Pour une agriculture d'aveir
par Heinrich
Wohlmeyer, Vienne(1)
Ceux qui
observent les actuelles politiques agricoles mondiale, nationale et européenne
par rapport à ce que les citoyens souhaitent maintenant et à ce qui leur sera
indispensable à l’avenir ont des raisons de se mettre en colère.
Voyons, à l’aide de deux graphiques, ce que les citoyens
voudraient dès maintenant:
Le premier
graphique, résultat d’un sondage Gallup de 1993, montre que les citoyens
considèrent l’agriculture, contrairement à sa part du PIB, comme le secteur
économique le plus important. À l’époque, lorsque le secrétaire de la
Vereinigung Österreichischer Industrieller (Association des industriels
autrichiens) [IV] m’a dit que cela montrait combien les citoyens étaient
incultes en matière d’économie, je lui ai répondu: Nos statisticiens ont à vrai
dire déjà donné la réponse.
L’un des
graphiques (part du PIB) se présentait sur fond de locomotive dégageant de la
vapeur et l’autre (estimation de l’importance) sur fond de belle campagne
cultivée. Je pense que l’estimation traduisait un mélange. La jeune génération,
qui connaît bien l’étranger, estime la beauté (encore) présente du «grand
jardin autrichien» (selon l’expression d’un ami américain qui a voyagé dans le
monde entier). Les vieux, qui ont encore vécu la guerre, connaissent la
nécessité de la production locale pour la survie. En tant que retraités, ils
apprécient la campagne cultivée, animée, faite d’espaces restreints qu’on
embrasse d’un seul coup d’œil et qui procure un sentiment de bien-être. Le
deuxième graphique, qui montre les résultats d’un sondage de l’Institut Market
de 2005, confirme cette appréciation. Le bien national qui a la meilleure cote
est notre agriculture.
La politique agricole devrait donc se
concentrer sur l’entretien du paysage finement structuré que nos ancêtres ont
arraché à la nature et aménagé avec amour. Parallèlement, un des objectifs
à long terme les plus importants pourrait être atteint, c’est-à-dire le
maintien de la production des petites et
des très petites exploitations qui assurent un minimum de sécurité alimentaire
pour l’avenir. Et cela surtout également parce que les petites
exploitations conservent le savoir et le potentiel producteur. L’argent
nécessaire à une telle stratégie est disponible. Je l’ai démontré.
Mais qu’est-ce qui
se passe actuellement?
Tous les jours,
15 exploitations agricoles sont fermées en Autriche (moyenne des années 1999 à
2003)! Et comment réagit-on?
A) Justifications
• C’est une tendance mondiale contre
laquelle on ne peut rien faire.
• Nous n’avons que peu d’alliés à l’OMC.
• L’UE est opposée à une agriculture qui
absorbe une grande partie du budget.
• Les agriculteurs sont une minorité et
les citadins ne comprennent pas leurs préoccupations.
• Si nous ne travaillions pas avec tant de
zèle, tout serait encore pire.
B) Régulation
actuelle approximative
• La dernière «réforme agricole» de l’UE
bloque les aides financières en les regroupant en une «prime unique» fondée sur
la période de référence 2000-2002. Ce paiement peut presque être négocié comme
une action. En outre, il est possible de réduire les coûts («compression des
coûts»), si bien qu’on laisse tomber en jachère les terres difficiles à
exploiter (en général, ce sont les paysages les plus beaux).
• En attribuant le droit à la prime au
dernier exploitant dans la période de référence, on a pratiquement exproprié
les propriétaires fonciers, si bien qu’ils perdent tout intérêt à poursuivre
l’exploitation. Je connais un cas où l’exploitation a dû être affermée à la
suite de la maladie du père et au fait que les enfants étaient encore mineurs.
Si maintenant un fils voulait reprendre l’exploitation, il n’aurait droit à
aucun paiement.
• L’entretien des forêts protectrices, qui
sont d’un grand intérêt public, continue à ne pas être rémunéré. Il en va de
même de l’entretien des forêts ouvertes légalement au public dans un but
touristique. Cette absence d’entretien devra plus tard être compensé par des
ouvrages de protection qui coûteront en moyenne dix fois plus.
• En même temps on annonce que l’aide
financière prévue jusqu’en 2013 ne sera pas assurée à long terme parce que l’UE
et l’Etat manquent de moyens. De plus, ceux qui ont déjà été «échaudés» savent
qu’ils n’ont aucun recours juridique et que dans le passé, les paiements
décidés au niveau de l’UE ont été remis en question peu de temps après. Cela a
des effets négatifs surtout sur les choix professionnels des jeunes gens.
•
Ce
qui manque avant tout, c’est un objectif clair en matière de structure agricole
souhaitable. Bien qu’on ait maintenant introduit dans les objectifs une
large dispersion des terres, on reconnaît en même temps comme inévitable un
«changement de structures permettant des exploitations viables»
(2).
À part cela, il y a ceux qui sont très convaincus de ce «deal» des grandes
structures, comme l’attaché pour les questions d’agriculture et d’environnement
à Genève A. Leidwein qui écrivait encore en 2001 sur son site
www.open-bauernhof.at: «Si l’agriculture autrichienne était industrialisée sur
le modèle américain ou celui d’Europe de l’Est, la production agricole de toute
l’Autriche pourrait être réalisée par 3000 unités de production.» (À cette
époque, le nombre d’exploitations s’élevait encore à environ 200 000). En homme
«réaliste», il a calculé une diminution d’environ 50% en 20 ans. Au Sud-Tyrol
et dans le Trentin, on s’efforce cependant d’assurer dans la mesure du possible
la survie de chaque exploitation en rendant possible une combinaison des revenus.
Ceux-ci consistent dans la rétribution de l’entretien des forêts protectrices,
des chemins et des cours d’eau, de même que des soins prodigués aux personnes
âgées et malades. Dans ce domaine, l’UE doit faire preuve de plus d’imagination
et comme condition préalable, assainir les budgets.
C) Régulation fine de la politique économique
• Au lieu de mieux définir et de
quantifier les «services verts» souhaités par la société et de les rémunérer de
manière plus équitable pour permettre de couvrir les frais, on fait des
économies et mise sur l’«augmentation de la compétitivité» en encourageant les
investissements
. La bataille contre
les grands concurrents sur le marché mondial ne peut pourtant guère être
gagnée.
Pour assurer l’avenir des
exploitations, il serait beaucoup plus raisonnable de rémunérer de manière plus
équitables les prestations qui sont dans l’intérêt de la communauté et de
mettre à disposition des crédits sans intérêts – également pour des
investissements qui ne sont pas destinés à la production de biens.
•
Ce
qui est grotesque, c’est que l’aide financière repose toujours sur des critères
de production. On a survolé l’Autriche et élaboré des «cartes agricoles»
d’après lesquelles on calcule les surfaces à soutenir. Mais des bosquets et des
haies sont déduits bien que ces éléments du paysage contribuent grandement à la
qualité du paysage, à la biodiversité et à la protection de l’environnement et
qu’ils nécessitent un entretien permanent. Les surfaces sont projetées en plan,
si bien que les exploitants de surfaces escarpées reçoivent une aide financière
inférieure (avec une inclinaison de 45°, cela fait 41% en moins).
• Un
«montant
de base» pour le maintien d’une ferme (indépendamment de la surface) a
jadis été promis, mais reporté «pour des raisons budgétaires».
• Alors que pour tous les animaux, les
petits (même les porcelets) sont pris en compte dans l’évaluation, les agneaux
de moins d’un an ne le sont pas, cela au détriment des paysans de montagne.
Quiconque s’y connaît en élevage de moutons sait la quantité de fourrage dont
ont besoin les agneaux. Je connais des exploitations dotées d’un joli troupeau
de moutons qui, parce qu’elles n’ont pas le nombre minimum de bêtes, sont
classées «exploitations sans bétail». […]
Solutions d’avenir
et mesures à prendre
Je pense à toute une série de mesures:
•
Abandonner
la stratégie actuelle d’«adaptation à l’inévitable», qui consiste à se
laisser entraîner par le courant, et formuler des objectifs d’avenir.
• La mesure la plus importante est
certainement une campagne nationale et internationale de compréhension basée
sur la formulation d’objectifs et accompagnée de
plus d’équité dans le milieu agricole pour obtenir un large soutien.
• Il faut expliquer que la raison
principale de la surproduction actuelle sur le marché mondial réside dans le
système de ravitaillement en énergie basé sur les énergies fossiles. Le moment
est venu, car aux Etats-Unis, pays le plus résistant, on assiste à un
revirement de l’opinion publique. Les médias les plus influents reconnaissent
les effets dramatiques du changement climatique et révèlent que les
contre-expertises sont financées par l’industrie du pétrole et que les
lobbyistes pétroliers occupent des positions clés à la Maison Blanche. Il
faudrait donc
investir massivement dans
les énergies renouvelables (3).
• Ne pas lâcher prise jusqu’à ce que les
transports internationaux ne soient
plus privilégiés par des libérations de responsabilités et des exemptions
d’impôts ainsi que par le fait de ne pas « internaliser » les coûts
environnementaux.
•
Informer
sur la vulnérabilité des chaînes de ravitaillement et la raréfaction des
ressources ainsi que sur le fait que la meilleure stratégie pour atteindre
la sécurité alimentaire est la production locale. Informer sur le fait qu’il
existe un droit de l’homme à la sécurité alimentaire
(4)
et que
l’alimentation locale est
également la meilleure stratégie pour la santé écologique de la planète (5).
• Lutter, dans ce contexte, pour une plus
grande marge de manoeuvre dans la politique agricole au sein de l’OMC en
collaboration avec les pays en voie de développement dont on se sert
actuellement contre l’agriculture européenne. On leur facilite les exportations
agricoles vers l’Europe au fort pouvoir d’achat en échange de l’ouverture de
leurs marchés aux produits industriels et aux services.
On passe sous silence que ces exportations se font le plus souvent aux
dépens des populations qui souffrent de la faim. Cette stratégie cynique
est tellement bien «vendue» que la plupart des organisations d’utilité publique
et les Eglises tombent dans le panneau.
• Créer une marge de manœuvre financière
nécessaire […] à la
rémunération des
«services verts» et à la mise à disposition d’infrastructures dans les
zones rurales qui n’aient rien à envier à celles des villes.
•
Poursuivre
une stratégie radicale de décentralisation intelligente et de mise en réseau.
Elle doit comporter une réorganisation des systèmes d’approvisionnement,
surtout de l’approvisionnement en énergie. Cette solution crée du travail
régional et rend possible les combinaisons de revenus optimales pour les
paysans ayant une activité d’appoint.
•
Rendre
possible les combinaisons de revenus à l’exemple des paysans du Sud-Tyrol
[…] et encourager une amélioration des conditions de travail des paysans ayant
une activité d’appoint (aménagement de l’exploitation, chaînes de travail,
collaboration entre les exploitations).
• Elaborer un plan alimentaire national
facile à comprendre qui pourra être un modèle international.
•
Campagne
d’information sur l’alimentation dans les écoles et auprès des adultes.
Faire de la diététique une matière scolaire obligatoire. Editer un manuel de
diététique intéressant également les adultes («Österreichisches Lebensbuch»).
Instaurer des cours de cuisine à côté des travaux manuels. La plupart des
enfants ne savent pas ce qu’est une alimentation optimale et leur goût n’a pas
été formé. Ce qui se passe actuellement (suppression des cours de diététique
dans les écoles) est une honte pour le pays qui a donné au monde un manuel de
nutrition et qui veut, avec sa culture alimentaire, marquer des points dans le
tourisme et sur les marchés mondiaux.
•
Promotion
de la production locale de légumes et de fruits frais et des structures de
cueillette, de stockage et de commercialisation. Les marchés paysans proposent
actuellement trop de viande et de fromage et les magasins sont sous -
approvisionnés. Pour assurer la production au-delà des saisons habituelles,
chaque ferme devrait disposer d’une serre en mélèze ou en robinier raccordée à
un chauffage aux copeaux de bois. Ces serres n’auraient pas à traverser des
périodes froides et seraient moins exposées aux moisissures; elles
consommeraient moins d’énergie et seraient thermoactives.
À ces éléments
de régulation s’ajouteraient naturellement des téléguidages qui tiennent compte
des données locales: l’assainissement du budget et une péréquation financière
plus favorable aux régions et aux communes permettraient de financer les services
verts locaux souhaités.
Une agriculture
d’avenir fournissant une alimentation optimale à la population aujourd’hui et
demain et favorisant le maintien du paysage agricole est donc un devoir
politique très complexe qui consiste, à côté de la recherche et du
développement (surtout dans l’agriculture organique qui se sert de synergies
naturelles) en un ensemble d’initiatives et de mesures nécessitant des
politiciens au zèle missionnaire.
Cette
tâche n’incombe pas uniquement aux paysans mais à tous ceux qui se préoccupent
de l’avenir. Notre génération sera surtout jugée sur cette
préoccupation. •
(Traduction Horizons et débats)
1- Ce texte correspond au chapitre
III.4.2.6. de l’ouvrage de Heinrich Wohlmeyer intitulé Globales Schafe scheren.
Gegen die Politik des Niedergangs, 2006, ISBN 3-85167-183
2-Le président de la
«Niederösterreichische Landeslandwirtschaftskammer» (la plus grande) écrivait
au début de 2006: «Même si cela ne me plaît pas, le nombre d’exploitations
agricoles continuera de diminuer.» Die Landwirtschaft, janvier 2006, p. 2
3- Cf. le message du Worldwatch
Institute Has the U.S. Media reached a Tipping Point on Global Warming?
Washington D.C., 28 mars 2006
4- Suite à un jugement de la Cour
suprême, le gouvernement indien a été obligé d’introduire un déjeuner dans
toutes les écoles primaires et de mettre à la disposition des familles pauvres
35 kg de céréales par mois (BMLFUW 2005). Sans cette décision juridique,
l’argent aurait été investi dans l’armement nucléaire et dans des projets de
prestige.
5- Worldwatch Magazine Publication, Eat
here, Washington D.C., novembre 2005