Organisations internationales; DETTE
VERS L’ENDETTEMENT
ETHIQUE ?
Jean-Michel Severino (1)
26 Septembre 2008
Je rencontrais, il y a quelque temps les responsables de
plusieurs ONG rassemblées dans une plate-forme « Dette et Développement ». La
qualité de nos échanges me donna l’idée de poursuivre ici avec vous nos
réflexions sur le thème de la dette.
L’actualité
remet en effet cette question sur le
devant
de la scène : importantes vagues d’annulation de la dette au niveau
bilatéral (Initiative PPTE) et multilatéral (IADM) ; émergence de nouveaux
bailleurs souverains, notamment la Chine ; regain d’activité des fonds vautours
(ces investisseurs qui rachètent sur le marché secondaire la dette de pays
pauvres pour en récupérer toute la valeur nominale). En outre les débats sur
les devoirs des créanciers à l’égard des consommateurs nationaux, mis en
lumière par la ‘crise des subprimes’, ne sont pas sans rappeler ceux sur la
responsabilité des pays du Nord dans la crise de la dette du tiers monde dans
les années 1980.
Mais le ‘sujet’
de la dette des pays en développement se pose en des termes bien différents
aujourd’hui. Les circonstances actuelles appellent à
refonder une politique de financement en prêts, tirant les leçons
de l’histoire et basée sur de nouveaux outils. À mon sens, la véritable
question est donc celle de la définition des droits et devoirs de chacun des
acteurs engagés, dans un contexte de
réendettement
tout à la fois souhaitable et nécessairement responsable.
Trois grands fondements permettent
d’édifier cette politique sur des bases solides.
- 1° Le premier de ces fondements a trait aux annulations
de dette. Celles-ci ont favorisé un contexte de solvabilité restaurée dans la
plupart des pays concernés. Le stock de la dette africaine a été ramené au
tiers de sa valeur initiale, dégageant des moyens au service de politiques
sociales. Le
succès de ces annulations
– nécessaires –
ne doit cependant pas
nous conduire à ‘jeter aux orties’ l’instrument du prêt, qui constitue un
des éléments de la palette d’outils financiers qui doit être mise au service
des pays en développement.
Prenons
l’exemple africain. Le continent croît (à plus de 6% en moyenne depuis 2003) et
entreprend. Et cette Afrique émergente a un besoin crucial et pressant
d’investir. Or seul l’accès à des financements de long terme permettra de
soutenir les investissements publics porteurs d’externalités positives – dans
les infrastructures, le capital humain ou encore la santé – et donc de
croissance sur longue période. Il
paraît
clair que les
projets
d’infrastructure dont les économies africaines ont besoin (ports,
aéroports, barrages, réseaux etc.) ne pourront
pas être financés uniquement en subvention; les volumes d’aide au
développement ne le permettent pas. Je suis donc convaincu que notre rôle en
tant qu’acteurs du développement est
d’offrir
des possibilités nouvelles de financement aux pays africains tout en
s’attachant à résoudre les problèmes de vulnérabilité. Au vu des opportunités
qui s’offrent à eux, les Etats africains n’attendront pas pour aller chercher ailleurs
les ressources qui sont nécessaires à l’accompagnement de cette croissance
retrouvée. De nouveaux bailleurs offrent des possibilités de financements
considérables, à des conditions qui restent opaques. C’est pourquoi il est
urgent de proposer aux pays africains une offre responsable leur permettant de
mesurer les avantages comparatifs de chaque partenariat.
- 2° Le second fondement repose sur la
mémoire des échecs du passé,
meilleur
des remèdes pour nous prémunir de leur résurgence. La communauté
internationale a fait montre dans les années 70-80 d’un manque de clairvoyance
certain. Elle a laissé les pays en développement s’engouffrer dans la ‘crise
des ciseaux’ – cette combinaison de la chute des matières premières (qui
s’avéra durable) et de l’augmentation des taux d’intérêt ayant favorisé une
spirale d’endettement intenable. Les solutions qu’elle apporta au problème de
la dette dévoreuse de budgets- à travers les Programmes d’Ajustement
Structurel- ont constitué une forme de thérapie de choc qui, si elle a permis
le retour de l’équilibre budgétaire, a largement grevé les investissements dans
les équipements et dans le capital social du continent.
Toutefois ce qui
était vrai hier n’est pas nécessairement applicable aujourd’hui. Les sources de
la croissance africaine - au premier rang desquels son poids démographique – sont beaucoup plus stables et durables que dans
les années 1970. Quant aux prix des matières premières, il y a fort à parier
que les cours resteront élevés dans les années à venir. La question aujourd’hui
réside donc moins dans le rejet du prêt en tant qu’instrument que dans la
manière de favoriser un réendettement
soutenable et responsable.
- 3° Le troisième fondement se construit à partir des
évolutions actuelles.
Deux principales leçons ont été tirées
de la crise de la dette, qui trouvent aujourd’hui des réponses concrètes: le
besoin de coordination internationale
d’une part, et la
nécessité d’un
meilleur diagnostic des problèmes de solvabilité d’autre part. La première
suppose une plus grande coopération entre l’ensemble des acteurs concernés dans
un cadre clairement défini. La mise en place d’un outil de suivi international,
le Cadre de Viabilité de la Dette (CVD), s’inscrit dans cette logique. À
l’heure où je vous écris vient de se tenir la conférence d’Accra sur
l’efficacité de l’aide, qui a traité, entre autres questions, du problème de la
discipline collective. Un sujet primordial à l’heure de proposer à l’Afrique
une nouvelle offre de prêt. Car
transparence,
responsabilité mutuelle, et discipline collective sont les trois conditions
de notre réussite en la matière. La seconde leçon suppose de trouver les
instruments d’une nouvelle gouvernance de
la dette. Or de tels outils existent. Mon agence a mis en place un ‘prêt
contracyclique’: assorti d’un mécanisme assurantiel en cas de choc exogène, il
permet d’atténuer la vulnérabilité des débiteurs; sorte de traduction
financière du principe de force majeure. Pour que ces instruments novateurs
portent pleinement leurs fruits, il est nécessaire de les appliquer à plus
large échelle.
Ces évolutions
convergent donc vers la notion de responsabilité partagée entre débiteur et
créancier. Dans le but d’inscrire ‘dans le marbre’ les droits et devoirs de
chacun, ne pourrait-t-on recenser un corpus de pratiques ou coutumes
internationales, basées sur l’expérience passée et présente, bonne ou mauvaise?
En démontrant qu’ils sont capables à la fois d’apprendre de leurs erreurs
passées, et de développer des instruments qui permettront d’éviter la
résurgence des crises à l’avenir, les bailleurs pourraient ainsi
bâtir les fondations d’un droit
international de la dette. Celui-ci reposerait sur nos
trois piliers :
-
1°
L’analyse de l’échec des années 1970-80,
-
2° La
pratique des annulations de dette, et
-
3° Les
conditions actuelles de réendettement, selon des mécanismes fiables et avec des
instruments responsables.
Il ne s’agirait
pas de la première tentative pour
amener
la dette souveraine dans le domaine du droit. Anne Krueger, alors numéro
deux du FMI, proposait en 2001 un mécanisme de restructuration des dettes
souveraines, sur le modèle du droit de faillite américain. Une initiative
intéressante mais non suivie d’effets.
Engager un débat
sur ce thème contribuerait à combler un certain vide international. Une
réflexion utile notamment en vue de la réunion de Doha sur le financement du
développement qui se tiendra en novembre. Je serais heureux d’avoir votre
sentiment sur cette question qui me semble aujourd’hui être à un nouveau
tournant de son évolution.
Jean-Michel Severino
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1-
Inspecteur
général des finances, Jean-Michel Severino est depuis 2001 le directeur général
de l'Agence française de développement