnes de notre groupe et seulement trois ont pu s'en tirer vivants.
Les
cinq autres ont été tuées par balle près du mur donnant sur l'université [Gamal
Abdel Nasser].
Nous ne pouvions pas sortir de là, alors nous nous
sommes retournés en courant vers le mur effondré près de la route de Donka.
Un groupe de Bérets rouges et
leurs deux camions nous y attendaient. Ils étaient armés de baïonnettes.
J'ai
vu un Béret rouge tuer trois personnes sous nos yeux [avec une baïonnette] et
j'ai voulu revenir sur mes pas.
Là, mon ami avec qui j'étais m'a dit :
‘Nous sommes nombreux, essayons de forcer le passage' et c'est ainsi que nous
nous sommes échappés. »
L'un des dirigeants de l'opposition a décrit à Human
Rights Watch comment à partir de la tribune où il se trouvait, il a été
témoin d'un meurtre qu'il avait du mal à
croire :
« Nous sommes montés sur la tribune et lorsque les gens ont su que les
chefs étaient là, beaucoup d'autres personnes sont venues remplir le stade.
Nous étions sur le point de
quitter le stade et de dire aux gens de rentrer chez eux lorsque nous avons
entendu des coups de feu à l'extérieur et des tirs de grenades lacrymogènes.
Les soldats ont mis les portes en métal sous tension en coupant les câbles
électriques avant d'encercler le stade.
Ils sont ensuite entrés dans le stade en tirant.
Ils ont
commencé à tirer à partir de la grande porte d'entrée au stade.
Nous étions montés sur la tribune et
avons vu comment les gens tombaient. C'était incroyable.
Une fois
que tout le monde s'est enfui, il y avait des cadavres partout et nous sommes
restés sur la tribune. »
Des témoins ont également décrit le meurtre de
nombreux autres partisans de l'opposition par la Garde présidentielle et les
autres forces de sécurité sur le terrain entourant le stade, entouré par un mur
d'une hauteur de deux mètres. Plusieurs manifestants qui tentaient d'escalader
les murs pour s'échapper ont été abattus par les assaillants. Les partisans de
l'opposition ont raconté qu'ils ont également été attaqués par des hommes en
civil armés de couteaux, de
pangas (machettes), et de bâtons pointus.
D'après les témoignages
recueillis par
Human Rights Watch,
il ne fait aucun
doute que le massacre et les viols collectifs (documentés ci-dessous)
étaient organisés et prémédités. Cette
conclusion est confirmée par les preuves provenant des témoignages et des
vidéos qui ont démontré que les forces de sécurité ont commencé à tirer
immédiatement sur les manifestants à l'entrée du stade et que la manifestation
de l'opposition était pacifique et ne constituait aucune menace nécessitant une
intervention violente. Le déroulement du massacre, à savoir l'arrivée
simultanée de plusieurs corps des forces de sécurité, la fermeture des sorties
et des voies d'évacuation et la fusillade mortelle simultanée appuyée par un
grand nombre de membres de la Garde présidentielle, porte à croire qu'il y avait
une certaine organisation, planification voire préméditation.
Dimension ethnique
Lors des entrevues, de nombreux Guinéens se sont
déclarés choqués par le caractère ethnique
apparent de la violence qui risque de déstabiliser encore la situation en
Guinée. La
grande majorité des victimes
étaient de l'ethnie peule dont la quasi-totalité est musulmane, tandis que
la plupart des commandants dans le stade et même les
principaux membres du CNDD au pouvoir y compris le capitaine Dadis
Camara, chef de la junte militaire,
appartiennent
à des groupes ethniques de la région forestière du sud-est qui sont en grande
partie chrétiens ou animistes.
Des témoins ont déclaré qu'un grand nombre des
tueurs et des violeurs faisaient des commentaires à caractère ethnique au cours
des attaques, proféraient des insultes et semblaient viser en particulier les
Peuls, l'ethnie majoritaire des partisans de l'opposition en affirmant que ces
derniers ont voulu s'emparer du pouvoir et qu'il fallait leur «
infliger
une bonne leçon ». Human Rights Watch s'est également entretenu avec
des témoins d'un entraînement militaire avec la participation de plusieurs
milliers d'hommes de la région de la forêt sud-est dans une base près de
Forécariah, une ville située au sud-ouest. Cet entraînement était apparemment
destiné à former une unité de commando dominée par des membres des groupes
ethniques de la région forestière.
Un grand nombre des victimes peules ont indiqué
avoir été menacées ou maltraitées en raison de leur appartenance ethnique. C'était
le cas d'une femme qui a été violée par des hommes en uniforme, portant des
bérets rouges. Elle a raconté comment ses agresseurs ont évoqué à plusieurs
reprises son origine ethnique en lui disant : «
Aujourd'hui, nous allons
vous infliger une bonne leçon.
Oui, nous sommes fatigués de vos
astuces... On va en terminer avec tous les Peuls ». Un jeune homme
détenu pendant plusieurs jours dans le camp militaire Koundara décrit comment
un Béret rouge, a mis un pistolet sur sa tête et lui a tenu les propos suivants
: «
Vous dites que vous ne voulez pas de nous, que vous préférez Cellou
[Cellou Dalein Diallo, le principal candidat de l'opposition issu de l'ethnie
peule]... on va tous vous tuer.
Nous allons rester au pouvoir ».
Nombre de morts et
dissimulation par le gouvernement des preuves de crimes :
Les recherches de Human Rights Watch
confirment que le bilan du massacre du 28
septembre a été beaucoup plus élevé que le chiffre officiel de 57 morts
avancé par le gouvernement. Il serait très probablement d'environ 150 à 200
morts. Selon les données des hôpitaux, les entrevues avec des témoins, le
personnel médical et aussi d'après les documents rassemblés par les partis
politiques d'opposition et les organisations locales de défense des droits
humains
, au moins 1 000 personnes
ont été blessées pendant l'attaque au stade. Human Rights Watch a découvert
des preuves irréfutables que le
gouvernement
tente systématiquement de dissimuler les preuves de ces crimes. Au cours de
l'après-midi du 28 septembre, les membres de la Garde présidentielle ont pris
le contrôle des deux morgues centrales de Conakry et les familles ont été
empêchées de récupérer les corps de leurs proches.
Dans les heures qui ont suivi les événements, les
témoins et les membres des familles de victimes ont raconté que les soldats, la
plupart portant des bérets rouges, ont enlevé des corps dans les morgues de la
ville et récupéré les corps du stade avant de les emmener sur des bases
militaires pour les cacher. Human Rights Watch a mené des enquêtes sur plus de
50 cas de décès confirmés dans le massacre et a constaté que la moitié des
corps de ces victimes avait été enlevée par les militaires, dont au moins six
qui avaient été pris à la morgue principale de l'hôpital Donka.
Par exemple, le corps de Mamadou « Mama »
Bah, un étudiant de 20 ans tué le 28 septembre, a été transporté à la morgue de
Donka par la Croix-Rouge locale. Le corps a disparu et n'a pas pu être
récupéré. Son père s'est confié à Human Rights Watch sur ce qu'il a vécu : «
La Croix-Rouge a emmené
le corps de mon fils à la morgue de l'hôpital Donka, et je l'ai suivie moi-même.
À l'hôpital, j'ai parlé aux médecins qui m'ont dit de revenir le lendemain
pour récupérer le corps.
Mais, le lendemain, la morgue a été encerclée
par les Bérets rouges qui ont refusé l'accès à tout le monde.
Nous avons
essayé de négocier avec eux, mais en vain.
Le vendredi, je suis allé à
la Grande Mosquée Fayçal où les dépouilles provenant de la morgue de l'hôpital
de Donka étaient exposées, mais son corps n'y était pas.
Il avait tout
simplement disparu. »
Hamidou Diallo, un vendeur de chaussures âgé de 26
ans a été tué au stade après avoir reçu une balle dans la tête. Un ami proche
lui aussi blessé a vu les « Bérets rouges » emmener le corps du jeune
Diallo du stade pour une destination inconnue. Malgré les vastes recherches à
la morgue et dans les bases militaires, la famille n'a pas pu retrouver son
corps.
Un témoin de la scène à l'intérieur du camp
militaire Almamy Samory Touré a décrit à Human Rights Watch comment dans les
premières heures après le massacre, l'armée
a ramené 47 corps du stade dans le camp, puis plus tard dans la soirée les
soldats se sont rendus
à la morgue
(il a appris que c'était celle de l'hôpital Ignace Deen)
et récupéré 18 autres corps. Le témoin a en outre déclaré que les
65 corps ont été transportés de la base
militaire au milieu de la nuit, sous prétexte d'être enterrés dans des
fosses communes.
Viols collectifs et
violences sexuelles :
La Garde présidentielle et, dans une moindre mesure,
des gendarmes ont commis des
viols et
violences sexuelles contre des dizaines de filles et de femmes au stade,
souvent avec une brutalité extrême, de sorte que leurs victimes sont mortes
suite aux blessures infligées.
Human Rights Watch a interrogé 27 victimes de
violences sexuelles, dont la majorité a été violée par plus d'une personne. Les
témoins affirment avoir vu au moins quatre femmes tuées par des membres de la
Garde présidentielle après avoir été violées, y compris des femmes qui ont reçu
des balles ou des coups de baïonnette dans le vagin. Certaines victimes ont été
pénétrées avec des canons de fusils, des chaussures et des bâtons.
Les victimes et les témoins ont décrit comment les
viols ont eu lieu publiquement dans le stade, ainsi que dans plusieurs zones
aux alentours du terrain du stade, y compris dans la salle de bain qui se
trouve à proximité, les terrains de basket, et l'annexe du stade. En plus des
viols commis dans le stade, de nombreuses femmes ont décrit comment elles ont
été conduites, par la Garde présidentielle, à partir du stade et d'une clinique
médicale où elles cherchaient un traitement à destination de résidences
privées, où elles ont enduré jours et nuits des viols collectifs brutaux.
Le niveau, la fréquence et la brutalité de
la violence sexuelle ayant eu lieu pendant et après les protestations
suggèrent fortement que cela faisait partie d'une
tentative systématique de terroriser et d'humilier l'opposition et non
pas des actes isolés par des soldats voyous.
Une enseignante âgée de 35 ans a décrit à Human
Rights Watch comment elle a été violée dans le stade: «
Lorsque les tirs ont
commencé, j'ai essayé de courir, mais les Bérets rouges m'ont attrapés et m'ont
traînée au sol. L'un d'eux m'a frappé deux fois sur la tête avec la crosse de
son fusil. Et quand je suis tombé, les trois se sont jetés sur moi. L'un a
dégainé son couteau et a déchiré mes vêtements tout en me blessant au dos. J'ai
essayé de me débattre, mais ils étaient trop forts. Deux m'ont maintenu à terre
tandis que l'autre me violait. Ils ont dit qu'ils allaient me tuer si je ne
leur laisse pas de faire ce qu'ils voulaient. Ensuite, le second m'a violée,
puis le troisième. Ils me battaient tout le temps, et ont dit à maintes
reprises qu'ils allaient nous tuer tous. Et je les croyais. À environ trois
mètres, une autre femme avait été violée, et lorsqu'ils ont fini, l'un d'eux a
pris sa baïonnette et l'a enfoncée dans son vagin puis a léché le sang qui s'y
trouvait. J'ai vu cela, juste à côté de moi... J'ai été tellement effrayée
qu'ils ne le fassent à moi aussi. »
Une femme professionnelle âgée de 42 ans a été
séquestrée dans une maison et violée pendant trois jours. Elle a décrit son
calvaire à Human Rights Watch: «
En essayant de m'enfuir des coups de feu, j'ai vu un petit groupe
de Bérets rouges violer une jeune femme. L'un d'eux a enfoncé son fusil dans
son sexe et a tira. Elle n'a plus bougé. Oh Dieu, chaque fois que je pense de
cette fille mourir de cette façon... Je ne peux pas le supporter. Et tout de
suite après, un autre Béret rouge m'a attrapé par derrière me tenant très fort
et me dit : ‘Viens avec moi, ou je vais te faire la même chose.' Il m'a
conduit à un camion militaire sans fenêtres. Il y avait là environ 25 jeunes
hommes et six femmes, y compris moi. Après une certaine distance ils se sont
arrêtés et les soldats ont dit à trois ou quatre femmes de descendre. Plus
tard, ils se sont arrêtés devant une deuxième maison où ils ont dit aux femmes
qui sont restées de descendre. J'ai immédiatement été conduite dans une pièce
et la porte a été fermée à clef derrière moi.
Quelques heures plus tard, trois d'entre eux sont
entrés dans la chambre. Tous habillés en tenues militaires et avec des bérets
rouges. L'un d'eux avait un petit récipient de poudre blanche. Il y trempa son
doigt dedans et l'a forcé dans mon nez. Puis, tous les trois m'ont abusée. Le
lendemain, ils m'ont abusé à nouveau mais après, d'autres sont venus deux par
deux. Je ne sais pas combien ou qui sont-ils. Je sentais mon vagin brûler et
meurtri. J'étais tellement fatigué et hors de ma tête. Les trois premiers se
regardaient entre eux quand ils me violaient.
J'étais là pendant trois jours. Ils ont dit :
‘Tu ne penses vraiment pas sortir d'ici en vie, n'est-ce pas ?' Et parfois
ils discutent entre eux : ‘Faut-il la tuer maintenant ?' ‘Non...
utilisons-la d'abord avant de la tuer.' Chaque fois j'entendais des pleurs de
femme à partir d'une pièce voisine : ‘S'il vous plaît, s'il vous plaît...
oh mon Dieu, je vais mourir.' Le dernier jour à 6 heures du matin, les soldats
ont mis une couverture sur ma tête et m'ont conduite pendant un certain temps
pour me laisser au coin d'une rue, toute nue. »
Les commandants présents
sur les lieux étaient manifestement conscients des viols collectifs, mais ils
n'y a aucune preuve qu'ils ont fait quoi que ce soit pour les arrêter. Un leader de l'opposition a
déclaré à Human Rights Watch comment il fut conduit hors du stade par le
lieutenant Abubakar « Toumba » Diakité, le commandant de la Garde
présidentielle a, sur son chemin, dépassé au moins une douzaine de femmes qui
se faisaient agresser sexuellement par les Bérets rouges. Il a remarqué comment
Toumba n'a rien fait pour arrêter les viols: «
J'ai vu beaucoup de cas de viol. On a fait
sortir lentement du stade les dirigeants de l'opposition, donc nous avons vu
beaucoup de choses. En descendant de la tribune, j'ai vu une femme nue sur le
terrain entouré de cinq Bérets rouges et violée sur l'herbe. J'ai vu d'autres
femmes nues y être emmené par les Bérets rouges [pour être violée]. Il y a eu
des viols, même plus à l'extérieur du stade. Juste à l'extérieur du stade, où
les douches sont, il y avait une femme nue sur le terrain. Il y avait trois ou
quatre Bérets rouges au-dessus d'elle, et l'un d'eux avait enfoncé le canon de
son fusil dans son [vagin]. Elle criait si fort de douleur que nous avons eu à
la regarder et à voir. Tout au long de ce passage, il y avait environ une
douzaine de femmes violées. Le lieutenant Toumba était à côté de nous et a tout
vu, mais il n'a rien fait pour arrêter les viols. »
Responsabilité du massacre,
des actes de violence sexuelle et d'autres abus :
En s'appuyant sur les preuves rassemblées, Human
Rights Watch a conclu que les violences sexuelles et le massacre commis au
stade le 28 septembre semblent avoir été à la fois planifiés et organisés.
Toutes les personnes responsables, y
compris celles ayant donné des ordres, devraient répondre de leurs actes devant
un tribunal pénal, tout comme les personnes ayant essayé de dissimuler les
crimes et de faire disparaître les indices. Le caractère apparemment
systématique des meurtres, des actes de violence sexuelle et de la persécution
basée sur des motifs ethniques laisse penser qu'il pourrait s'agir d'un crime
contre l'humanité. Dans ce cas, le principe de responsabilité de commandement
s'applique. Les personnes occupant des postes à responsabilité, qui auraient dû
être au courant des exactions (ou de leur planification) et qui ne les ont pas
empêchées ou n'ont pas lancé de poursuites contre les coupables devraient
rendre compte de leurs actes devant la justice pénale.
Human Rights Watch estime que des enquêtes
criminelles indépendantes visant à identifier et à poursuivre les responsables,
y compris les personnes impliquées par le principe de commandement, doivent
être organisées sans délai. Parmi ceux dont la possible responsabilité
criminelle dans le massacre et les actes de violence sexuelle devrait être
examinée se trouvent :
- Le capitaine
Moussa Dadis
Camara, président du CNDD : alors que l'on pensait que Camara ne se
trouvait pas au stade le 28 septembre, il a essayé d'empêcher la manifestation
d'avoir lieu. Tous les témoignages ont indiqué que les meurtres ont été
exécutés par des membres de la Garde présidentielle, dont Camara est en fin de
compte le commandant, et que l'officier commandant les Bérets rouges dans le
stade était le lieutenant Abubakar Diakité, dit « Toumba », l'aide de
camp personnel de Camara qui est également à la tête de sa protection
rapprochée. Les preuves laissent penser que la Garde présidentielle s'est
rendue au stade après avoir quitté le camp militaire Alpha Yaya Diallo où
Camara est basé. En outre, il n'existe aucune preuve montrant que Camara ait
engagé à l'encontre de ses subordonnés directement impliqués dans les meurtres
et les viols des procédures disciplinaires ou des mesures garantissant que ces
personnes rendent compte de leurs actes.
- Le lieutenant
Abubakar
Diakité, dit « Toumba » : plusieurs témoignages recueillis
par Human Rights Watch font état de la présence de Toumba dans le stade, où la
Garde présidentielle, coupable du massacre et des actes de violence sexuelle
perpétrés sur place, était sous ses ordres directs. Il n'existe aucune preuve
laissant penser qu'il ait essayé d'empêcher les militaires de commettre des meurtres
ou des actes de violence sexuelle.
- Le lieutenant
Marcel Kuvugi :
il est l'assistant de Diakité et occasionnellement le chauffeur personnel de
Camara. Des témoins, dont plusieurs dirigeants de l'opposition, ont déclaré
qu'il a violement attaqué et menacé à plusieurs reprises de tuer les dirigeants
politiques de l'opposition présents dans le stade. Ces derniers ont affirmé que
lors de leur transfert du stade vers l'hôpital pour y recevoir des soins de
première urgence, Kuvugi a menacé de leur tirer dessus s'ils sortaient de la
voiture et de jeter une grenade sur eux, les empêchant ainsi de recevoir des
soins médicaux.
- Le capitaine
Claude Pivi, dit
« Coplan », ministre chargé de la sécurité présidentielle :
il existe des rapports contradictoires quant à la présence de Pivi au stade
pendant le massacre. Des témoins ont déclaré qu'il a participé à des attaques
contre les maisons des dirigeants de l'opposition dans la soirée du 28
septembre et à des attaques violentes visant des quartiers majoritairement
habités par les partisans de l'opposition les jours qui ont suivi.
- Le capitaine
Moussa Tiégboro
Camara : en tant que secrétaire d'État chargé de la lutte contre le
trafic de drogue et le grand banditisme, Tiégboro dirige l'unité de gendarmerie
d'élite qui a pris part au massacre du stade. Des témoins ont déclaré que
Tiégboro s'y trouvait personnellement, et que les forces de gendarmerie ont
tenté à plusieurs reprises d'arrêter les manifestants avant que ces derniers
n'atteignent le stade, en tirant quelques coups de feu dans leur direction et
en tuant au moins trois d'entre eux. Toujours selon les témoignages, l'unité de
gendarmerie qui a participé au massacre du stade n'a pas commis autant de
meurtres et de viols que la Garde présidentielle. Au moins 72 manifestants ont
été placés en détention préventive par l'unité de gendarmerie à la suite du
massacre. Les personnes arrêtées ont déclaré avoir été violemment battues.
Nécessité d'une commission
internationale d'enquête et de poursuites criminelles :
Étant donné la nature grave des crimes commis par
les forces de sécurité de Guinée, en particulier par la Garde présidentielle,
le 28 septembre et les jours qui ont suivi, la communauté internationale
devrait répondre avec force.
Human
Rights Watch appelle donc l'Union africaine (UA), la CEDEAO, l'Union européenne
(UE) et les Nations unies à :
-
Apporter
tout leur
soutien à la commission
d'enquête internationale sur les événements du 28 septembre proposée par la
CEDEAO et déjà mise en place par le Secrétaire général des Nations unies, Ban
Ki-moon. Un tel soutien permettrait de garantir à la commission les ressources
nécessaires au déroulement de son enquête et à la publication rapide de ses
conclusions. Human Rights Watch appelle les représentants de la communauté
internationale cités ci-dessus à insister auprès des autorités guinéennes afin
qu'elles collaborent pleinement à cette enquête.
-
Exhorter les autorités guinéennes à
garantir qu'une enquête indépendante, équitable et publique soit menée sans délai sur les crimes
et leur dissimulation, afin de poursuivre de manière juste et conforme à la loi
ceux considérés comme responsables, y compris selon le principe de
commandement, dans le respect du droit international. Dans le cas où les
autorités guinéennes ne pourraient garantir cette enquête et ces poursuites, le
gouvernement guinéen, l'UA, la CEDEAO, l'UE et les Nations unies devraient
apporter tout leur soutien à des enquêtes et des poursuites internationales, y
compris par la Cour pénale internationale (CPI), sous réserve d'une conformité
avec les conditions de ses statuts. La Guinée est un État partie à la
CPI ; par conséquent, la cour a compétence à l'égard de génocides, de
crimes contre l'humanité et de crimes de guerre commis sur son territoire. À la
suite des violences du 28 septembre, le procureur de la CPI a indiqué que la
situation en Guinée fait l'objet d'un examen préliminaire, qui est l'étape
précédant l'ouverture d'une enquête.
Human Rights Watch prévoit de rendre public un
rapport complet sur ses conclusions. Au vu de la gravité des abus commis et du
besoin d'une action internationale immédiate afin de poursuivre les coupables,
Human Rights Watch rend public ses principales constatations dès aujourd'hui.
1- OCTOBRE 27, 2009
http://www.hrw.org/fr/news/2009/10/27/guin-e-le-massacre-du-28-septembre-tait-pr-m-dit