Le président
français, l’âme africaine et le continent immobile
par Achille Mbembe
(1)
Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar
révèle au grand jour ce qui jusqu’à présent relevait du non - dit :
l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France
date de la fin du XIXe siècle.
En auraient-ils
eu l’opportunité, la majorité des Africains francophones aurait sans doute voté
contre Nicolas Sarkozy lors des dernières élections présidentielles françaises.
Ce n’est pas que
son concurrent d’alors, et encore moins le parti socialiste, aient quoi que ce
soit de convaincant à dire au sujet de l’Afrique, ou que leurs pratiques
passées témoignent de quelque volonté que ce soit de refonte radicale des
relations entre la France et ses ex-colonies. Le nouveau président français
aurait tout simplement payé cher son traitement de l’immigration lorsqu’il
était le ministre de l’intérieur de Jacques Chirac, sa collusion supposée avec
l’extrême droite raciste et son rôle dans le déclenchement des émeutes de 2005
dans les banlieues de France. Du viol par le langage
Pour sa première
tournée en Afrique au sud du Sahara, il a donc atterri à Dakar précédé d’une
très mauvaise réputation - celle d’un homme politique agité et dangereux,
cynique et brutal, assoiffé de pouvoir, qui n’écoute point, dit tout et le
double de tout, ne lésine pas sur les moyens et n’a, à l’égard de l’Afrique et
des Africains, que condescendance et mépris.
Mais ce n’était
pas tout. Beaucoup étaient également prêts à l’écouter, intrigués sinon par
l’intelligence politicienne, du moins la redoutable efficacité avec laquelle il
gère sa victoire depuis son élection. Surpris par la nomination d’une Rachida
Dati ou d’une Rama Yade au gouvernement (même si à l’époque coloniale il y avait
plus de ministres d’origine africaine dans les cabinets de la république et les
assemblées qu’aujourd’hui), ils voulaient savoir si, derrière la manœuvre, se
profilait quelque grand dessein – une véritable reconnaissance, par la France,
du caractère multiracial et cosmopolite de sa société.
Il était donc attendu. Dire qu’il a
déçu est une litote. Certes, le cartel des satrapes (d’Omar Bongo
(2)
, Paul Biya
(3) et Sassou
Nguesso
(4)
à Idris Déby
(5), Eyadéma
Fils
(6)
et les autres) se félicite de ce qui apparaît clairement comme le choix de la
continuité dans la gestion de la « Françafrique » - ce système de
corruption réciproque qui, depuis la fin de l’occupation coloniale, lie la
France à ses affidés africains.
Mais si l’on en
juge par les réactions enregistrées ici et là, les éditoriaux, les courriers
dans la presse, les interventions sur les chaînes de radios privées et les
débats électroniques,
une très grande
partie de l’Afrique francophone – à commencer par la jeunesse à laquelle il
s’est adressé –
a trouvé ses propos
sinon franchement choquants, du moins parfaitement invraisemblables. Et
pour cause. Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre
ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous
prétexte de n’exposer que les convictions intimes de celui qui les profère,
s’exempte de tout, refuse d’exposer ses raisons et s’auto - immunise tout en
faisant porter tout le poids de la violence au plus faible. Régression
Mais pour qui
n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort
révélateurs. En effet, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial)
et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise offre un excellent
éclairage sur le pouvoir de nuisance – conscient ou inconscient, passif ou
actif – qui, dans les dix prochaines années, pourrait découler du
regard paternaliste et éculé que continuent
de porter certaines des nouvelles élites dirigeantes françaises (de gauche
comme de droite) sur un continent qui n’a pourtant cessé de faire l’expérience
de radicales mutations au cours de la dernière moitié du XXe siècle notamment.
Dans sa
« franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle
au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi
bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la
politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle.
Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage
intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages.
Le discours du
nouveau président français montre
comment,
enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les nouvelles
élites dirigeantes françaises prétendent jeter un éclairage sur des réalités
dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la
vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la
jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à
mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage
La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien
d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie
(7)
(pp. 221-230).
Selon Hegel en effet, l’Afrique est le pays
de la substance immobile et du désordre éblouissant, joyeux et tragique de la
création. Les nègres, tels nous les voyons aujourd’hui, tels ils ont
toujours été. Dans l’immense énergie de l’arbitraire naturel qui les domine, ni
le moment moral, ni les idées de liberté, de justice et de progrès n’ont aucune
place ni statut particulier. Celui qui veut connaître les manifestations les
plus épouvantables de la nature humaine peut les trouver en Afrique.
Cette partie du monde n’a, à proprement
parler, pas d’histoire. Ce que nous comprenons en somme sous le nom
d’Afrique, c’est un monde anhistorique non - développé, entièrement prisonnier
de l’esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l’histoire
universelle.
Les nouvelles élites françaises ne sont
pas convaincues d’autre chose. Elles partagent ce préjugé hégélien. Contrairement à la génération des
« Papa-Commandant » (de Gaulle, Pompidou, Giscard d’Estaing,
Mitterrand ou Chirac) qui épousait tacitement le même préjugé tout en évitant
de heurter de front leurs interlocuteurs, les « nouvelles élites » de
France estiment désormais
qu’à des
sociétés aussi plongées dans la nuit de l’enfance, l’on ne peut s’adresser
qu’en s’exprimant sans frein, dans une sorte de vierge énergie. Et c’est
bien ce qu’elles ont à l’idée lorsque, désormais, elles défendent tout haut
l’idée d’une nation « décomplexée » par rapport à son histoire
coloniale.
À leurs yeux, on
ne peut parler de l’Afrique et aux Africains qu’en suivant, en sens inverse, le
chemin du sens et de la raison. Peu importe que cela se fasse dans un cadre où
chaque mot prononcé l’est dans un contexte d’ignorance. Il suffit de saturer
les mots, de recourir à une sorte de pléthore verbale, de procéder par la
suffocation des images – toutes choses qui octroient au discours de Nicolas
Sarkozy à Dakar son caractère heurté, bégayant et abrupt.
J’ai en effet
beau faire la part des choses.
Dans le
long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue
que rhétorique. Derrière les mots se profilent surtout des injonctions, des
prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, des provocations
gratuites, l’insulte par-devers l’inutile flatterie - une insupportable
suffisance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar, Yaoundé et
Libreville, et certainement pas à Pretoria ou à Luanda. Le président
ethnophilosophe
À côté de Hegel
existe un deuxième fonds que recyclent sans complexe les « nouvelles
élites françaises ». Il s’agit d’une somme de lieux communs formalisés par
l’ethnologie coloniale vers la fin du XIXe siècle. C’est au prisme de cette
ethnologie que se nourrit une grande partie du discours sur l’Afrique, voire
une partie de l’exotisme et de la frivolité qui constituent les figures
privilégiées du racisme à la française.
Cet amas de
préjugés,
Lévy Brühl tenta d’en
faire un système dans ses considérations sur
« la mentalité primitive » ou encore
« prélogique ». Dans un ensemble d’essais concernant les
« sociétés inférieures » (Les fonctions mentales en 1910 ; puis
La mentalité primitive en 1921), il s’acharnera à donner une caution pseudo -
scientifique à la distinction entre «
l’homme
occidental » doué de raison et les peuples et races non-occidentaux
enfermés dans le cycle de la répétition et du temps mythico-cyclique.
Se présentant –
coutume bien rodée – comme « l’ami » des Africains, Leo Frobenius
(que dénonce avec virulence le romancier Yambo Ouologuem dans Le devoir de
violence) contribua largement à diffuser une partie des ruminations de
Lévy Brühl en mettant en avant le
concept de « vitalisme » africain. Certes, considérait-il que la
« culture africaine » n’est pas le simple prélude à la logique et à
la rationalité. Toujours est-il
qu’à ses
yeux, l’homme noir était, après tout, un enfant. Comme son contemporain
Ludwig Klages (auteur, entre autres, de L’éros cosmogonique, L’homme et la
terre, L’esprit comme ennemi de l’âme), il estimait que l’homme occidental
avait payé d’une dévitalisation génératrice de comportements impersonnels la
démesure dans l’usage de la volonté – le formalisme auquel il doit sa puissance
sur la nature.
De son côté, le
missionnaire belge
Placide Tempels
dissertait sur « la philosophie bantoue » dont l’un des principes
était, selon lui, la
symbiose entre
« l’homme africain » et la nature. De l’avis du bon père, la
« force vitale » constitue l’être de l’homme bantu. Celle-ci se
déploie du degré proche de zéro (la mort) jusqu’au niveau ultime de celui qui
s’avère un « chef ».
Telles sont
d’ailleurs, en plus de Pierre Teilhard de Chardin, les sources principales de
la pensée de Senghor qu’Henri Guaino se fait fort de mobiliser dans l’espoir de
donner aux propos présidentiels une caution autochtone. Ignore-t-il donc
l’inestimable dette que, dans sa formulation du concept de la négritude ou dans
la formulation de ses notions de culture, de civilisation, voire de métissage,
le poète sénégalais doit aux théories les plus racistes, les plus
essentialistes et les plus biologisantes de son époque ?
Mais il n’y a
pas que l’ethnologie coloniale, cette pseudoscience des conquérants et autres
fabricants d’une Afrique imaginaire dont ils inventent volontiers la différence
afin de révéler, dans leur splendide isolement, la présence chez autrui de
formes exotiques et inaltérées, témoins d’une humanité d’une autre essence.
Ainsi de Maurice Delafosse (L’âme nègre, 1921), de Robert Delavignette (Les
paysans noirs, 1931) et des autres démiurges de l’« âme africaine » -
cette notion idiote à laquelle les élites françaises tiennent tant. Il y a
aussi le legs des expositions coloniales, la tradition des zoos humains
analysée par Pascal Blanchard et ses collègues
(8)
, et celle des récits de voyage les uns toujours plus fantastiques que les
autres – des explorations de Du Chaillu dans les massifs du Gabon jusqu’au
Dakar-Djibouti de Marcel Griaule et Michel Leiris (L’Afrique fantôme), sans
compter les « découvreurs » d’art nègre, Pablo Picasso en tête.
C’est tout cela
qui nourrit à son tour un habitus raciste, souvent inconscient, qui est ensuite
repris par la culture de masse à travers
les films, la publicité, les bandes dessinées, la peinture, la photographie,
et, conséquence logique, la politique « Y’a bon banania » et
« Mon z’ami toi quoi y’en a ». Dans ces produits de la culture de
masse, on s’efforce de créer des attitudes qui, loin de favoriser un véritable
travail de reconnaissance de l’Autre, font plutôt de ce dernier un objet
substitutif dont l’attrait réside précisément dans sa capacité à libérer toutes
sortes de fantasmes et de pulsions.
Le conseiller
spécial du chef d’état français reprend à son compte cette logorrhée aussi bien
que l’essentiel des thèses (qu’il prétend par ailleurs réfuter) des pontifes de
l’ontologie africaine. Pour faire de Nicolas Sarkozy le président
ethnophilosophe qu’il aspire peut-être à devenir,
c’est dans cette bibliothèque coloniale et raciste qu’il va puiser ses
motifs-clés. Puis il procède comme si l’idée d’une « essence
nègre », d’une « âme africaine » dont « l’homme
africain » serait la manifestation vivante – comme si cette idée boueuse
et somme toute farfelue n’avait pas fait l’objet d’une critique radicale par
les meilleurs des philosophes africains, à commencer par Fabien Éboussi Boulaga
dont l’ouvrage, La crise du Muntu
(9),
est à cet égard un classique.
Dès lors,
comment s’étonner qu’au bout du compte, sa définition du continent et de ses
gens soit une
définition purement
négative ? En effet,
« l’homme
africain » de notre président ethnophilosophe est
surtout reconnaissable soit par ce qu’il n’a pas, ce qu’il n’est pas ou
ce qu’il n’est jamais parvenu à accomplir (la dialectique du manque et de
l’inachèvement),
soit par son opposition
à « l’homme moderne » (sous-entendu « l’homme blanc »)
– opposition qui résulterait de son attachement irrationnel au royaume de
l’enfance, au monde de la nuit, aux bonheurs simples et à un âge d’or qui n’a
jamais existé.
Pour le reste,
l’Afrique des nouvelles élites dirigeantes
françaises est essentiellement une Afrique rurale, féérique et fantôme,
mi-bucolique et mi-cauchemardesque, peuplée de paysans, faite d’une communauté
de souffrants qui n’ont rien en commun, sauf leur commune position à la lisière
de l’histoire, prostrés qu’ils sont dans un hors-monde - celui des sorciers
et des griots, des êtres fabuleux qui gardent les fontaines, chantent dans les
rivières et se cachent dans les arbres, des morts du village et des ancêtres
dont on entend les voix, des masques et des forêts pleines de symboles, des
poncifs que sont la prétendue « solidarité africaine », « l’esprit
communautaire » , « la chaleur » et le respect des aînés et des
chefs. La politique de l’ignorance
Le discours se
déroule donc dans une béatifique volonté d’ignorance de son objet, comme si, au
cours de la deuxième moitié du XXe siècle, l’on n’avait pas assisté à un
développement spectaculaire des connaissances sur les mutations, sur la longue
durée, du monde africain.
Je laisse de
côté l’inestimable contribution des chercheurs africains eux-mêmes à la
connaissance de leurs sociétés et à la critique interne de leurs cultures –
critique à laquelle certains d’entre nous ont largement contribué, parfois avec
sévérité, mais toujours avec humanité. Je parle des milliards de son propre
trésor que le gouvernement français a commis dans cette grande œuvre et ne m’explique
guère comment, au terme d’un tel investissement, on peut encore, aujourd’hui,
tenir au sujet du continent des propos aussi peu intelligibles.
Que cache donc
cette politique de l’ignorance volontaire et assumée ?
Comment peut-on
se présenter à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar au début du XXIe siècle
et s’adresser à l’élite intellectuelle comme si l’Afrique n’avait pas de
tradition critique propre et comme si Senghor et Camara Laye
(10)
, chantres respectifs de l’émotion nègre et du royaume de l’enfance, n’avaient
pas fait l’objet de vigoureuses réfutations internes ?
Quelle crédibilité peut-on accorder à des
propos misérabilistes qui font des Africains des êtres fondamentalement
traumatisés et incapables d’agir pour leur propre compte, en fonction de
leurs intérêts bien compris ? Quelle est cette historicité supposée du
continent qui passe totalement sous silence la longue tradition des résistances
y compris contre le colonialisme français, tout autant que les luttes en cours
pour la démocratie dont aucune ne bénéficie d’un soutien franc de la part d’un
pays qui a activement pris, depuis longtemps, le parti des satrapies
locales ? Comment peut-on venir nous promettre une Eurafrique chimérique
sans dire un mot sur les efforts internes de construction d’un cadre économique
unitaire africain ?
Par ailleurs, où
sont donc passées les connaissances accumulées au cours des cinquante dernières
années par l’Institut de Recherche sur le Développement, les laboratoires du
Centre National de la Recherche Scientifique, les nombreux appels d’offres
thématiques réunissant chercheurs africains et français qui ont tant servi à
renouveler notre connaissance du continent – initiatives souvent généreuses
auxquelles il m’est d’ailleurs arrivé, plus d’une fois, d’être associé ?
Comment peut-on
faire comme si, en France même, Georges Balandier n’avait pas montré, dès les
années cinquante, la profonde modernité des sociétés africaines ; comme si
Claude Meillassoux, Jean Copans, Emmanuel Terray, Pierre Bonafé et beaucoup
d’autres n’en avaient pas démonté les dynamiques internes de production des
inégalités ; comme si Catherine Coquery-Vidrovitch, Jean-Suret Canale,
Almeida Topor et plusieurs autres n’avaient pas mis en évidence et la cruauté
des compagnies concessionnaires, et les ambigüités des politiques économiques
coloniales ; comme si Jean-François Bayart et la revue Politique africaine
n’avaient pas tordu le cou à l’illusion selon laquelle le sous-développement de
l’Afrique s’explique par son « désengagement du monde » ; comme
si Jean-Pierre Chrétien et de nombreux géographes n’avaient pas administré la
preuve de l’inventivité des techniques agraires sur la longue durée ;
comme si Alain Dubresson, Annick Osmont et d’autres n’avaient pas décrit, patiemment,
l’incroyable métissage des villes africaines ; comme si Alain Marie et les
autres n’avaient pas montré les ressorts de l’individualisme ; comme si
Jean-Pierre Warnier n’avait pas décrit la vitalité des mécanismes
d’accumulation dans l’Ouest-Cameroun et ainsi de suite. Déni de responsabilité
Quant à
l’antienne sur la colonisation et le refus de la « repentance »,
voilà qui sort tout droit des spéculations de Pascal Bruckner, Alain
Finkielkraut et autres Daniel Lefeuvre.
Mais
à qui fera-t-on croire qu’il n’existe pas de responsabilité morale pour des
actes perpétrés par un État au long de son histoire ? À qui fera-t-on
croire que pour créer un monde humain, il faut évacuer la morale et l’éthique
par la fenêtre puisque dans ce monde, il n’existe ni justice des plaintes, ni
justice des causes ?
Afin de dédouaner un système inique, la
tentation est aujourd’hui de réécrire l’histoire de la France et de son empire
en en faisant une histoire de la « pacification », de « la
mise en valeur de territoires vacants et sans maîtres », de la
« diffusion de l’enseignement », de la « fondation d’une
médecine moderne », de la mise en place d’infrastructures routières et
ferroviaires. Cet argument repose sur le
vieux
mensonge selon lequel la colonisation fut une entreprise humanitaire et qu’elle
contribua à la modernisation de vieilles sociétés primitives et agonisantes qui,
abandonnées à elles-mêmes, auraient peut-être fini par se suicider.
En traitant
ainsi de la colonisation, on prétend s’autoriser, comme dans le discours de Dakar,
d’une sincérité intime, d’une authenticité de départ afin de mieux trouver des
alibis - auxquels on est les seuls à croire – à une entreprise passablement
cruelle, abjecte et infâme. L’on prétend que les guerres de conquête, les
massacres, les déportations, les razzias, les travaux forcés, la discrimination
raciale institutionnelle – tout cela ne fut que « la corruption d’une
grande idée » ou, comme l’explique Alexis de Tocqueville, « des
nécessités fâcheuses ».
Demander que la
France reconnaisse, à la manière du même Tocqueville, que le gouvernement
colonial fut un « gouvernement dur, violent, arbitraire et
grossier », ou encore lui
demander
de cesser de soutenir des dictatures corrompues en Afrique, ce n’est ni la
dénigrer, ni la haïr.
C’est lui demander
d’assumer ses responsabilités et de pratiquer ce qu’elle dit être sa vocation
universelle. Cette demande est absolument nécessaire dans les conditions
actuelles. Et en matière de passé colonial français en particulier, la
politique de l’irresponsabilité illimitée doit faire l’objet d’une critique
ferme, intelligente et soutenue.
D’autre part, il
faut être cohérent et
cesser de tenir à
propos de la colonisation des propos à géométrie variable – certains pour
la consommation interne et d’autres pour l’exportation. Qui convaincra-t-on en
effet de sa bonne foi si, en sous-main des proclamations de sincérité telles
que celles de Dakar, l’on cherche à dédouaner le système colonial en cherchant
à nommer, à titre posthume comme maréchal, des figures aussi sinistres que
Raoul Salan ou en cherchant à construire un mémorial à des tueurs comme Bastien
Thiry, Roger Degueldre, Albert Dovecar et autres Claude Piegts
(11) ?
Conclusion :
La majorité des Africains ne vit ni en
France, ni dans les anciennes colonies françaises. Elle ne cherche pas à
émigrer dans l’Hexagone. Dans l’exercice quotidien de leur métier, des millions
d’Africains ne dépendent d’aucun réseau français d’assistance. Pour leur
survie, ils ne doivent strictement rien à la France et la France ne leur doit
strictement rien. Et c’est bien ainsi.
Ceci dit, un profond rapport intellectuel
et culturel lie certains d’entre nous à ce vieux pays où, d’ailleurs, nous
avons été formés en partie. Une forte minorité de citoyens français
d’origine africaine, descendants d’esclaves et d’ex-colonisés y vivent, dont le
sort est loin de nous être indifférent, tout comme celui des immigrés illégaux
qui, malgré le fait d’avoir enfreint la loi, ont néanmoins droit à un
traitement humain.
Depuis Fanon,
nous savons que c’est tout le passé du monde que nous avons à reprendre ;
que nous ne pouvons pas chanter le passé aux dépens de notre présent et de
notre avenir ; que « l’âme nègre » est une invention de
blanc ; que le nègre n’est pas, pas plus que le blanc ; et que nous
sommes notre propre fondement.
Aujourd’hui, y
compris parmi les Africains francophones dont la servilité à l’égard de la
France est particulièrement accusée et qui sont séduits par les sirènes du
nativisme et de la condition victimaire, beaucoup d’esprits savent pertinemment
que le sort du continent, ou encore son avenir, ne dépend pas de la France.
Après un demi-siècle de décolonisation
formelle, les jeunes générations ont appris que de la France, tout comme des
autres puissances mondiales, il ne faut pas attendre grand-chose. Les Africains
se sauveront eux-mêmes ou ils périront.
Elles savent
aussi que jugées à l’aune de l’émancipation africaine, certaines de ces
puissances sont plus nuisibles que d’autres. Et que compte - tenu de notre
vulnérabilité passée et actuelle, le moins que nous puissions faire est de
limiter ce pouvoir de nuisance. Une telle attitude n’a rien à voir avec la
haine de qui que ce soit. Au contraire, elle est le préalable à une politique
de l’égalité sans laquelle il ne saurait y avoir un monde commun.
Si donc la France veut jouer un rôle
positif dans l’avènement de ce monde commun, il faut qu’elle renonce à ses
préjugés. Il faut que ses nouvelles élites opèrent le difficile travail
intellectuel sans lequel les proclamations politiciennes d’amitié n’auront
aucun sens. On ne peut pas, comme à Dakar, parler à l’ami sans s’adresser à
lui. Etre capable d’amitié, c’est, comme le soulignait Jacques Derrida, savoir
honorer en son ami l’ennemi qu’il peut être.
Aujourd’hui, le
prisme culturel et intellectuel à partir duquel les nouvelles élites
dirigeantes françaises regardent l’Afrique, la jugent ou lui administrent des
leçons n’est pas seulement obsolète. Il ne fait aucune place à des rapports
d’amitié qui seraient un signe de liberté parce que coextensifs à des rapports
de justice et de respect.
Pour l’heure,
et s’agissant de l’Afrique, il manque tout simplement à la France le crédit
moral qui lui permettrait de parler avec certitude et autorité.
Voilà pourquoi
le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar ne sera, ni écouté, encore moins pris au
sérieux par ceux à qui il était supposé s’adresser.