DANIEL RIOT,
JOURNALISTE, EX-DIRECTEUR DE LA RÉDACTION EUROPÉENNE DE FRANCE 3 :
« L’argent sale
provient aussi de l’évasion fiscale »
Maurice vient de
moderniser ses services financiers en adoptant le Finance Services Bill.
Pourtant, à l’étranger, le pays reste souvent associé à l’idée d’une terre
d’évasion fiscale favorisant les trafics. Vieux cliché ou réel danger? Daniel
Riot penche pour la seconde option. La criminalité financière est l’un des
chevaux de bataille de ce journaliste-essayiste français.
Sur un « webzine
», vous accusez Maurice d’être un « grand centre de tri de l’argent sale
blanchi ». Une telle accusation repose sur quoi ?
Je commentais
les conclusions d’un colloque international sur le blanchiment de l’argent
sale, qui s’est tenu dernièrement aux États-Unis. Il est désormais clairement
établi que
l’argent sale ne provient
plus seulement des trafics en tous genres, mais aussi de l’évasion fiscale.
En somme, «
l’économie illicite est enchâssée dans
l’économie licite », pour reprendre l’expression de Moises Naim, l’auteur
du Livre noir de l’économie mondiale. Or, le nom de Maurice a été cité dans ce
colloque par Kannan Privanisa-van, professeur et chercheur à Mel-bourne. Il
constatait que le plus gros investisseur en Inde est l’île Maurice. Plus que la
France, la Grande-Bretagne ou même les États-Unis.
Le professeur
Privanisavan a décrit le pourquoi de cette étrangeté. Je le cite : «
Les maharajas investissaient leur fortune à
Londres, l’habitude demeure. Les nouveaux riches et beaucoup de firmes placent
encore, légalement ou illégalement, leurs profits dans les banques de la City.
De là, les sommes repartent dans un long circuit qui aboutit à Maurice, petit
paradis. Ensuite, sous d’autres noms de propriétaires, l’argent rentre en Inde sans
taxes. » Le journal Le Monde, en France, a également repris les travaux du
professeur Privanisavan.
Mais pourquoi
considérer Maurice comme un « paradis fiscal » alors que notre fiscalité est
réglementée ?
Tout dépend de
ce que l’on entend par « réglementée ».
La
fiscalité mauricienne, à mon sens, ne l’est absolument pas. Aucun impôt
pour les sociétés non-résidentes, pas de comptes audités, ni d’assemblée
générale annuelle des actionnaires obligatoire, confidentialité totale des
affaires… On pourrait multiplier les exemples. C’est ça la réglementation ?
« Ce
qui est choquant, c’est quand l’absence
de règles précises facilite le mélange des genres »
N’êtes-vous pas en
train de faire l’amalgame entre un pays qui se po-sitionne comme un centre
d’affaires, et d’autres qui se laissent gangrener par les mafias ?
Les processus de blanchiment d’argent sale et les mécanismes
de l’économie souterraine ou criminelle ne se réduisent pas, pour reprendre
votre expression, à la « gangrène des mafias ».
Personne n’accuse Maurice de soutenir le terrorisme international, ni
de favoriser le grand banditisme organisé. Maurice a même souscrit à
quelques engagements internationaux non négligeables, comme l’Accord d’échange
de renseignements fiscaux.
Mais Maurice – c’est un fait, il faut
l’assumer –
figure sur nombre de listes
grises : celle des « territoires à faible réglementation » du Gafi (le
Groupe d’action fi-nancière, NdlR), celle des paradis fiscaux d’Attac
(l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’aide aux
citoyens, NdlR), et celles d’autres ONG.
Les incitations
fiscales sont un des facteurs déterminants de la bonne marche de l’économie
mauricienne. Elles contribuent, dans une large mesure, à attirer des
investisseurs étrangers. Faudrait-il s’en passer ?
Il faut faire la
différence
entre l’incitation fiscale et l’incitation à la fraude fiscale. Il existe
des investissements étrangers partout, même dans des territoires qui ne sont
pas classés à « faible réglementation ». Mais s’agit-il d’investissements ou de
placements spéculatifs ? Toute la question est là.
Parlons des
sociétés offshore. Toutes les multinationales sont obligées d’en créer pour
gagner ou conserver des marchés. Maurice en attire environ 25 000. Cela vous
choque ?
Aucune entreprise n’est « obligée ». Vous parlez de
multinationales, mais la promotion fiscale de Maurice vise surtout les PME.
Qu’un bon manager fasse tout pour optimiser sa gestion n’a évidemment rien de
choquant ! Mais vous évoquez des marchés à conquérir ou à conserver, pourquoi ?
C’est de profits dont il faut parler, non de marchés. C’est l’argent pour
l’argent, comme fin en soi, non l’argent comme moyen d’échange, comme outil
d’amélioration des conditions de vie des gens.
Ce qui est choquant, c’est quand l’absence
de règles précises facilite le mélange des genres, lorsque le bon
gestionnaire emprunte les mêmes circuits financiers que le criminel ou le
terroriste. Ce qui est choquant aussi, c’est l’utilisation qui est faite des
circuits occultes, obscurs, frauduleux. Qu’est-ce qui différencie l’argent sale
de l’argent propre ? La façon de le gagner et de le dépenser.
« Tous les pays, sans exception, ont à
balayer devant leur porte. Ces questions-là sont des défis mondiaux »
Qui dit offshore
dit volonté de dissimulation ?
Avantages fiscaux sans aucun doute. Une société offshore, c’est une
société de non-résident : cela n’a rien d’amoral ou d’anormal en soi.
Le vrai problème vient des «
sociétés-écrans ». L’abus de personnalité morale poursuit un but contraire
au droit et à l’esprit de justice. Cela peut aboutir à de vrais crimes
économiques et sociaux.
Pour conclure, un
mot sur le cas de l’Europe. Le vieux continent n’a de leçons à donner à
personne en termes de criminalité financière…
Tous les pays, sans exception, ont à balayer devant leur
porte. Ces questions-là sont des défis mondiaux qui réclament des règles
communes.
En France, par exemple,
des
statistiques récentes montrent que
60 % du coût global de la délinquance pour la société provient de la
délinquance en col blanc. Les paradis fiscaux ne sont évidemment pas
synonymes de cocotiers. Est-il besoin d’évoquer la Suisse ou le Liechtenstein ?
Qui plus est, les paradis fiscaux « d’ailleurs » n’existeraient pas sans la
participation active de milieux d’affaires européens. Mais des efforts sont
faits pour se conformer aux normes internationales, aux critères de
l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE),
notamment. Par exemple : la transparence, l’échange de renseignements, la
limitation – voire l’interdiction – des sociétés offshore ou des
sociétés-écrans inactives.
Propos recueillis Par
Fabrice ACQUILINA
Sommaire