Auto-suffisance alimentaire
Retour sur les causes de la crise alimentaire mondiale
Damien Millet, Éric Toussaint (C.A.D.T.M. (1))
L’article 25 de
la Déclaration universelle des droits de l’Homme stipule que «
toute personne a droit à un niveau de vie
suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment
pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que
pour les services sociaux nécessaires ». La forte augmentation du
coût des aliments de base, particulièrement importante au premier semestre
2008, a directement menacé la survie de centaines de millions de personnes.
Le droit à l’alimentation, déjà
sérieusement malmené depuis plusieurs décennies de recettes néolibérales, est
encore plus
gravement mis à mal.
Après une baisse
très importante des cours des biens primaires (matières premières et aliments)
pendant plus de vingt ans, l’inversion de tendance a eu lieu au second semestre
2007. D’abord dirigée sur le secteur de l’énergie et des métaux, la hausse des
cours a ensuite concerné les denrées alimentaires. La tendance a été
extrêmement forte.
Entre 2007 et 2008,
en un an, les prix du riz et du blé ont doublé, celui du maïs a progressé de
plus d’un tiers. En une seule séance, le 27 mars 2008, le cours du riz, qui
est l’aliment de base pour la moitié de la population mondiale, a progressé de
31%. En
2008, la facture céréalière
devrait augmenter de 56%, après une hausse de 37% en 2007. Le baril de
pétrole a atteint 146 dollars en juillet 2008, l’once d’or 1000 dollars en mars
2008, le boisseau de maïs 7,5 dollars en juin 2008, autant de records qui
illustrent la tendance pour la quasi-totalité des matières premières. Suite à
l’action conjuguée des transnationales de l’agrobusiness, des gouvernements
gagnés au néolibéralisme et du couple BM/FMI, les
stocks céréaliers ont été ramenés à leur plus bas niveau depuis un
quart de siècle. En 2008, en réaction au risque de rupture de stock,
certains pays producteurs ont même restreint ou interrompu leurs exportations,
comme la Russie pour les céréales ou la Thaïlande pour le riz, afin que la
production reste sur le marché national. Le coût d’un repas a fortement
augmenté.
Dans plus de trente pays,
des Philippines à l’Egypte et au Burkina Faso, de Haïti au Yémen et au Sénégal
en passant par le Mexique,
la population
est descendue dans la rue pour crier sa révolte, les grèves générales se sont
multipliées.
Les
explications avancées sont souvent
présentées de manière factuelle :
dérèglements
climatiques ayant réduit la production céréalière en Australie et en
Ukraine,
nette hausse du prix du pétrole
répercuté sur les transports puis les marchandises ou encore
demande croissante de la Chine et de l’Inde
(ce qui explique pourquoi les produits peu convoités par ces deux pays, comme
le cacao, n’ont pas connu la même envolée des cours). Nombre d’intervenants ont
refusé d’interroger le cadre économique dans lequel ces phénomènes se
produisaient. Ainsi, Louis Michel, Commissaire européen au développement et à
l’aide humanitaire, a surtout craint «
un vrai tsunami économique et humanitaire » en Afrique.
L’expression est ambiguë car l’image du
tsunami
fait référence à une catastrophe naturelle qui nous dépasse et dédouane trop
facilement un certain nombre de responsables. Trois autres explications
sont trop souvent sous-estimées à ce sujet.
Primo , face à un prix des céréales qui était
historiquement bas jusqu’en 2005, les grandes entreprises privées
d’agrobusiness ont obtenu des gouvernements des Etats-Unis et de l’Union
européenne qu’ils subventionnent l’industrie des
agro-carburants . Ces grandes entreprises voulaient gagner sur deux
tableaux : Vendre leurs céréales plus cher et rendre rentable la
production d’agro - combustibles. Elles y sont parvenues.
Comme ont-elles
procédé ? Elles se sont appuyées sur l’hypothèse suivante : ce que le
pétrole ne permettra plus de faire d’ici quelques décennies (en conséquence de
la réduction des réserves disponibles), le soja, la betterave (transformés en
biodiesel), les céréales ou la canne à sucre (sous forme d’éthanol) devraient
être en mesure de le permettre. Elles ont donc demandé aux pouvoirs publics
d’attribuer des subventions afin que la
production très coûteuse d’agro - combustibles devienne rentable.
Washington, la Commission européenne à Bruxelles et d’autres capitales
européennes ont accepté sous prétexte d’assurer la sécurité énergétique de leur
pays ou de leur région
(2).
Cette
politique de subvention a dévié vers
l’industrie des agro - combustibles des quantités très importantes de produits
agricoles essentiels pour l’alimentation. Par exemple,
100 millions de
tonnes de céréales ont été exclues du secteur alimentaire en 2007.
L’offre diminuant de manière importante,
les prix se sont envolés. De même, des terres qui étaient destinées à
produire des aliments ont été reconverties en terres de culture pour les agro -
combustibles. Cela diminue aussi l’offre de produits alimentaires et fait
monter les prix. En somme, pour satisfaire les intérêts de grandes sociétés
privées qui veulent développer la production d’agro - combustibles, il a été
décidé de faire main basse sur certaines productions agricoles dont le monde a
besoin pour se nourrir.
Même les
institutions internationales se sont alarmées de la situation. Un rapport de la
Banque mondiale a estimé que les phénomènes climatiques et la demande
croissante en Asie ont eu un impact mineur. En revanche, selon ce rapport, le
développement des agro - carburants a provoqué une hausse des prix alimentaires
de 75% entre 2002 et février 2008 (sur les 140% de hausse globale, alors que la
hausse des prix de l’énergie et des engrais n’est responsable que pour 15%).
Cette estimation
est beaucoup plus élevée que les 3% annoncés par l’administration
états-unienne. Selon la Banque mondiale, cette flambée des prix aurait déjà
coûté 324 milliards de dollars aux consommateurs des pays pauvres et pourrait
faire plonger 105 millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté
(3).
Ce rapport «
affirme que la
production des biocarburants a désorganisé le marché des produits alimentaires
de trois façons majeures. D’abord, [la demande pour les biocarburants] détourne
le blé vers l’éthanol et non vers l’alimentation. Ensuite, à l’heure actuelle,
presque un tiers du maïs produit aux Etats-Unis sert à la production d’éthanol
et environ la moitié des huiles végétales (colza, tournesol, etc.) sont
utilisées pour le bio - diesel. Et finalement, cette dynamique haussière a
attiré la spéculation sur les céréales. » Pour ne pas déplaire au
président Bush, la Banque mondiale n’a pas publié ce rapport. C’est une fuite
dans la presse qui a permis d’en avoir connaissance
(4).
«
Il s’agit d’un crime contre l’humanité de convertir les cultures vivrières pour des
cultures énergétiques destinées à être brûlées sous forme de biocarburants(5).
»
Quelques jours
plus tard, l
’OCDE publiait à son
tour un
rapport (6)
prônant un moratoire sur les agro - carburants et une refonte complète des
politiques en la matière, stigmatisant à la fois le coût élevé de ces
combustibles d’origine végétale et leur bénéfice environnemental douteux.
L’OCDE note même que «
les
nouvelles initiatives politiques ne font qu’aggraver les problèmes existants (7) »
puisque les prix agricoles sont tirés vers le haut et les risques de famine
chez les populations les plus pauvres des PED sont accrus. Pourtant, les
prévisions indiquent un doublement de la production d’agro -carburants dans les
dix ans à venir.
«
Le développement et l’expansion du
secteur des biocarburants contribueront à faire monter les prix des denrées
alimentaires à moyen terme et à accroître l’insécurité alimentaire des
catégories de population les plus défavorisées des pays en développement.
(8=»
Deuzio , la
spéculation sur les produits agricoles a
été très forte en 2007-2008, accentuant un phénomène amorcé au début des années
2000 après l’éclatement de la bulle de l’internet.
Après la crise des subprimes qui a éclaté aux Etats-Unis à l’été
2007, les
investisseurs institutionnels
(surnommés en français
zinzins )
(9)
se sont
désengagés progressivement du
marché des dettes construit de manière spéculative à partir du secteur de
l’immobilier américain et ont
identifié
le secteur des produits agricoles et des hydrocarbures comme susceptible de
leur procurer des profits intéressants. Ils font cela en achetant les récoltes
futures de produits agricoles à la Bourse de Chicago et à celle de Kansas City
qui sont les principales bourses mondiales où l’on spécule sur les céréales. De
même, ils achètent sur d’autres Bourses de matières premières la production
future de pétrole et de gaz en spéculant à la hausse. Ceux-là mêmes qui ont
provoqué la crise aux Etats-Unis par leur soif de profits, en exploitant
notamment la crédulité des familles peu solvables d’Amérique du Nord désireuses
de devenir propriétaires d’une habitation (c’est ce qu’on appelle le marché des
subprimes ), ont pris une part très
active dans la forte hausse des cours des hydrocarbures et des produits
agricoles. D’où l’extrême importance de remettre en cause la toute-puissance
des marchés financiers.
Tertio , les
pays en développement ont été particulièrement démunis face à cette
crise alimentaire : Les
politiques
imposées par le FMI et la Banque mondiale depuis la crise de la dette
les ont privés des protections
nécessaires :
-
Réduction
des surfaces destinées aux cultures vivrières et spécialisation dans un ou deux
produits d’exportation,
-
Fin
des systèmes de stabilisation des prix,
-
Abandon
de l’autosuffisance en céréales,
-
Réduction
des stocks de réserve de céréales,
-
Fragilisation
des économies par une extrême dépendance aux évolutions des marchés mondiaux,
-
Forte
réduction des budgets sociaux,
-
Suppression
des subventions aux produits de base,
-
Ouverture
des marchés et mise en concurrence déloyale des petits producteurs locaux avec
des sociétés transnationales…
Maîtres dans
l’art de l’esquive, les institutions mises en cause reconnaissent juste
quelques errements pour mieux rester au centre du jeu international. Mais un
timide mea culpa dans un rapport semi - confidentiel ne peut suffire car elles
ont
commis le crime d’imposer un modèle
économique qui a délibérément privé les populations pauvres des protections
indispensables et les a livrées à l’appétit des acteurs économiques les
plus féroces. Loin d’être inquiète pour la misère galopante, qu’elle contribue
à répandre, la Banque mondiale semble surtout inquiète des troubles sociaux qui
pourraient menacer la globalisation néolibérale, structurellement génératrice
de pauvreté, d’inégalités, de corruption, et interdisant toute forme de
souveraineté alimentaire.
L’orientation
proposée depuis des années par Via Campesina, organisation internationale des
mouvements paysans, constitue une réponse à la crise : «
Pour garantir l’indépendance et la souveraineté alimentaire de tous les
peuples du monde, il est crucial que les aliments soient produits dans le cadre
de systèmes de production diversifiés, de base paysanne. La souveraineté
alimentaire, c’est le droit de chaque peuple de définir ses propres politiques
agricoles et, en matière d’alimentation, de protéger et réglementer la
production agricole nationale et le marché interne afin d’atteindre des
objectifs soutenables, de décider dans quelle mesure ils recherchent
l’autosuffisance sans se débarrasser de leurs excédents dans des pays tiers en
pratiquant le dumping. […] On ne doit pas donner la primauté au commerce
international par rapport aux critères sociaux, environnementaux, culturels ou
de développement (10). »
Via Campesina
URL: http://www.cadtm.org
1- Comité pour
l’Annulation de la Dette du Tiers Monde
2-
Remarquons une nouvelle fois la politique du « deux
poids deux mesures » : pour assurer la sécurité énergétique, les
gouvernements du Nord n’hésitent pas à subventionner l’industrie privée, alors
que via la Banque mondiale, le FMI et l’OMC, ils nient le droit des
gouvernements du Sud à subventionner leur producteurs locaux, que ce soit dans
l’agriculture ou l’industrie.
3- Voir www.cadtm.org/spip.php ?article3518
4-
“ Secret report : biofuel caused food crisis ”, The
Guardian , 4 juillet 2008, www.guardian.co.uk/environment/2008/jul/03/biofuels.renewableenergy
5- Jean Ziegler, alors
Rapporteur de l’ONU sur le droit à l’alimentation, octobre 2007
6-
OCDE, « Evaluation économique des politiques de
soutien aux biocarburants », 16 juillet 2008, www.oecd.org/dataoecd/20/14/41008804.pdf
7-
« L’O.C.D.E. , très critique sur les biocarburants,
est favorable à un moratoire », dépêche AFP, 16 juillet 2008.
8- Rapport de l’O.C.D.E. = Organisation Pour la Coopération et
le Développement Économique regroupe 29 nations parmi les plus riches du monde.
9-
Les principaux investisseurs institutionnels sont les fonds
de pensions, les sociétés d’assurance et les banques ; ils disposent de 60
000 milliards de dollars qu’ils placent là où c’est le plus rentable. Sont
aussi actifs les hedge funds (fonds spéculatifs), qui peuvent mobiliser 1 500
milliards de dollars.
10-
Via Campesina, in Rafael Diaz-Salazar, Justicia Global. Las
alternativas de los movimientos del Foro de Porto Alegre , Icaria
editorial et Intermón Oxfam, 2002, p.87 et 90