« Savez-vous planter vos sous ? »
(Adaptation
libre d’une composition bien connue par Jacques Dutronc)
Les exilés fiscaux français en
Belgique : une « élite » fortunée française se tourne vers la
Belgique pour y préserver sa fortune(1)…
1.
Qui émigre
fiscalement en Belgique ?
Conditions : Pour être un résident fiscal
en Belgique comme dans tout autre pays, il ne faut pas posséder la
nationalité du pays dans lequel on veut émigrer, il suffit de pouvoir prouver qu’on y réside plus de
183 jours par an, ce qui donne droit à être reconnu comme résident et donc
à dépendre fiscalement du pays où l’on a opté pour la résidence.
Profil
général : d’après diverses sources, on aurait 5 genres de personnes qui
« émigrent » de France en Belgique pour y bénéficier de son régime
fiscal particulièrement favorable aux opérations financières et
détention de patrimoine.
1) Les grosses
fortunes, patrimoines ou membres de
familles fortunées
2) Les
entrepreneurs désireux de revendre leurs sociétés et d’effectuer de solides
bénéfices
3) De hauts
fonctionnaires ou cadres de sociétés ayant pu accumuler des revenus importants
au cours de leurs carrières et bénéficiant de stock-options ou avantages
financiers complémentaires à des salaires importants
4) Des
personnes spéculant sur les différences de prix sur l’immobilier entre la
France et la Belgique
5) De faux
résidents ou résidents fantômes
Quelques
exemples d’implantations bien connues:
Un livre publié
l’an dernier « trop d’impôt tue l’emploi »
(2)reprend
le témoignage de bon nombre de ces « exilés »
La famille Mulliez
(3), troisième fortune de France 10 milliards d’euros (parente de Gérard Mulliez fondateur
d’Auchan, qui lui n’a pas voulu quitter le sol français) qui contrôle tout un
essaim de sociétés Décathlon, Leroy Merlin, Flunch, Boulanger
(4)…)
s’est exilée à « Estaimpuis, village de Néchin
(5) (petite agglomération de 10.000 habitants) à
5km de Roubaix a été la première à franchir la frontière dans les années 90.
Ils habitent de grands corps de ferme rénové. En 10 ans, le nombre
d’exploitations agricoles y a diminué de moitié (120 à 68) Une trentaine de
grandes fortunes les ont suivi. Les premiers à partir possédaient des fortunes
de 15 à 20 millions d’euros, ensuite on est parti avec 5 (selon Véronique
Moujon, du cabinet d’affaires Fidal). Le prix du mètre carré est passé de 12,5€
en 95 à 150 en 2005 à Estainpuis . « Leur intégration est au reste
parfaitement réussie » selon le bourgmestre. Les voitures portent des
plaques minéralogiques belges. On fréquente même les écoles communales.
D’autres villes belges sont particulièrement attrayantes comme
Tournai
du côté wallon (les prix de l’immobilier y ont augmenté de 35% en 5 ans) et
Courtrai en Flandre. Mais c’est surtout à
Bruxelles(6),
dans deux communes bruxelloises
Ixelles et Uccle (où ils y atteindraient
les 10%) ou à l’Avenue Louise (square
du Bois) que les Français sont arrivés par paquets et forment une petite
« colonie ». Citons dans le monde des affaires les héritiers de
l’empire Prouvost (textile et médias), les Taittinger (Champagne et hôtels de
luxe), Darty, Halley et Badin (Carrefour), Jaffré (ex-PDG d’Elf) ou des
nouveaux entrepreneurs Denis Payre (Business objects), Jacques-François Poncet
(Catalina), Pierre-François Grimaldi (i Bazar revendu à eBay), Lofti Belhassine
(AirLiberté), mais aussi des sportifs comme Henri Leconte et Guy Forget, des
artistes comme Daniel Auteuil, Emmanuelle Béart, José Garcia, voire des auteurs
de romans et de pièces de théâtre qui y ont créé des sociétés d’édition comme
le très connu Eric-Emmanuel Schmit.
2. Ampleur de l’exode
Pour l’ancien bourgmestre d’Ixelles (MR), Yves de Jonghe d’Ardoye, ils
seraient environ 10.000 Français exilés fiscalement en Belgique. Selon un rapport du Sénat français, l’évaluation de l’ensemble des exilés va de 350 à 370 (De
600 à 700 à l’heure actuelle selon le SNUI) assujettis à l’ISF(soit une perte
de 250 millions d’euros entre 97 et 2001) qui quittent le territoire chaque
année depuis 1997, mais aussi vers la Suisse ou Londres, voire l’Irlande. L’ISF
touchait en 2006, environ 400.000 foyers détenteurs d’un patrimoine net de plus
de 760 .000 euros. C’est donc une faible proportion des assujettis à
l’impôt sur la fortune qui s’en va, mais cela touche une proportion de forces
vives économiques comme les entrepreneurs ou des personnes désireuses de
préparer leur succession.
Le total de la fraude fiscale et l’évasion fiscale (légale) sortant de France, était estimée par JC Trichet (alors gouverneur de la Banque de France aujourd’hui à la Banque
Centrale européenne) à 100 milliards d’euros en 2001. Le SNUI (syndicat des fiscalistes français) estime récemment et plus prudemment entre 42 et 51 milliards d’euros le total
des évasions (nationales et locales), soit de 15 à 20% du total des
recettes fiscales, montant équivalent au déficit budgétaire
et en moyenne comparable à celle des pays développés.
(7)
TJN, réseau
international chiffre à 255 milliards $ la perte chaque année due aux seuls paradis fiscaux, soit un montant suffisant en un an pour
atteindre une réduction de la pauvreté de moitié (fameux objectifs du
millénaire pour 2015)
(8)
3.Causes :
* L’absence
de cohérence (ou harmonisation) fiscale
entre les divers pays, particulièrement dérangeante dans
la zone euro avec une monnaie unique et la libre circulation des capitaux.
* Les paradis fiscaux proprement dits comme le Luxembourg, Monaco, Jersey, Guernsey, l’île
de Man, la Suisse, le Lichtenstein entraînent un dumping fiscal.
* Le secret
bancaire maintenu par la Belgique, le Luxembourg
et l’Autriche au niveau de la fiscalité sur l’épargne dans le cadre de l’Union
européenne.
* La faiblesse
des moyens de l’administration fiscale (En France pour
3,5 millions d’entreprises soumises à la TVA, il y a moins de 50.000
vérifications par an – il faut plus de 65 ans pour voir toutes les entreprises
contrôlées à la TVA …En Belgique, les syndicats des fiscalistes sont descendus
dans la rue en janvier dernier et réclament entre autres 5.000 fonctionnaires
supplémentaires).
* La complexité relative de ces matières
4.Avantages de cet exil vers la
Belgique, plus particulièrement à Bruxelles :
Les atouts de Bruxelles: elle est à 80 minutes en TGV de Paris, elle
possède un caractère européen, de nombreux hauts fonctionnaires y travaillent
dans les institutions ; elle est donc relativement cosmopolite ce qui crée
par ailleurs un certain anonymat, l’usage de la langue française y est
relativement important et la ville reste à taille humaine avec un million
d’habitants, par rapport à des régions comme Paris.
Anne –Marie Mitterand, nièce de l’ancien président s’est fait
naturaliser belge, en remerciement à un pays qui lui permet d’échapper à ce
qu’elle appelle la méchanceté et la lutte contre les taxes et les textes. Selon
elle, « la Belgique serait un pays merveilleux, sans lutte de classes
permanente ». Johny Halliday,
comme on le sait, a demandé à bénéficier de la naturalisation, pour pouvoir
ensuite résider à Monaco… ? La Commission de la Chambre de Belgique
qui s’est penchée sur son cas, il y a quelques mois, n’a pas retenu sa
candidature à ce jour parce qu’elle doutait de ses réelles motivations.
En fait, la Belgique est un « nirvana fiscal » pour les Français
riches
La Belgique
n’est pas du tout un paradis fiscal pour ceux qui y vivent de leur travail ou
des revenus sociaux … Tout ceci est taxé de manière
relativement comparable à la France et même parfois davantage (notamment en
matière de TVA sur l’alimentation par exemple) . Mais, il en va tout
autrement pour ceux qui vivent de revenus financiers importants. On peut distinguer divers profils : les grosses
fortunes ou patrimoines, les entrepreneurs désireux de revendre leurs sociétés
ou les cadres et hauts fonctionnaires ayant bénéficié de revenus, voire pour
les cadres de stock-options (Avantage de revenus accordés en actions pour
compléter le salaire mensuel). Il y a enfin de faux résidents qui ne sont
pratiquement pas présents en Belgique, en tout cas pas les 183 jours prescrits
par la loi pour obtenir la résidence et donc l'inscription au registre de
population.
En effet, par rapport à la France, en Belgique pour les grosses
fortunes ou patrimoines partagés en famille,
1. Il n’y a
pas
d’impôt sur la fortune (ISF)
2. Il n’y a
pas
de globalisation de l’impôt portant sur l’ensemble des revenus (travail,
immeubles + revenus financiers) ; en effet les dividendes ou autres
coupons touchés en Belgique le sont à titre libératoire (15 ou 25%) et ne sont
donc pas additionnés aux autres revenus. Ceci favorise les plus riches qui
voient des revenus importants être relativement peu taxés.
L’impôt n’est
donc pas progressif (les plus riches ne sont pas taxés en proportion de
leurs revenus, par rapport aux autres citoyens). Ceci vaut également pour les
citoyens hollandais qui se sont installés par dizaine de milliers dans le Nord
de la Belgique à leur frontière.
Pour les entrepreneurs en fin de carrière, désireux de revendre leurs sociétés
1. Il n’y a
pas
de taxation des plus-values. Ce qui veut dire que les ventes et achats
d’actions (fréquentes avec les fusions-acquisitions de sociétés actuellement)
sont des opérations à relativement très faibles coûts. La Belgique est la seule
avec la Suisse en Europe, à ne pas lever d’impôt sur ces opérations
2. Il existe des
possibilités
d’échapper aux droits de succession notamment par ce qu’on
appelle « le don manuel ». Cette opération faite dans les 3 ans avant
la mort d’un défunt, exonère de tout droit de succession les héritiers. Il est
tentant pour l’entrepreneur en fin de carrière de passer la frontière, de
revendre sa société (et ainsi d’échapper à la taxation des plus-values) et
ensuite d’échapper à l’ISF sur la patrimoine ainsi constitué ou encore de
procéder à des dons manuels envers ses proches.
3. Il existe
couronnant le tout, un
secret bancaire fiscal qui empêche toute personne du fisc d’accéder automatiquement aux
comptes bancaires des particuliers en Belgique. Ce n’est qu’à la demande et en
certaines circonstances précises (notamment lors des successions) que les
banques doivent s’exécuter. Pour le contribuable « tranquille », dans
la vie normale, rien à craindre.
Il n’existe pas de cadastre des patrimoines
ou des fortunes comme en France. Cet outil d’investigation de
l’administration des Finances étant inexistant, il est impossible de lever un
impôt sur la fortune, ni non plus de globaliser les revenus, donc d’avoir un
impôt réellement progressif et juste.
Devant
cette somme d’avantages, on peut comprendre le choix de l’exil. Ajoutons que l’administration fiscale belge ne demande pas la
nationalité du contribuable sur sa déclaration d’impôts, mais seulement son inscription
au registre de population où le fisc peut alors connaître la nationalité de son
interlocuteur. Sans cette démarche supplémentaire du fonctionnaire, rien ne lui
permet de distinguer à partir de sa feuille d’impôt, le citoyen belge d’un
citoyen étranger.
5.
L’impôt sur la fortune (ISF), contre-productif ?
Tout ceci ne démontre pas l’incohérence de l’impôt sur la fortune (ISF)
qui serait une des causes de l’exil fiscal des français en Belgique .
Pour nos organisations y compris les ONGs de développement ou syndicats
qui en font partie, cet impôt est une pierre dans le sens d’une taxation
redistributive «
en fonction des capacités contributives » de
chaque citoyen. Supprimer cet impôt, c’est aller contre la progressivité de
l’impôt, très à la mode dans les milieux libéraux, c’est sacrifier au chacun
pour soi.
Choisir la compétition plus que la solidarité. D’autres
réformes très libérales souvent populaires ou populistes, de réduction de
l’impôt comme la taxe unique (flat tax), les réductions de l’impôt sur le
revenu développées en France et en Belgique (les huit ans de réformes du
ministre des finances Reynders), aboutissent à privilégier les plus
hauts revenus, à réduire les recettes de l’Etat et donc à augmenter le déficit
du budget ou encore à effectuer des coupes dans les budgets sociaux ou dans
l’enseignement (diminution du nombre d’heures de cours
dans l’enseignement secondaire français décidée pour diminuer le nombre de
postes d’enseignants).
6.Une amorce de solution ?
L’arbre ne doit pas cacher
la forêt… ! Cette situation d’exil fiscal en Belgique, ne doit pas faire
oublier que tout ceci n’est pas isolé. Les niches fiscales se sont
multipliées au sein de l’Union européenne et sur le continent. Les Belges sportifs, Tom Boonen, Justine Hénin se
réfugient à Monaco…, les footballeurs anglais d’Arsenal sont payés via des
paradis fiscaux des îles anglo-normandes, le célèbre Bono de U2 pourtant
irlandais et déjà lourdement avantagé fiscalement à ce titre, a déplacé
certaines de ses activités de tournées musicales vers la Hollande et par là
profite du paradis fiscal des Antilles néerlandaises…Toutes ces situations sont
tolérées, par une Union Européenne, par ailleurs soucieuse de concurrence
loyale au travers de réglementations complexes. Les entreprises et sociétés
elles aussi, en toute légalité utilisent les mêmes systèmes pour déplacer leurs
bénéfices vers les PF qui ont doublé en moins de 15 ans pour atteindre le
chiffre des soixante-dix. La moitié des transactions commerciales de ces mêmes
multinationales passe par des paradis fiscaux. Des produits financiers comme les Hedge Funds ou les fonds
d’investissements profitent également de tous ces avantages et notamment de la
non - transparence des paradis fiscaux pour se développer et racheter à bas
prix les sociétés, les revendant ensuite avec profit après avoir liquidé une
partie de leur personnel.
Il faut
mettre fin au dumping fiscal mondial en commençant par l’Europe.
Comment ?
en rapprochant les fiscalités des pays de la zone euro. Il est absurde et archaïque de garder des fiscalités complètement
divergentes sur certains points, de cultiver ces « niches » et en
même temps de partager la monnaie. C’est finalement la population qui paie ces
cadeaux aux plus riches, soit par une augmentations d’autres taxes comme la TVA
donc la consommation primaire des gens (logement, alimentation, frais de
transport…), soit par la suppression des services publics ou des services aux
collectivités….
Un
serpent fiscal européen comme le propose le SNUI
(9)
(via ce que l’on appelle dans le jargon bruxellois des « coopérations
renforcées » – çàd entre un noyau de pays volontaires de l’Union
européenne (par exemple les pays de la zone euro)- , devrait permettre de
rapprocher les fiscalités des économies de l’euro-zone comme on l’a réussi en
quelques décennies avec la monnaie, et les empêcher de développer une
concurrence stérile et vaine. L’Europe en devenant un partenaire homogène
pourrait faire poids dans les instances internationales (OCDE, FMI, Ecosoc de
l’ONU, dans les discussions pour le financement du développement). La solution
passerait donc par des « coopérations renforcées » au niveau
européen pour rapprocher, harmoniser les fiscalités.
Ce serait une des solutions pour contrecarrer la mondialisation
financière qui ne peut qu’augmenter les délocalisations des emplois et les
fuites de capitaux.