L'inquiétant
amalgame de Rachida Dati,
Johann Chapoutot(1)
le MONDE, 6 septembre:
Le journal
Le Monde signale que la garde des sceaux
avait déclaré que
"la légitimité suprême, c'est celle des
Français qui ont élu Nicolas Sarkozy pour restaurer l'autorité. Les magistrats
rendent la justice au nom de cette légitimité suprême" . La première chose qui dérange, dans
cette déclaration, c'est le syntagme
"au
nom de" .
L'on croyait
naïvement que les juges rendaient la justice en légalité, c'est-à-dire en
droit, un droit que l'on ne peut mettre en concurrence avec une quelconque
"légitimité suprême" , par
ailleurs inexistante en droit français.
Il y a certes une légitimité, qui est celle
du suffrage universel. Cette légitimité, qui, d'ailleurs, se passe fort
bien d'adjectif, habilite le président et son gouvernement à présenter au
Parlement des projets de loi. Ces projets peuvent être amendés ou rejetés par
le Parlement. Ils peuvent ensuite être censurés par le Conseil constitutionnel.
Le conseil constitutionnel doit en évaluer la conformité aux menues
incongruités que sont la Constitution et tout ce qui forme le bloc de
constitutionnalité :
Toutes choses
qui, semble-t-il, interdisent à une loi d'être rétroactive, à un juge de juger
un irresponsable et à un garde des sceaux de tenir des propos si contraires à
sa dignité.
L'adjectif "suprême",
remarquons-le du reste, est évité en droit, où on lui préfère ceux de
"haut(e)" ou de "supérieur(e)". Ces subtiles distinctions
seront sans peine balayées par un coup de menton vigoureux face à des caméras
gourmandes massées devant un perron du 8 earrondissement : arguties de juristes
et vaines querelles sémantiques, dira-t-on entre deux annonces d'une
législation nouvelle pour juger les fous et pour créer des centres fermés à vie
pour les délinquants sexuels. Or la République se méfie des superlatifs et des
absolus, tout ce qu'exprime, précisément, l'adjectif "suprême". Quand
on se livre au petit jeu des déclinaisons, on obtient des combinaisons
intéressantes : s'il y a une légitimité suprême, il y aura peut-être, sous peu,
une "volonté suprême", un "impératif suprême", voire, qui
sait ?, un "chef suprême".
Mme Dati
réussira-t-elle le tour de force d'être la Claude Allègre des magistrats ?
Encore M. Allègre jouissait-il, dans sa matière, les sciences de la terre,
d'une indiscutable compétence, celle d'un grand chercheur. À l'entendre, cela
ne semble pas être le cas de Mme Dati qui, pour avoir été brièvement
magistrate, n'en feint pas moins d'avoir oublié jusqu'aux rudiments de son
droit.
Jouer le "peuple" contre les
juges porte, dans la novlangue actuelle, le doux nom de "bon
sens", pourfendeur justement réhabilité de la "pensée unique".
Nous parlerons plus prosaïquement de
démagogie
et nous nous abstiendrons d'évoquer les précédents historiques regrettables et
fort malpolis que nous suggèrent des paroles au mieux malheureuses, au pire
inquiétantes.
La garde des
sceaux doit se rendre bientôt à l'Ecole nationale de la magistrature, à
Bordeaux. Souhaitons que, devant un auditoire de futurs juges, elle revienne
sur ses propos, et qu'elle sache réaffirmer avec clarté quelques-uns des
principes fondamentaux de notre Etat de droit : séparation des pouvoirs,
indépendance de la justice, respect de la Constitution.
Article paru dans l'édition du MONDE du 14.09.07