NOUVELLES DE MISSIONNAIRES
L’EMPIRE DE L’EAU(1)
Les jours de “Haïti chérie” semblent bien révolus et
bien des refrains du romantisme
Haïtien, même « Choucoune » font mal à entendre ou à chantonner,
après les trois ouragans qui ont frappé le pays, tout le pays. Il semblerait
que ce qui est arrivé à Gonaïves, il y a quatre ans, exactement, n’était qu’un
avertissement, comme une répétition générale de désastres à suivre. Cette
fois-ci,
c’est littéralement le ciel qui
nous tombait sur la tête aux quatre coins du pays, coupant les routes,
emportant des ponts et rendant quasi impossible, pendant des jours, d’aider
ceux qui étaient pris par les eaux, les victimes, les prisonniers de l’eau.
Dans les journaux, les
radios, les écrans de télévision, ce que nous percevons, c’est beaucoup plus qu’une
catastrophe nationale.
C’est la
catastrophe de la nation. C’est un verdict apocalyptique, concernant les
responsables irresponsables, les farceurs
pontifiants, les corrompus endurcis, les casseurs, nous tous sans exception.
Que répondra-t-on dans trois, quatre
ans quand le morne l’Hôpital se sera effondré sur Port-au-Prince ?
Pourtant, l’eau de plus en plus est classée comme une richesse qui se vend cher, qui
s’évalue cher et qui a fait la fortune de grandes compagnies mondiales
inscrites à la bourse. L’eau, sous toute sa forme, salée, douce, tiède, glace
ou neige est célébrée comme une bénédiction, eau lustrale dans des rites sacrés
immémoriaux. Le tiers d’île que nous occupons, avec plus d’un millier de
kilomètres de côtes reçoit, de cette mer, du soleil et du vent, plus d’eau que
nous ne pourrions utiliser. Et chacun de nous conserve, idéalisée, le souvenir
d’heures de grâce en compagnie de cette amie de toujours, une eau, quelque
part, source de bonheur.
Mais aussi, inconscients
comme nous avons l’air de l’être, ignorants des secrets de cette mère du monde,
l’eau, indifférente, claire ou
boueuse, insidieuse ou violente
est
capable, nous le voyons, nous l’avons vu, nous le verrons, les larmes aux
yeux,
de déployer, sur nous, devant nous
et tout autour de nous, une puissance de caprice et de destruction, au lieu
d’être une source de bien-être. Car pour révéler ses bienfaits, elle
demande un traitement spécial, d’être reçue de façon spéciale sinon elle
revient au tohu-bohu originel, chaudron de désordre et d’infécondité, faisant
éclater de partout les arbres, la terre, les roches, les ponts, les routes et les habitations, en route pour un
rendez-vous avec la mer.
La leçon après ces passages
cycloniques, tumultueux, de la violence aquatique est claire. Il nous faut
répondre à ce message, pour ne pas dire cet ultimatum.
Pour que l’eau soit richesse et non malédiction, il nous faut,
de la source à la mer,
créer les chemins
de l’eau et
prévoir, entre ces deux points,
tous les usages possibles de l’eau pour en tirer le maximum de
bénéfices, apprivoisant sa turbulence pour utiliser la variété vitale de ses
services.
C’est donc tout un pays
qu’il nous faut aménager. Pour survivre, nous sommes acculés à accepter le
défi faustien de réaliser la séparation de l’eau et de la terre, préparer les
circuits qui permettent à l’eau qui tombe de retrouver les chemins de l’eau qui
dort. C’est pourquoi dans un pays comme le nôtre, la première filière pour un
futur libéré de nos tragédies récentes est la filière de l’eau, elle qui
conduit à toutes les transformations qui répondraient aux multiples besoins de
l’exister humain. Nous n’avons pas d’autre choix.
Eau qui lave, qui nourrit et
alimente la vie, eau qui nettoie, eau qui ruisselle là où l’on veut qu’elle
ruisselle et pas ailleurs, eau qui cuisine, l’eau, source d’énergie, l’eau qui
s’allie à la terre, l’eau est une invitée qui récompense de mille façons ceux
qui savent préparer sa venue. En fait
un
pays qui marche mal est un pays où l’eau n’est pas où elle devrait être et ne
peut faire ce qu’elle est supposée faire. Cette leçon est primordiale, que
ce soit pour les pays plein de montagnes, ou pour les pays plats comme la main.
Pour faire exister notre terre, il faut sur tout le parcours, de l’amont à
l’aval, avoir dessiné les chemins de l’eau pour les buts précis définis par un
projet national. C’est une condition sine qua non de la vie des communautés
humaines. Sinon au bout du compte, on se retrouve à brasser les sables du
désert ou à barboter dans les boues des marécages. Nous n’avons pas le choix.
L’eau et la terre définissent pour de longues années encore le destin national,
sa faillite ou sa réussite.
Voici donc que nous sommes
le dos au mur, aujourd’hui, contemplant le drame. Les photos, les témoignages nous
renvoient à
l’image d’un échec collectif
qui est bien notre échec. La solidarité à quoi personne ne peut dire non
nous mènera-t-elle à de grandes déterminations ? Verrons-nous s’entrouvrir
la porte pour qu’une nation se refonde, pour qu’un pays renaisse ? L’eau serait alors la filière primordiale
qui ne supporte pas les petits projets, ni les dons qui n’en finissent
pas, ni l’indolence calculée d’une bureaucratie, ni les contrats secrets ni les
dessous de table.
La terre et l’eau
seraient le tissu, la matière de ce grand projet national et comme la matrice
d’une nation qui surgirait hors de la honte, hors de la misère, hors de
mendicité, « hors d’eau ».
Pour cela doivent
fonctionner deux autres filières dont il faudra reparler qui, elles aussi, sont
nécessairement convoquées, la
filière du
savoir, des savoir-faire, de la compétence
et
cette autre, la gestion,
l’organisation séquentielle des actions, la volonté de gérer et de faire
fonctionner l’entreprise nationale de production et de services..
À ce compte
, l’eau, aurait
trouvé sa finalité : une terre fertile et un peuple au travail.
Jean-Claude Bajeux 17 septembre 2008
1- Par Jean-Claude Bajeux