L'Église se mobilise et s'engage
DISCOURS DE BIENVENUE DU PRESIDENT NICOLAS SARKOZY
A
BENOIT XVI (1)
Très Saint Père,
C'est un honneur pour le gouvernement français, pour
toutes les personnes présentes dans cette salle, et bien sûr pour moi-même et
pour ma famille, de vous accueillir aujourd'hui au Palais de l'Elysée.
Tout au long de son histoire,
la France n'a cessé de lier son destin à la cause des arts, des lettres, de la
pensée, toutes ces disciplines qui forment cet art de vivre au plus haut de
soi-même et qu'on appelle culture. En consacrant à Paris l'une des étapes de
votre visite, en choisissant le collège des Bernardins, au coeur du quartier
latin, pour prononcer l'un des discours les plus attendus de votre voyage, en
acceptant l'invitation de l'Institut, vous honorez la France au travers d'un
attribut qui lui est donc particulièrement cher : sa culture, une culture
vivante qui plonge ses racines entremêlées dans la pensée grecque et
judéo-chrétienne, dans l'héritage médiéval, la Renaissance et les Lumières ;
une culture que vous connaissez admirablement bien et que vous aimez.
Qu'ils soient catholiques ou
fidèles d'une autre religion, croyants ou non - croyants, tous les Français
sont sensibles à votre choix de Paris pour vous adresser cet après - midi au
monde de la culture,
vous qui êtes,
profondément, un homme de conviction, de savoir et de dialogue. Vous
renouvelez l'honneur fait à la France par votre prédécesseur Jean-Paul II et
son magistral discours de 1980 à l'UNESCO, dont l'histoire n'a cessé depuis de
vérifier les intuitions profondes et la largeur de vue.
Pour les millions de Français
catholiques,
votre visite est un
évènement exceptionnel. Elle leur procure une joie intense et suscite de
grandes espérances. Il est naturel que le Président de la République, le
gouvernement, l'ensemble des responsables politiques de notre pays, s'associent
à cette joie, comme ils s'associent régulièrement aux joies et aux peines de
tous nos compatriotes quels qu'ils soient. Je veux, en votre présence, adresser
aux catholiques de France tous mes voeux pour la réussite de cette visite.
J'ai souhaité que soient
présents dans cette salle un certain nombre d'entre eux, connus ou moins
connus, mais engagés dans tous les secteurs de la société : mouvements de
jeunesse et éducation, secteur social et associatif, santé, entreprise,
syndicalisme, administration et vie politique, journalisme, communauté
scientifique, monde du sport, des arts et du spectacle, monde de la littérature
et des idées, et bien sûr institutions ecclésiales. Ils sont le
visage d'une Eglise de France diverse,
moderne, qui veut mettre toute son énergie au service de sa foi.
Sont également présents dans
cette salle, et je les en remercie, les
représentants
des autres religions et traditions philosophiques, et beaucoup de Français
agnostiques ou non - croyants, eux aussi
engagés
pour le bien commun. Dans la République laïque qu'est la France, tous vous
accueillent avec respect en tant que chef d'une famille spirituelle dont la
contribution à l'histoire du monde et de la civilisation n'est ni contestable,
ni contestée.
Très Saint Père, le dialogue
entre la foi et la raison a occupé une part prépondérante dans votre
cheminement intellectuel et théologique. Non seulement vous n'avez cessé de
soutenir la compatibilité entre la foi et la raison, mais encore
vous pensez que la spécificité et la
fécondité du christianisme ne sont pas dissociables de sa rencontre avec les
fondements de la pensée grecque.
La démocratie non plus ne doit pas se couper de la raison. Elle ne
peut se contenter de reposer sur l'addition arithmétique des suffrages, ni sur
les mouvements passionnés des individus. Elle doit également procéder de
l'argumentation et du raisonnement, rechercher honnêtement ce qui est bon et
nécessaire, respecter des principes essentiels reconnus par l'entendement
commun. Comment d'ailleurs la démocratie pourrait-elle se priver des lumières
de la raison sans se renier elle-même, elle qui est fille de la raison et des
Lumières ? C'est là une exigence quotidienne pour le gouvernement des choses
publiques et le débat politique.
Aussi est-il
légitime pour la démocratie et respectueux
de la laïcité de dialoguer avec les religions. Celles-ci, et notamment la
religion chrétienne avec laquelle nous partageons une longue histoire, sont des
patrimoines vivants de réflexion et de pensée, pas seulement sur Dieu, mais
aussi sur l'homme, sur la société, et même sur cette préoccupation aujourd'hui
centrale qu'est la nature. Ce serait une folie de nous en priver, tout
simplement une faute contre la culture et contre la pensée. C'est pourquoi j'en
appelle à une
laïcité positive. En
cette époque où le doute, le repli sur soi, mettent nos démocraties au défi de
répondre aux problèmes de notre temps,
la
laïcité positive offre à nos consciences la possibilité d'échanger, par -
delà les croyances et les rites,
sur le
sens que nous voulons donner à nos existences.
La France a engagé, avec
l'Europe, une
réflexion sur la
moralisation du capitalisme financier. La croissance économique n'a pas de
sens si elle est sa propre finalité. Seuls l'amélioration de la situation du
plus grand nombre et l'épanouissement de la personne en constituent ses buts
légitimes. Cet enseignement, qui est au coeur de la doctrine sociale de
l'Eglise, est en parfaite résonnance avec les enjeux de l'économie
contemporaine mondialisée. Notre devoir est de l'entendre.
De même, les progrès rapides et
importants de la science dans les domaines de la génétique et de la procréation
posent à nos démocraties de délicates questions de
bioéthique. Elles engagent notre conception de l'homme et de la
vie, et peuvent conduire à des mutations de société. C'est pourquoi elles ne
peuvent rester l'affaire des seuls experts.
La responsabilité du politique
est d'organiser le cadre propre à cette réflexion. C'est ce que la France fera
avec les Etats généraux de la bioéthique qui se dérouleront l'an prochain.
Naturellement, les traditions religieuses et philosophiques doivent être
présentes à ce débat, avec leur réflexion et leur expérience, riches de tant de
siècles.
La
laïcité positive, la laïcité ouverte, c'est une
invitation au dialogue, à la
tolérance et au respect. C'est une
chance, un souffle, une dimension
supplémentaire donnée au débat public. C'est
un encouragement pour les religions, comme pour tous les courants
de pensée. Et aussi
un défi : car il
y a trente ans encore, aucun de nos prédécesseurs n'aurait pu imaginer, ni même
soupçonner, les questions auxquelles nous sommes aujourd'hui confrontés.
Très Saint Père, vous vous
rendrez demain à Lourdes. Dans le coeur de millions de personnes en France et
dans le monde,
Lourdes tient une
place particulière. On y vient souvent chercher une
guérison du corps, on en revient avec une
guérison de l'âme et du coeur. Même pour le profane, il existe bien
un miracle de Lourdes : celui de la compassion, du courage, de l'espérance, au
milieu de souffrances physiques ou morales souvent extrêmes et indicibles.
La
souffrance, qu'elle soit le fait de la maladie, du handicap, du
désespoir, de la mort ou tout simplement du mal, est assurément
l'une des principales interrogations que
pose la vie à la foi ou à l'espérance humaine. À cet égard, ce que vous
direz lundi aux malades sera écouté bien au - delà de la communauté catholique.
Mais par sa capacité à affronter la souffrance, à la surmonter et à la
transformer, l'homme donne aussi, aux croyants comme aux non - croyants, un
signe tangible, une preuve manifeste de sa dignité.
La dignité humaine, l'Eglise ne cesse de la proclamer et de la défendre.
À nous, responsables politiques, il incombe de la protéger toujours davantage,
en défiant les contraintes économiques et en surmontant les hésitations
politiques, dans le respect de la démocratie et de la liberté de conscience qui
sont des éléments constitutifs de cette dignité.
Quand la France crée le
revenu de solidarité active, elle
cherche un moyen d'assurer à tous, les conditions matérielles d'une existence
digne sans dévaluer le travail.
Quand elle engage un plan massif contre la
maladie d'Alzheimer, elle se donne les moyens d'assurer leur
dignité à un nombre croissant de personnes touchées par cette maladie.
Quand elle crée un
contrôleur général des prisons, réforme
son système pénitentiaire, investit pour garantir une cellule individuelle à
tout prisonnier, elle veut concilier la protection de la société avec la
dignité de chaque détenu.
Quand elle dessine de nouveaux contours à sa
politique d'immigration, elle entend respecter la dignité de chaque
étranger, mais assume cette conviction raisonnable, et en tout cas raisonnée,
que les désordres d'une immigration non contrôlée portent atteinte à la dignité
de tous. Cette politique serait condamnable si elle ne cherchait pas à donner,
grâce au développement, des conditions de vie meilleures aux populations
concernées dans leur pays d'origine. C'est notre engagement.
Progressivement, la dignité humaine s'est imposée comme une valeur
universelle. Elle est au
coeur de la
Déclaration universelle des droits de l'homme, adoptée ici à Paris il y a
soixante ans. C'est le fruit d'une convergence exceptionnelle entre
l'expérience humaine, les grandes traditions philosophiques et religieuses de
l'humanité et le cheminement même de la raison.
À l'heure où ressurgissent tant
de fanatismes, à l'heure où le relativisme exerce une séduction croissante, où
la possibilité même de connaître et de partager une certaine part de la vérité
est mise en doute, à l'heure où les égoïsmes les plus durs menacent les
relations entre les nations et au sein des nations, cette option absolue pour
la dignité humaine et
son ancrage dans
la raison doivent être tenus pour un trésor des plus précieux.
Là réside
le vrai secret de l'Europe, celui dont l'oubli a précipité le monde
dans les pires barbaries, celui qui ranime sans cesse notre désir d'agir pour
la paix et la stabilité du monde, et conforte notre légitimité à le faire,
hommes et femmes de bonne volonté ensemble.
Là se trouve aussi
l'esprit de l'Union pour la Méditerranée.
Jamais celle-ci n'aurait vu le jour si nous n'avions puisé dans la pertinence
de notre idéal et la force de la raison, l'audace de la proposer et l'énergie
d'en convaincre nos partenaires. Je connais, Très Saint Père, et je partage
votre inquiétude croissante pour certaines communautés chrétiennes au travers
le monde, notamment en Orient. Je veux spécialement saluer, à cet égard,
Monsieur Estifan Majid, présent parmi nous, qui est le frère de l'archevêque de
Mossoul récemment assassiné, Monseigneur Faraj Rahho. L'Union pour la
Méditerranée est la réponse à cet enjeu essentiel qu'est la
coexistence de communautés
pluriconfessionnelles sur un même territoire. Car si cela est possible
autour de la Méditerranée, alors cela sera possible ailleurs, au Moyen-Orient
et dans le monde. Avons-nous, au demeurant, un autre choix ?
En Inde, Chrétiens, musulmans
et hindouistes doivent renoncer à toute forme de violence et s'en remettre aux
vertus du dialogue. Ailleurs en Asie, la liberté de pratiquer sa religion,
quelle qu'elle soit, doit être respectée. La France, qui a beaucoup fait pour
que toutes les convictions puissent coexister et s'exprimer, demande que la
réciprocité soit respectée partout dans le monde, pour toutes les religions. De
même, elle accueille l'intérêt suscité par le bouddhisme en Occident. Le Dalai
Lama, chef spirituel du bouddhisme tibétain, livre des enseignements auxquels
nos sociétés sont de plus en plus attentives. Il mérite d'être respecté et
écouté pour cela.
La paix durable et véritable n'est possible que par le dialogue. Un
dialogue authentique. Un dialogue fondé sur le vrai désir et la passion réelle
de comprendre un point de vue différent. Un dialogue qui reçoit autant qu'il
donne, tant il est vrai que, dans le dialogue, il est plus facile de délivrer
sa vérité que d'accueillir celle de l'autre. Un dialogue où chacun accepte le
principe qu'il peut changer d'avis ou faire évoluer son opinion. Un dialogue
qui ne reporte pas tous les problèmes sur le religieux et le culturel, mais qui
ne les ignore pas non plus. Un dialogue qui n'est pas le fait d'une élite
mondialisée et bien-pensante, mais qui pénètre au fond des peuples. C'est
pourquoi les Eglises doivent y participer de manière active.
Rien ne serait plus dommageable
que la reprise d'une guerre des religions. C'est pourquoi j'ai voulu parler de
religion à Riyad avec le roi d'Arabie Saoudite. Et c'est pourquoi j'ai tenu à
insister sur ce que les religions ont en commun, qui est en vérité beaucoup
plus grand que ce qui les divise.
Le dialogue avec et entre les religions est un enjeu majeur du siècle
naissant. Les responsables politiques ne peuvent s'en désintéresser. Mais
ils ne peuvent y contribuer que s'ils respectent les religions. Car il n'y a
pas de dialogue sans confiance, et pas de
confiance sans respect.
Oui, je respecte les religions, toutes les religions. Je connais les
erreurs qu'elles ont commises par le passé et les intégrismes qui les menacent,
mais je sais le rôle qu'elles ont joué dans l'édification de l'humanité. Le
reconnaître ne diminue en rien les mérites des autres courants de pensée.
Je sais l'importance des
religions pour répondre au besoin d'espérance des hommes et je ne le méprise
pas. La quête de spiritualité n'est pas un danger pour la démocratie, pas un
danger pour la laïcité.
Je ne désespère pas des
religions quand je lis, sous la plume de Frère Christian, le prieur de
Tibhirine : «
L'Algérie et l'Islam, pour
moi, c'est un corps et une âme. Je l'ai assez proclamé, au vu et au su de ce
que j'en ai reçu, y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l'Evangile
appris aux genoux de ma mère, ma tout première Eglise, précisément en Algérie,
et déjà, dans le respect des croyants musulmans ». Et quand il ajoute, dans
ce testament prémonitoire : «
J'aimerais,
le moment venu, avoir cette lucidité qui me permettrait de solliciter le pardon
de Dieu et celui de mes frères en humanité, en même temps que de pardonner de
tout coeur à qui m'aurait atteint », alors, oui,
je pense que les religions peuvent élargir le coeur de l'homme.
Pour toutes ces raisons, Très
Saint Père, soyez le bienvenu en France.
1-
ROME, Vendredi 12
septembre 2008 (ZENIT.org <
http://www.zenit.org/> ) - Nous
publions ci-dessous le discours que le président français Nicolas Sarkozy a
prononcé ce vendredi lors de la cérémonie d'accueil de Benoît XVI, au palais
présidentiel de l'Elysée.