Relations commerciales
CONTROLANT 90 % DU STOCK MONDIAL, UN HEDGE FUND LONDONIEN EST DEVENU LE ROI DE L'ÉTAIN
Les aventuriers spéculateurs des matières premières ont tendance à nicher leur foyer à l'abri des regards, loin des gratte-ciel de verre et d'acier des grandes places financières. Le Texan Nelson Bunker Hunt, qui avait essayé sans succès de contrôler le marché de l'argent-métal en 1978-1979, officiait dans une banlieue nébuleuse, sans centre ni fin, d'Houston. L'éphémère roi du cuivre, Charlie Vincent, avait installé son siège à Winchester, au coeur de la campagne anglaise.
Ebullio Capital Management, le hedge fund (fonds spéculatif) anglais qui
contrôle aujourd'hui 90 % du marché de l'étain apporte la preuve de la continuité en ce domaine. En effet, le nouveau maître de ce métal entrant dans la fabrication du bronze et des circuits électroniques est basé dans la station balnéaire de Southend-on-Sea où l'on respire l'atmosphère déprimante des rives de la Tamise polluée.
L'activisme de ce fonds spécialisé dans le négoce des matières premières
est jugé responsable de l'envolée des prix de l'étain bien au-delà de l'offre et de la demande sur ce marché : autour de 15 000 dollars (10 200 euros) la tonne aujourd'hui contre 9 700 dollars à la fin décembre 2008.
Ebullio a mis la main sur la quasi-totalité du stock détenu par le London Metal Exchange (LME), la première Bourse des métaux non ferreux au monde.
Pour obtenir de l'étain auprès du fonds spéculatif, les professionnels cherchant à sécuriser leurs approvisionnements doivent désormais payer une prime substantielle.Tel Fantomas, si tout le monde connaît quelqu'un qui a rencontré Lars Steffensen, l'associé principal chargé des opérations sur les matières premières de cette compagnie immatriculée dans le paradis fiscal des îles Caïmans, personne ne le connaît réellement. Ce golden boy danois ne fraie pas avec ses confrères de Mayfair ou de la City, mène une vie privée des plus rangées, fuit la presse et exige la même discrétion de ses courtiers, une dizaine, qui forment avec lui une forme de secte dont il est le gourou.
La stratégie du roi de l'étain est simple. Actuellement, il existe un excédent qui ne devrait pas durer en raison des prévisions d'une augmentation de la demande asiatique et d'une baisse de l'offre essentiellement assurée par la Chine, l'Indonésie et le Pérou.
Les prix ne peuvent dès lors que grimper. Dans ce cas de figure, les traders de Southend-on-Sea engrangeront un profit substantiel.
Mais pourquoi la société Ebullio s'est-elle attaquée à ce "petit" métal ?
Contrairement aux deux valeurs phares du LME, l'aluminium et le cuivre, l'étain, moins important sur le plan industriel comme géopolitique, est délaissé par les analystes. Résultat, les
prix sont soumis à une grande volatilité, ce qui attire les spéculateurs. Ces fluctuations sont encouragées de nos jours par la baisse du dollar et les incertitudes sur la reprise économique mondiale. Par ailleurs, l'étain a une histoire particulièrement mouvementée. En 1985, le marché s'était effondré à la suite de la faillite du cartel de producteurs.
La situation actuelle anormale du marché de l'étain a fait resurgir le spectre du
squeeze (étranglement) de ce métal. Les opérateurs producteurs, industriels et négociants, ont demandé une intervention des responsables de la régulation de la corbeille de Leadenhall Street pour garantir le marché.
Pour l'instant, la tutelle refuse d'agir. Pour le LME, l'existence de cette position dominante s'exerçant dans le parfait respect des règles. Il n'est pas question d'exiger d'Ebullio de céder progressivement une partie de ses positions. De plus, la présence des spéculateurs qui donnent au marché mineur de l'étain son ampleur et sa liquidité est jugée essentielle à son bon fonctionnement.
Un seul acteur, même aux poches très profondes, peut-il battre le système ? Quand on lui rappelle les échecs passés des tentatives d'accaparement des métaux, M. Steffensen fredonne la chanson de Frank Sinatra, son artiste favori,
That's Life. C'est la vie ...
Marc Roche