L'Église se mobilise et s'engage
L’ART D’ÉDUQUER SELON EDITH STEIN
PAR ERIC DE RUS(1)
Zenit
- Eric de Rus, comment vous est venu cet intérêt pour un aspect de la vie et de
l'oeuvre d'Edith Stein jusqu'ici peu mis en lumière : Edith Stein en tant
qu'éducatrice ?
<
Eric de Rus
- Comme la plupart des lecteurs français d'Edith Stein - et même sans doute
plus largement - je connaissais surtout cet auteur à travers ses textes
spirituels. À un degré moindre, certaines de ses oeuvres philosophiques avaient
retenu mon attention. Ma formation en philosophie et mon engagement
professionnel en tant qu'enseignant m'ont rendu particulièrement sensible à un
aspect beaucoup moins connu de la vie d'Edith Stein avant son entrée au Carmel
: à savoir sa préoccupation pour les questions éducatives. En faisant mieux
connaissance avec sa vie et son oeuvre, j'ai progressivement réalisé qu'il y
avait là une dimension capitale de son message. N'oublions pas que dès sa
formation universitaire à Breslau (1911-1913) Edith Stein s'intéresse aux «
grandes questions de l'éducation » sans
les séparer de «
la pratique de
l'enseignement ». Intérêt qui persiste les années suivantes durant ses
études à l'université de Göttigen. Après sa conversion, et avant d'entrer au
Carmel de Cologne,
elle aura un double
engagement d'enseignante et de conférencière. Enfin, une fois au Carmel,
Edith Stein met en lumière la pédagogie de la sainte réformatrice, Thérèse
d'Avila. Ses textes spirituels eux-mêmes témoignent de cet intérêt pour
l'éducation dont elle approfondit la signification pour en dévoiler la
dimension proprement mystique. Il est donc clair qu'Edith Stein a quelque chose
à nous dire en la matière !
Zenit -
Récemment vous avez consacré un second ouvrage à cette question : « L'art
d'éduquer selon Edith Stein. Anthropologie, éducation, vie spirituelle ». A
presque trois années d'intervalle, qu'apporte cette seconde publication ?
Eric de Rus
- Comme je le précise dans l'introduction de cet ouvrage, qui ouvre une
nouvelle collection consacrée à Edith Stein, je m'étais surtout appliqué dans
le premier ouvrage à
mettre en évidence
l'unité de la démarche existentielle, philosophique et spirituelle de cet
auteur, en montrant qu'il existait chez elle une relation vitale entre
l'anthropologie, l'éducation et la vie spirituelle. Sur cette base, il m'est
apparu nécessaire d'entrer beaucoup plus précisément dans la signification de
ce rapport. Pour cela j'ai choisi, dans ce second ouvrage, d'explorer les
textes (conférences en particulier, ainsi que la correspondance) de la période
de la vie d'Edith Stein consacrée à la réflexion et à la pratique éducatives
(1923-1933). Mon souci, comme le fait si justement remarquer Marguerite Léna
dans la préface de l'ouvrage, fut de «
restituer
à ces textes divers leur cohérence intime et leur enracinement dans la pensée
philosophique et l'expérience mystique de leur auteur ». Ainsi « la réflexion
sur l'éducation » apparaît chez Edith Stein comme « le point focal où viennent
s'unifier son anthropologie, sa fréquentation de la tradition spirituelle et
mystique, de saint Augustin à Thérèse d'Avila et Jean de la Croix, et son
expérience personnelle des voies de Dieu. »
Zenit - Pourriez-vous préciser l'importance du
lien entre « intériorité » et « éducation » ?
Eric
de Rus - Ce lien est en effet crucial. Ce qui m'a saisi, dans la
fréquentation priante d'Edith Stein, c'est que la respiration de sa pensée et
de sa vie - car chez cette dernière les deux sont entièrement unifiées - réside
dans un
double mouvement : celui d'une intériorisation et d'une élévation. C'est sur cette intuition
que j'ai construit mon second ouvrage. Pour répondre de manière à la fois
concise et claire à votre question, je dirai ceci : à partir du moment où l'on
conçoit l'éducation comme une «
formation
de l'être humain tout entier avec toutes ses forces et ses capacités en vue de
ce qu'il doit être », alors cela suppose une certaine idée de l'homme.
Comme l'écrit Edith Stein, «
tout travail
éducatif qui s'efforce de former des hommes s'accompagne d'une conception
précise de l'homme, de sa place dans le monde et de sa mission dans la vie,
ainsi que des possibilités pratiques offertes pour le former ». En d'autres
termes
la tâche éducative se fonde sur
une anthropologie. Il m'a donc fallu mettre en lumière les éléments
fondamentaux de la vision steinienne de la personne humaine.
Edith Stein envisage l'homme comme une
unité de corps, d'âme et d'esprit et montre que l'homme possède une intériorité
inviolable qui est le fondement de sa dignité, l'espace sacré de la
rencontre avec Dieu et, inséparablement, le lieu de la conscience depuis lequel
peuvent s'élever de libres décisions et un authentique dialogue avec le monde.
Former un homme, c'est avoir l'audace de
servir cette intériorité. Edith Stein donne une formulation très lumineuse
de ce lien entre intériorité et éducation lorsqu'elle écrit : «
c'est la vie intérieure qui est le fondement
ultime : la formation se fait de l'intérieur vers l'extérieur. »
Zenit - Benoît XVI a
demandé à son diocèse de Rome de se pencher ce domaine urgent de l'éducation,
dans une lettre où il insiste sur cette tâche de tout chrétien... vous y voyez
aussi une urgence pour notre temps ?
Eric de Rus
- Oui, j'en suis très intimement convaincu. Edith Stein s'était elle-même mise
à l'écoute de l'Eglise dans sa mission éducatrice. Ainsi, elle se réfère, par
exemple, dans l'une de ses conférences sur la «
Formation de la jeunesse à la lumière de la foi catholique » (1933)
à la lettre encyclique de Pie XI du 31 décembre 1929 sur l'éducation chrétienne
de la jeunesse (Divini illius magistri). L'insistance de Benoît XVI sur
l'éducation, tout comme le récent document de la Congrégation pour l'éducation
catholique intitulé «
Eduquer ensemble
dans l'école catholique. Mission partagée par les personnes consacrées et les
laïcs » (sept. 2007) n'est pas un hasard. Le défi actuel est bien un défi
anthropologique : qui est l'homme, qu'est-ce que vivre authentiquement dans le
sens de son être ? Or cela nous situe précisément au coeur de la mission
éducative qui est au service du meilleur de la personne. Car
éduquer c'est accompagner le déploiement
intégral d'une humanité dans le respect de sa vocation naturelle et
surnaturelle. Ce n'est qu'à ce prix que la soif de sens, qui caractérise la
personne humaine, se trouve honorée.
Zenit - Quel est, selon Edith Stein, le
témoignage que l'éducateur est appelé à donner et en quoi ce témoignage peut
rejoindre toute personne ?
Eric de Rus
- Le
témoignage que l'éducateur est
appelé à offrir est essentiellement celui d'un
service de la dignité et de la beauté de toute personne humaine. Comme
le disait Jean-Paul II, il s'agit d'un authentique service de l'humanité que de
«
découvrir et faire découvrir la dignité
inviolable de toute personne humaine ». Cela «
constitue une tâche essentielle et même, en un certain sens, la tâche
centrale et unifiante du service que l'Eglise, et en elle les fidèles laïcs,
est appelée à rendre à la famille des hommes » (Les fidèles laïcs, § 37).
L'éducation pour Edith Stein est cet
art
suprême dont l'Esprit Saint est le maître et dont l'homme est l'humble
collaborateur. À partir de cela, la tâche spécifique qui incombe à
l'éducateur est double : tout d'abord assurer à ce service de solides assises
anthropologiques, puis réfléchir à la manière de réaliser concrètement ce geste
anthropologique intégral qu'est l'acte éducatif.
À
la question de savoir en quoi ce témoignage rejoint toute personne, je dirai
que nul ne peut, s'il veut vivre humainement et avec toute la plénitude
possible, éviter de s'interroger sur ce qu'Edith Stein appelle «
donner forme à sa vie ». J'ajouterai
enfin que l'art d'éduquer selon Edith Stein ouvre au Chrétien des perspectives
intérieures immenses, en le ramenant au coeur de sa grâce baptismale. Edith
Stein nous rappelle en effet que
l'homme
ne devient pleinement humain que s'il court le risque de la seule grande
aventure : celle de la sainteté qui est l'oeuvre de l'Esprit Saint.
Et l'on ne devient pas saint pour soi, mais
pour l'humanité. Car celui qui se livre à l'action éducatrice de l'Esprit
et qui
se laisse configurer au Christ
participe mystérieusement à son oeuvre de salut en consacrant le monde à Dieu.
(1)
ROME, Jeudi 21 août 2008
(ZENIT.org <
http://www.zenit.org/>
) - « L'éducation pour Edith Stein est cet art suprême dont l'Esprit Saint est
le maître et dont l'homme est l'humble collaborateur », explique Eric de
Rus, professeur agrégé de philosophie, qui vient de publier un second volume
intitulé « L'art d'éduquer selon Edith Stein. Anthropologie, éducation, vie
spirituelle » (Cerf, Ed. du Carmel, Ad-Solem). Il avait publié au Cerf un
volume intitulé : « Intériorité de la personne et éducation chez Edith Stein »
(2006). Pour les lecteurs de Zenit, il explique l'enjeu de cette recherche, au
moment où Benoît XVI a indiqué l'éducation comme une priorité dans son diocèse,
à Rome.