Faut-il encore
prêter aux pauvres ?
Avec les subprimes, le système financier vole les plus
démunis» John Taylor
(1)
Par
CATHERINE MAUSSION - QUOTIDIEN : lundi 17 septembre 2007
L’accès des pauvres à la propriété
immobilière aux Etats-Unis a été le carburant de la crise des subprimes. En
France, les populations à risque sont exclues de l’accession. Pas aux
Etats-Unis, où les portes du crédit sont largement ouvertes, mais où l’accès
peut se faire par des voies très dégradées. La tentation serait de couper le robinet
du crédit aux populations à risque. Le juriste John Taylor met en garde contre
cette dérive possible et décrypte le scandale des subprimes.
Combien
d’emprunteurs subprime sont en difficulté ?
Un million de ménages américains sont en
rupture de paiements. Il y en aura deux autres millions en 2008
et 2009. Au total, 3 millions d’emprunteurs seront touchés. Ce
sont
20 % des emprunteurs subprime qui
vont connaître des difficultés. La
majorité
est latino-américaine ou afro-américaine. Dans certains quartiers, ils
constituent 60 à 70 % de la population endettée par les
subprimes, a lors que ces minorités ne
représentent que 10 à 12 % de la population américaine.
Aux Etats-Unis, les méthodes pour placer des crédits sont très
agressives. Dès que vous disposez d’un crédit hypothécaire, vous êtes
sollicité. Moi-même, j’ai reçu trois propositions en quelques jours .
C’est quoi un prêt
subprime ?
Plus de 90 % des prêts
aux Etats-Unis sont des prêts «prime», c’est-à-dire standards, à taux fixes, on
les renégocie quand on veut. Imposer des pénalités est même interdit.
Avec les subprimes, on est sur une autre
planète. On a affaire à un intermédiaire, un «broker». Ces brokers, et les
banques derrière eux, sont payés pour vous faire payer votre prêt le plus cher
possible. Plus le taux qu’ils vous font est élevé, plus les conditions de
remboursement sont pénalisantes, et plus leur prime est forte.
Les taux des subprimes atteignent 10 à 15
%, contre 6 % pour un prêt normal. Les deux premières années, tout va bien. La
mensualité est allégée exprès, c’est le prêt «balloon». Mais c’est pour
mieux remonter ensuite.
Quand les gens
découvrent le piège, il est trop tard. Les brokers vont même chercher des
gens qui ont déjà un prêt (donc une maison) avec hypothèque. Si bien que des
ménages qui bénéficiaient de prêts normaux (prime), se retrouvent avec des
subprimes, des prêts dégradés.
Une forme
de cannibalisme. À la fin de la crise, on va se retrouver aux Etats-Unis,
alors qu’on aura multiplié les crédits, avec un recul net du nombre de
propriétaires. S’endetter avec un subprime, cela revient à acquitter des loyers
hors de prix. Une vraie prédation. Un vol des actifs des plus démunis par le
système financier.
Pour aider à l’accession des exclus au crédit,
les Etats-Unis ont mis en place un dispositif, le CRA (Community
Reinvestment Act). Y a-t-il un lien avec cette crise ?
Le CRA n’a rien
à voir avec la crise des subprimes.
Il
incite les banques à utiliser les dépôts de leurs clients pour prêter
localement à des clientèles exclues du marché prime. À faire en sorte
qu’une partie des ressources de l’épargne populaire d’une localité donnée
finance le développement du quartier. C’est l’équivalent du livret A, à la
différence que les ressources servent à faire des prêts à des individus. Plus
de 90 % des prêts consentis via le CRA (Communauty Reinvestment Act) sont
des primes. Quant aux subprimes, ils connaissent peu d’accidents.
Or, des prédateurs, - des brokers et
les banques associées -
se sont jetés
sur cette clientèle démunie. Ce marché du subprime est connecté à
l’industrie du crédit. Des banques honorablement connues, telles la City Bank,
ont créé des filiales spécialisées dans la revente des subprimes aux
investisseurs après les avoir transformées en obligations à risques, mais à
fort rendement.
Les régulateurs ont-ils fait leur travail ? Faut-il
changer la loi aux Etats-Unis ?
Je note la faillite de la régulation.
Depuis dix ans, les ONG signalent à la Fed (banque fédérale américaine) le
problème de ces prêts. Ben Bernanke, le président de la Fed, a reconnu qu’il
aurait dû réagir plus tôt.
La crise des
subprimes vient d’un défaut de supervision des risques par les organismes de
régulation et les marchés des capitaux. Dans l’immédiat, il faut qu’on
puisse mettre son nez dans les obligations. Ce que la loi interdit. Il va
falloir réfléchir vite à la responsabilité en bout de chaîne des investisseurs.
Si l’on ne veut plus de la bombe à neutrons des subprimes,
il faut que les marchés supportent le passif de crédits mal ficelés ou
de contrats rédigés en des termes frauduleux.
Faut-il tenter de sauver les emprunteurs, comme cela
a été fait pour les marchés financiers ?
On entend dire :
«La
crise, c’est la faute des emprunteurs !» Scandaleux ! Toute la chaîne est
impliquée : brokers, banques, agences de notation et les marchés de capitaux
qui se sont gardés de regarder sous les jupons…
Il faut une loi de protection des consommateurs pour interdire ce genre
de prêts. Et, très vite,
constituer
un fond avec de l’argent public et apporté par les acteurs financiers. Il
permettra de restructurer ces prêts prédateurs. Objectif : permettre aux
victimes des subprimes de rester dans leur logement, avec des mensualités
compatibles avec leurs revenus.
http://www.liberation.fr/actualite/economie_terre/278945.FR.php