DETTE ET DEVELOPPEMENT
LA DETTE DES
PAYS DU SUD, PROIE DES FONDS VAUTOURS (1)
En l'absence d'un cadre de
régulation internationale de remboursement de la dette des pays du Sud,
des fonds d'investissement privés réalisent
de fortes plus-values en rachetant à bas prix des créances avant de
contraindre, par la voie judiciaire, le pays débiteur à rembourser.
Les pauvres, ça rapporte.
Cet axiome paradoxal recouvre pourtant une réalité cynique de la finance
internationale. Reprenant la pratique de sociétés d’investissement américaines
spécialisées dans le rachat d’entreprises endettées pour les dépecer avant de
les revendre, des «
fonds vautours »
se sont orientés à partir des années 90 sur le rachat des dettes des pays
pauvres. Le rachat se fait à bas prix (jusqu’à 80 % de décote sur le
montant initial), auprès de créanciers (souvent des banques commerciales) qui
souhaitent se délester d’une dette jugée irrécouvrable. Dans un second temps,
le fonds vautour porte plainte contre l’Etat débiteur devant une ou plusieurs
cours de justice afin d’obtenir le remboursement de la dette initiale avec
intérêts.
Selon un rapport publié en
juin par la Plate-forme Dette et développement, qui regroupe une vingtaine
d’ONG et syndicats français (Cf.
www.dette2000.org), cette
pratique aurait rapporté 2 milliards
de dollars à une quarantaine de fonds d’investissement, majoritairement
anglo-saxons. Douze sont domiciliés dans des paradis fiscaux (Îles Vierges,
Îles Caïmans, Bermudes...) et deux en France. Le Fonds monétaire international
(FMI) avance, dans son rapport 2008, le chiffre de 1,168 milliard de dollars
qui ne concerne que les pays pauvres très endettés (PPTE) et ne prend pas en
compte les transactions négociées à l’amiable.
L’intérêt des fonds vautours pour la dette des pays du Sud est né
lorsque leur état de surendettement a incité les institutions financières
internationales (FMI, Banque mondiale)
à
restructurer la dette de ces pays et rééchelonner leur remboursement. Les
créances sont alors devenues des actifs facilement commercialisables, à l’image
des subprimes. «
C’est une
externalisation de la gestion de la dette qui permet aux banques commerciales,
détentrices initiales des créances, de se mettre à l’abri de la mauvaise
publicité », explique Jacques Cossart, économiste et secrétaire
général du Conseil scientifique d’Attac.
Priorité au
droit des créanciers :
Cette pratique atteint son
paroxysme lorsqu’on analyse le mode d’exécution des décisions de justice. En
2004, FG Hemisphere, fonds vautour américain, a racheté pour 35,9 millions de
dollars de dettes de la République démocratique du Congo. En 2007, la RDC est
condamnée par différents tribunaux, comme la Cour d’appel du district de
Columbia, à verser au fonds vautour 151,9 millions de dollars. Pour se faire
payer, FG Hemisphere porte l’affaire devant la justice de Hong Kong et vise la
saisie de fonds attribués par la Chine à la RDC dans le cadre d’un programme de
développement d’infrastructures contre l’octroi de concessions minières. Le
tribunal de Hong Kong se déclarant incompétent, le fonds d’investissement
s’adresse à la justice sud-africaine qui l’autorise, en janvier 2009, à saisir
pendant les quinze prochaines années les recettes de la vente d’électricité de
la Société nationale d’électricité congolaise (SNEL) à l’Afrique du Sud. Le montant
de cette saisie est estimé à 105 millions de dollars, soit 2,5 fois le budget
de la santé annuelle de la RDC.
C’est dire que les fonds vautour n’hésitent pas à faire saisir des
fonds devant être utiles au développement des pays débiteurs. Ils
refusent d’ailleurs de participer aux négociations d’allègement et de
restructuration des dettes qui regroupent les créanciers institutionnels
(IFI et Etats) et privés (les banques commerciales). Pour les ONGs de la
Plate-forme Dette et développement, les pratiques des fonds vautours confirment
la
nécessité de créer un cadre
réglementaire qui s’impose à tous les créanciers internationaux. «
Les lois intérieures de Grande-Bretagne, de
France ou des Etats-Unis continuent de faire prévaloir le droit des créanciers sur
le droit à la survie des pays pauvres. C’est pourquoi nous demandons un
mécanisme de protection des dépenses prioritaires des pays pauvres »,
explique Jean Merkaert, chargé du plaidoyer Financement et développement au
Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD). Ce mécanisme
pourrait être articulé autour d’un tribunal international dédié à l’arbitrage
des conflits relevant du remboursement de la dette.
Philippe Chibani-Jacquot
13/10/2009 / 2009 Novethic - Tous droits réservés