L'Église se mobilise et s'engage
FRANCE : DISCOURS DE BENOIT XVI
AU MONDE DE LA CULTURE
(COLLEGE DES BERNARDINS) (1)
Monsieur le Cardinal, Madame le Ministre de la Culture,
Monsieur le Maire, Monsieur le Chancelier de l'Institut, Chers amis,
Merci,
Monsieur le Cardinal, pour vos aimables paroles. Nous nous trouvons dans un
lieu historique, lieu édifié par les fils de saint Bernard de Clairvaux et que
votre prédécesseur, le regretté Cardinal Jean-Marie Lustiger, a voulu comme un
centre de dialogue de la Sagesse chrétienne avec les courants culturels
intellectuels et artistiques de votre société. Je salue particulièrement Madame
le Ministre de la Culture qui représente le gouvernement, ainsi que Messieurs
Giscard d'Estaing et Chirac. J'adresse également mes salutations aux ministres
présents, aux représentants de l'Unesco, à Monsieur le Maire de Paris et à
toutes les autorités. Je ne veux pas oublier mes collègues de l'Institut de
France qui savent ma considération et je désire remercier le Prince de Broglie
de ses paroles cordiales. Nous nous reverrons demain matin. Je remercie les
délégués de la communauté musulmane française d'avoir accepté de participer à
cette rencontre ; je leur adresse mes voeux les meilleurs en ce temps du
ramadan. Mes salutations chaleureuses vont maintenant tout naturellement vers
l'ensemble du monde multiforme de la culture que vous représentez si dignement,
chers invités.
J'aimerais
vous parler ce soir des origines de la théologie occidentale et des racines de
la culture européenne. J'ai mentionné en ouverture que le lieu où nous nous
trouvons était emblématique. Il est lié à la
culture monastique. De jeunes moines ont ici vécu pour s'initier
profondément à leur vocation et pour bien vivre leur mission. Ce lieu
évoque-t-il pour nous encore quelque chose ou n'y rencontrons-nous qu'un monde
désormais révolu ? Pour pouvoir répondre, nous devons réfléchir un instant sur
la nature même du monachisme occidental. De quoi s'agissait-il alors ? En
considérant les fruits historiques du monachisme, nous pouvons dire qu'au cours
de la grande fracture culturelle, provoquée par la migration des peuples et par
la formation des nouveaux ordres étatiques, les
monastères furent des
espaces où survécurent les trésors de l'antique culture et où, en puisant à ces
derniers, se forma petit à petit une culture nouvelle. Comment cela
s'est-il passé ? Quelle était la motivation des personnes qui se réunissaient
en ces lieux ? Quelles étaient leurs désirs ? Comment ont-elles vécu ?
Avant
toute chose, il faut reconnaître avec beaucoup de réalisme que leur volonté
n'était pas de créer une culture nouvelle ni de conserver une culture du passé.
Leur motivation était beaucoup plus simple. Leur objectif était de chercher
Dieu, quaerere Deum. Au milieu de la confusion de ces temps où rien ne semblait
résister, les moines désiraient la chose la plus importante : s'appliquer à
trouver ce qui a de la valeur et demeure toujours, trouver la Vie elle-même.
Ils étaient à la recherche de Dieu. Des
choses secondaires, ils voulaient passer aux réalités essentielles, à ce qui,
seul, est vraiment important et sûr. On dit que leur être était tendu vers l'«
eschatologie ». Mais cela ne doit pas être compris au sens chronologique du
terme - comme s'ils vivaient les yeux tournés vers la fin du monde ou vers leur
propre mort - mais
au sens existentiel :
derrière le provisoire, ils cherchaient le définitif. Quaerere Deum : comme ils étaient chrétiens, il ne s'agissait pas
d'une aventure dans un désert sans chemin, d'une recherche dans l'obscurité
absolue. Dieu lui-même a placé des bornes milliaires, mieux, il a aplani la
voie, et leur tâche consistait à la trouver et à la suivre. Cette voie était sa
Parole qui, dans les livres des Saintes Écritures, était offerte aux hommes. La
recherche de Dieu requiert donc, intrinsèquement, une culture de la parole, ou,
comme le disait Dom Jean Leclercq
(2)
:
eschatologie et grammaire sont dans le monachisme occidental
indissociables l'une de l'autre .
Le désir de Dieu comprend l'amour des
lettres, l'amour de la parole, son exploration dans toutes ses dimensions.
Puisque
dans la parole biblique Dieu est en
chemin vers nous et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le
secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages.
Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous
indiquent les chemins vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque
faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l'école. Ces
deux lieux ouvraient concrètement un chemin vers la parole.
Saint Benoît appelle le monastère une dominici servitii schola, une
école du service du Seigneur. L'école
et la bibliothèque assuraient la formation de la raison et l'
eruditio, sur la base de laquelle
l'homme apprend à percevoir, au milieu des paroles, la Parole.
Pour
avoir une vision d'ensemble de cette culture de la parole liée à la recherche
de Dieu, nous devons faire un pas supplémentaire.
La Parole qui ouvre le chemin de la recherche de Dieu et qui est
elle-même ce chemin est une Parole qui donne naissance à une communauté.
Elle remue certes jusqu'au fond d'elle-même chaque personne en particulier (cf.
Ac 2, 37). Grégoire le Grand décrit cela comme une douleur forte et inattendue
qui secoue notre âme somnolente et nous réveille pour nous rendre attentifs à
Dieu (cf. Leclercq, ibid., p. 35).
Mais
elle nous rend aussi attentifs les uns aux autres. La Parole ne conduit
pas uniquement sur la voie d'une mystique
individuelle, mais elle nous introduit dans la communauté de tous ceux qui
cheminent dans la foi. C'est pourquoi il faut non seulement réfléchir sur la
Parole, mais également la lire de façon juste. Tout comme à l'école rabbinique,
chez les moines, la lecture accomplie par l'un d'eux est également un acte
corporel. «
Le plus souvent, quand legere
et lectio sont employés sans spécification, ils désignent une activité qui,
comme le chant et l'écriture, occupe tout le corps et tout l'esprit », dit
à ce propos Dom Leclercq
(3).
Il
y a encore un autre pas à faire.
La
Parole de Dieu elle-même nous introduit dans un dialogue avec Lui. Le Dieu
qui parle dans la Bible nous enseigne comment nous pouvons Lui parler. En
particulier, dans le Livre des Psaumes, il nous donne les mots avec lesquels
nous pouvons nous adresser à Lui. Dans ce dialogue, nous Lui présentons notre
vie, avec ses hauts et ses bas, et nous la transformons en un mouvement vers
Lui. Les Psaumes contiennent en plusieurs endroits des instructions sur la
façon dont ils doivent être chantés et accompagnés par des instruments
musicaux. Pour prier sur la base de la Parole de Dieu, la seule labialisation
ne suffit pas, la musique est nécessaire. Deux chants de la liturgie chrétienne
dérivent de textes bibliques qui les placent sur les lèvres des Anges : le
Gloria qui est chanté une première fois par les Anges à la naissance de Jésus,
et le Sanctus qui, selon Isaïe 6, est l'acclamation des Séraphins qui se
tiennent dans la proximité immédiate de Dieu. Sous ce jour, la Liturgie
chrétienne est une invitation à chanter avec les anges et à donner à la parole
sa plus haute fonction. À ce sujet, écoutons encore une fois Jean Leclercq
(4)
: «
Les moines devaient trouver des
accents qui traduisent le consentement de l'homme racheté aux mystères qu'il
célèbre : les quelques chapiteaux de Cluny qui nous aient été conservés
montrent les symboles christologiques des divers tons du chant ».
Pour
saint Benoît, la règle déterminante de la prière et du chant des moines est la
parole du Psaume :
Coram angelis psallam
Tibi, Domine - en présence des anges, je veux te chanter, Seigneur (cf.
138, 1). Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière
communautaire, en présence de toute la cour céleste, et donc d'être soumis à la
mesure suprême : prier et chanter pour s'unir à la musique des esprits sublimes
qui étaient considérés comme les auteurs de l'harmonie du cosmos, de la musique
des sphères.
Les moines, par leurs
prières et leurs chants, doivent correspondre à la grandeur de la Parole qui
leur est confiée, à son impératif de réelle beauté. De cette exigence
capitale de parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu'Il a Lui-même
donnés est née la grande musique occidentale. Ce n'était pas là l'oeuvre d'une
« créativité » personnelle où l'individu, prenant comme critère essentiel la
représentation de son propre moi, s'érige un monument à lui-même. Il s'agissait
plutôt de reconnaître attentivement avec les « oreilles du coeur » les lois
constitutives de l'harmonie musicale de la création, les formes essentielles de
la musique émise par le Créateur dans le monde et en l'homme, et d'inventer une
musique digne de Dieu qui soit, en même temps, authentiquement digne de l'homme
et qui proclame hautement cette dignité.
Enfin,
pour s'efforcer de saisir cette culture monastique occidentale de la parole,
qui s'est développée à partir de la quête intérieure de Dieu, il faut au moins
faire une brève allusion à la particularité du Livre ou des Livres par lesquels
cette Parole est parvenue jusqu'aux moines. Vue sous un aspect purement
historique ou littéraire, la Bible n'est pas un simple livre, mais un recueil
de textes littéraires dont la rédaction s'étend sur plus d'un millénaire et
dont les différents livres ne sont pas facilement repérables comme constituant
un corpus unifié. Au contraire, des tensions visibles existent entre eux. C'est
déjà le cas dans la Bible d'Israël, que nous, chrétiens, appelons l'Ancien
Testament. Ça l'est plus encore quand nous, chrétiens, lions le Nouveau
Testament et ses écrits à la Bible d'Israël en l'interprétant comme chemin vers
le Christ. Avec raison, dans le Nouveau Testament, la Bible n'est pas de façon
habituelle appelée « l'Écriture » mais « les Écritures » qui, cependant, seront
ensuite considérées dans leur ensemble comme l'unique Parole de Dieu qui nous
est adressée. Ce pluriel souligne déjà clairement que
la Parole de Dieu nous parvient seulement à travers la parole humaine,
à travers des paroles humaines, c'est-à-dire que
Dieu nous parle seulement dans l'humanité des hommes, et à travers
leurs paroles et leur histoire. Cela signifie, ensuite, que l'aspect divin
de la Parole et des paroles n'est pas immédiatement perceptible. Pour le dire
de façon moderne : l'unité des livres bibliques et le caractère divin de leurs
paroles ne sont pas saisissables d'un point de vue purement historique.
L'élément historique se présente dans le multiple et l'humain. Ce qui explique
la formulation d'un distique médiéval qui, à première vue, apparaît
déconcertant :
Littera gesta docet - quid
credas allegoria... (cf. Augustin de Dacie,
Rotulus pugillaris, I). La lettre enseigne les faits ; l'allégorie
ce qu'il faut croire, c'est-à-dire l'interprétation christologique et
pneumatique.
Nous
pouvons exprimer tout cela d'une manière plus simple :
l'Écriture a besoin de l'interprétation, et elle a besoin de la
communauté où elle s'est formée et où elle est vécue. En elle seulement,
elle a son unité et, en elle, se révèle le sens qui unifie le tout. Dit sous
une autre forme : il existe des dimensions du sens de la Parole et des paroles
qui se découvrent uniquement dans la communion vécue de cette Parole qui crée
l'histoire. À travers la perception croissante de la pluralité de ses sens, la
Parole n'est pas dévalorisée, mais elle apparaît, au contraire, dans toute sa
grandeur et sa dignité. C'est pourquoi le Catéchisme de l'Église catholique
peut affirmer avec raison que le christianisme n'est pas au sens classique
seulement une religion du livre (cf. n. 108). Le christianisme perçoit dans les
paroles la Parole, le Logos lui-même, qui déploie son mystère à travers cette
multiplicité. Cette structure particulière de la Bible est un défi toujours
nouveau posé à chaque génération. Selon sa nature, elle exclut tout ce qu'on
appelle aujourd'hui « fondamentalisme ». La Parole de Dieu, en effet, n'est
jamais simplement présente dans la seule littéralité du texte. Pour
l'atteindre, il faut un dépassement et un processus de compréhension qui se
laisse guider par le mouvement intérieur de l'ensemble des textes et, à partir
de là, doit devenir également un processus vital. Ce n'est que dans l'unité
dynamique de leur ensemble que les nombreux livres ne forment qu'un Livre.
La Parole de Dieu et Son action dans le
monde se révèlent dans la parole et dans l'histoire humaines.
Le
caractère crucial de ce thème est éclairé par les écrits de saint Paul. Il a
exprimé de manière radicale ce que signifient le
dépassement de la lettre et sa compréhension holistique, dans la
phrase : «
La lettre tue, mais l'Esprit
donne la vie » (2
Co 3, 6). Et
encore : «
Là où est l'Esprit..., là est
la liberté » (2
Co 3, 17).
Toutefois, la grandeur et l'ampleur de cette perception de la Parole biblique
ne peut se comprendre que si l'on écoute saint Paul jusqu'au bout, en apprenant
que cet Esprit libérateur a un nom et que, de ce fait, la liberté a une mesure
intérieure : «
Le Seigneur, c'est
l'Esprit, et là où l'Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté » (2
Co 3, 17). L'Esprit qui rend libre ne
se laisse pas réduire à l'idée ou à la vision personnelle de celui qui
interprète. L'Esprit est Christ, et le Christ est le Seigneur qui nous montre
le chemin. Avec cette parole sur l'Esprit et sur la liberté, un vaste horizon
s'ouvre, mais en même temps, une limite claire est mise à l'arbitraire et à la
subjectivité, limite qui oblige fortement l'individu tout comme la communauté
et noue un lien supérieur à celui de la lettre du texte : le lien de
l'intelligence et de l'amour. Cette
tension
entre le lien et la liberté, qui va bien au-delà du problème littéraire de
l'interprétation de l'Écriture, a déterminé aussi la pensée et l'oeuvre du
monachisme et a profondément modelé la culture occidentale. Cette tension se
présente à nouveau à notre génération comme un défi face aux
deux pôles que sont, d'un côté,
l'arbitraire subjectif, de l'autre, le fanatisme fondamentaliste. Si la
culture européenne d'aujourd'hui comprenait désormais la liberté comme
l'absence totale de liens, cela serait fatal et favoriserait inévitablement le
fanatisme et l'arbitraire.
L'absence de
liens et l'arbitraire ne sont pas la liberté, mais sa destruction.
En
considérant «
l'école du service du
Seigneur » - comme Benoît appelait le monachisme -, nous avons jusque-là
porté notre attention prioritairement sur son orientation vers la parole, vers
l'«
ora ». Et, de fait, c'est à
partir de là que se détermine l'ensemble de la vie monastique. Mais notre
réflexion resterait incomplète si nous ne fixions pas aussi notre regard, au
moins brièvement, sur la deuxième composante du monachisme, désignée par le
terme « labora ». Dans le monde grec, le
travail
physique était considéré comme l'oeuvre des esclaves. Le sage, l'homme
vraiment libre, se consacrait uniquement aux choses de l'esprit ; il
abandonnait le travail physique, considéré comme une réalité inférieure, à ces
hommes qui n'étaient pas supposés atteindre cette existence supérieure, celle
de l'esprit. La tradition juive était très différente : tous les grands rabbins
exerçaient parallèlement un métier artisanal. Paul, comme rabbi puis comme
héraut de l'Évangile aux Gentils, était un fabricant de tentes et il gagnait sa
vie par le travail de ses mains. Il n'était pas une exception, mais il se
situait dans la tradition commune du rabbinisme. Le monachisme chrétien a
accueilli cette tradition : le travail manuel en est un élément constitutif.
Dans sa
Regula, Benoît ne parle pas
au sens strict de l'école, même si l'enseignement et l'apprentissage - comme
nous l'avons vu - étaient acquis dans les faits ; en revanche, il parle
explicitement du travail (cf. chap. 48). Augustin avait fait de même en consacrant
au travail des moines un livre particulier. Les chrétiens, s'inscrivant dans la
tradition pratiquée depuis longtemps par le judaïsme, devaient, en outre, se
sentir interpellés par la parole de Jésus dans l'Évangile de Jean, où il
défendait son action le jour du shabbat :
«
Mon Père (...) est toujours à l'uvre, et moi aussi je suis à l'oeuvre » (5,
17).
Le monde gréco-romain ne
connaissait aucun Dieu Créateur. La divinité suprême selon leur vision ne
pouvait pas, pour ainsi dire, se salir les mains par la création de la matière.
L'«
ordonnancement » du monde était
le fait du démiurge, une divinité subordonnée.
Le Dieu de la Bible est bien différent : Lui, l'Un, le Dieu vivant et
vrai, est également le Créateur.
Dieu travaille, Il continue d'oeuvrer dans
et sur l'histoire des hommes.
Et
dans le Christ, Il entre comme Personne dans l'enfantement laborieux de
l'histoire. «
Mon Père est toujours à
l'oeuvre et moi aussi je suis à l'oeuvre. » Dieu Lui-même est le Créateur
du monde, et la création n'est pas encore achevée. Dieu travaille ! C'est ainsi
que
le travail des hommes devait
apparaître comme une expression particulière de leur ressemblance avec Dieu qui
rend l'homme participant à l'oeuvre créatrice de Dieu dans le monde. Sans
cette culture du travail qui, avec la culture de la parole, constitue le
monachisme, le développement de l'Europe, son éthos et sa conception du monde
sont impensables. L'originalité de cet ethos devrait cependant faire comprendre
que le travail et la détermination de l'histoire par l'homme sont une
collaboration avec le Créateur, qui ont en Lui leur mesure.
Là où cette mesure vient à manquer et là où
l'homme s'élève lui-même au rang de créateur déiforme, la transformation du
monde peut facilement aboutir à sa destruction.
Nous
sommes partis de l'observation que,
dans
l'effondrement de l'ordre ancien et des antiques certitudes, l'attitude de fond
des moines était le
quaerere Deum
-
se mettre à la recherche de Dieu.
C'est là, pourrions-nous dire, l'attitude vraiment philosophique : regarder
au-delà des réalités pénultièmes et se mettre à la recherche des réalités
ultimes qui sont vraies. Celui qui devenait moine s'engageait sur un chemin
élevé et long, il était néanmoins déjà en possession de
la direction : la Parole de la Bible dans laquelle il écoutait Dieu
parler. Dès lors, il devait s'efforcer de Le comprendre pour pouvoir aller
à Lui. Ainsi, le cheminement des moines, tout en restant impossible à évaluer
dans sa progression, s'effectuait au coeur de la Parole reçue. La quête des
moines comprend déjà en soi, dans une certaine mesure, sa résolution. Pour que
cette recherche soit possible, il est nécessaire qu'il existe dans un premier
temps un mouvement intérieur qui suscite non seulement la volonté de chercher,
mais qui rende aussi crédible le fait que dans cette Parole se trouve un chemin
de vie, un
chemin de vie sur lequel Dieu
va à la rencontre de l'homme pour lui permettre de venir à Sa rencontre. En
d'autres termes, l'annonce de la Parole est nécessaire. Elle s'adresse à l'homme
et forge en lui une conviction qui peut devenir vie. Afin que s'ouvre un chemin
au coeur de la parole biblique en tant que Parole de Dieu, cette même Parole
doit d'abord être annoncée ouvertement. L'expression classique de la nécessité
pour la foi chrétienne de se rendre communicable aux autres se résume dans une
phrase de la Première Lettre de Pierre, que la théologie médiévale regardait
comme le fondement biblique du travail des théologiens : «
Vous devez toujours être prêts à vous expliquer devant tous ceux qui
vous demandent de rendre compte (logos) de l'espérance qui est en vous »
(3, 15). (Logos, la raison de l'espérance
,
doit devenir apologie, la Parole doit devenir réponse). De fait, les
Chrétiens de l'Église naissante ne considéraient pas leur annonce missionnaire
comme une propagande qui devait servir à augmenter l'importance de leur groupe,
mais comme une nécessité intrinsèque qui dérivait de la nature de leur foi.
Le Dieu en qui ils croyaient était le Dieu
de tous, le Dieu Un et Vrai qui s'était fait connaître au cours de l'histoire
d'Israël et, finalement, à travers son Fils, apportant ainsi la réponse qui
concernait tous les hommes et que, au plus profond d'eux-mêmes, tous attendent.
L'universalité de Dieu et l'universalité de la raison ouverte à Lui
constituaient pour eux la motivation et, à la fois, le devoir de l'annonce.
Pour eux, la foi ne dépendait pas des habitudes culturelles, qui sont diverses
selon les peuples, mais relevait du domaine de la vérité qui concerne, de
manière égale, tous les hommes.
Le
schéma fondamental de l'annonce chrétienne ad extra - aux hommes qui, par leurs
questionnements, sont en recherche - se dessine dans le discours de saint Paul
à l'Aréopage. N'oublions pas qu'à cette époque, l'Aréopage n'était pas une sorte
d'académie où les esprits les plus savants se rencontraient pour discuter sur
les sujets les plus élevés, mais un tribunal qui était compétent en matière de
religion et qui devait s'opposer à l'intrusion de religions étrangères. C'est
précisément ce dont on accuse Paul : «
On
dirait un prêcheur de divinités étrangères » (Ac 17, 18). Ce à quoi Paul
réplique : «
J'ai trouvé chez vous un
autel portant cette inscription : "Au dieu inconnu". Or, ce que vous
vénérez sans le connaître, je viens vous l'annoncer » (cf. 17, 23).
Paul n'annonce pas des dieux inconnus. Il
annonce Celui que les hommes ignorent et pourtant connaissent : l'Inconnu-Connu.
C'est Celui qu'ils cherchent, et dont, au fond, ils ont connaissance et qui est
cependant l'Inconnu et l'Inconnaissable. Au plus profond, la pensée et le
sentiment humains savent de quelque manière que Dieu doit exister et qu'à
l'origine de toutes choses, il doit y avoir non pas l'irrationalité, mais la
Raison créatrice, non pas le hasard aveugle, mais la liberté. Toutefois, bien
que tous les hommes le sachent d'une certaine façon - comme Paul le souligne
dans la Lettre aux Romains (1, 21) - cette connaissance demeure ambiguë : un
Dieu seulement pensé et élaboré par l'esprit humain n'est pas le vrai Dieu. Si
Lui ne se montre pas, quoi que nous fassions, nous ne parvenons pas pleinement
jusqu'à Lui. La nouveauté de l'annonce chrétienne c'est la possibilité de dire
maintenant à tous les peuples : Il s'est montré, Lui personnellement. Et à
présent, le chemin qui mène à Lui est ouvert.
La nouveauté de l'annonce chrétienne réside en un fait : Dieu s'est
révélé. Ce n'est pas un fait nu mais un fait qui, lui-même, est Logos -
présence de la Raison éternelle dans notre chair.
Verbum caro factum est (
Jn
1, 14) : il en est vraiment ainsi en réalité, à présent, le Logos est là, le
Logos est présent au milieu de nous. C'est un fait rationnel. Cependant,
l'humilité de la raison sera toujours nécessaire pour pouvoir l'accueillir. Il
faut l'humilité de l'homme pour répondre à l'humilité de Dieu.
Sous
de nombreux aspects, la
situation
actuelle est différente de celle que Paul a rencontrée à Athènes, mais,
tout en étant différente, elle est aussi, en de nombreux points, très analogue.
Nos villes ne sont plus remplies d'autels et d'images représentant de multiples
divinités.
Pour beaucoup, Dieu est
vraiment devenu le grand Inconnu. Malgré tout, comme jadis où derrière les
nombreuses représentations des dieux était cachée et présente la question du
Dieu inconnu, de même,
Aujourd'hui,
l'actuelle absence de Dieu est aussi tacitement hantée par la question qui Le
concerne. Quaerere Deum - chercher
Dieu et se laisser trouver par Lui : cela n'est pas moins nécessaire
aujourd'hui que par le passé. Une culture purement
positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique,
la question concernant Dieu, serait la capitulation de la raison, le
renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de
l'humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves.
Ce qui a fondé la culture de l'Europe, la
recherche de Dieu et la disponibilité à L'écouter, demeure aujourd'hui encore
le fondement de toute culture véritable.
Merci beaucoup.
1- Vendredi 12 septembre
2008
2- cf. L'Amour des lettres
et le désir de Dieu, p.14 Bénédictin de Clervaux (1911-1993). L’ouvrage cité
par le pape a paur aux éditions du Cerf en 1957, réédité en 1991 (272 pages).