Organisations internationales; DETTE
LA
DETTE EXTERIEURE , la répression
Adolfo
Pérez Esquivel,
(1)
Prix Nobel de la Paix -Buenos Aires, 4
septembre 08.
Le gouvernement
argentin vient d’annoncer le
paiement de
la dette extérieure de l’Argentine au Club de Paris. Comme le dit si bien
un journaliste argentin, l’unique sport que pratique ce club est celui de
« la bicyclette financière
». L’Argentine est vraiment amoureuse
du football. Elle est championne olympique avec la médaille d’or, mais face au
Club de Paris, face au Fonds Monétaire International et à tous les créditeurs
internationaux, l’équipe du gouvernement a toujours la fâcheuse
tendance à marquer des buts contre son camp,
c'est-à-dire contre son propre pays. Mais le plus triste, c’est que les
gouvernants fêtent ces résultats comme un grand triomphe, comme s’ils
avaient gagné les « Olympiades des perdants ». Nous les avons même vus dans le
Salon Blanc du palais présidentiel applaudir la Présidente de la République,
Christina Kirchner, toute heureuse d’être applaudie, pour les buts marqués
contre son camp par son équipe gouvernementale.
La Présidente dit que
cette dette traîne depuis 1983, date de la récupération de
« la soi-disant démocratie ». Elle ne tient aucun compte du fait
qu’avant cette date, le gouvernement imposé par la dictature militaire avec son
« super ministre de l’économie, Domingo Cavallo ». Ce dernier, Président de la
Banque Centrale argentine durant cette période,
a transformé la dette privée des entreprises (y compris des entreprises
étrangères) en dette de l’Etat. Dans l’impunité la plus totale et la plus
absolue, il a imposé au peuple argentin cette dette extérieure tâchée de son
propre sang.
En partant de ce
retour à la « démocratie », malgré les luttes et les résistances du peuple, les
dirigeants politiques avec beaucoup d’hypocrisie veulent cacher la réalité des
faits et
refusent toute relation entre
la dette d’avant 1983 et les graves violations des droits humains, la
destruction de la capacité productive du pays et toute cette terreur imposée
qui a provoqué des dizaines de milliers de disparus, des gens torturés et
des enfants qu’on a fait aussi disparaître.
Tous les gouvernements
qui se sont succédés depuis 1983 jusqu’à celui d’aujourd’hui, ont toujours
choisi le chemin de la soumission en payant cette dette injuste et immorale qui
se paye en fait avec la faim du peuple.
Honorer
le paiement de la dette comme beaucoup disent le faire,
c’est en fait rendre hommage à la dictature
militaire qui l’a engendrée et aux gouvernements suivants toujours soumis
qui ont continué à endetter le pays.
Le gouvernement
actuel, comme les précédents, oublie de prendre ses responsabilités et de
faire payer enfin « la dette intérieure »
due au peuple argentin qui a été mis à sac dans la plus totale impunité.
Est - ce que le gouvernement ignore tout cela ? Déjà, voici quelques années, le
Président Kirchner a réglé la dette du FMI et pourtant la situation ne s’est
pas améliorée pour le peuple. La relation mathématique est toujours la suivante
: «
Plus nous payons, plus nous devons et moins nous avons ». Les
dirigeants avaient aussi, à l’époque, fêté comme un triomphe cet autre but
marqué contre leur propre camp.
Et pourtant, depuis,
la faim et le chômage ont continué d’augmenter. Selon les informations de
l’UNICEF, 25 enfants meurent de faim chaque jour dans le pays et 13 millions de
personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté.
Le nombre de sans
emploi n’a pas baissé et pourtant,
« on rectifie les courbes » du chômage avec des subsides et de
l’assistance. C’est un grave problème social qui n‚est toujours pas résolu.
Dans le cadre de cette
mise à sac du pays, on
continue les ventes indiscriminées de
terres à des entreprises étrangères en expulsant les peuples indigènes qui sont
là depuis l’origine, ainsi que les petits producteurs ruraux. Les rétentions
financières sur les exportations, que le gouvernement a voulu imposer et qui
ont déclenché la grève des milieux agricoles, n’auraient en fait servi qu’à
payer la dette extérieure du pays.
Tant d’autisme politique de la part des
députés et des sénateurs est vraiment indigne. Ils prétendent ignorer la
procédure judiciaire initiée par
le
Docteur Alejandro Olmos, ce grand homme qui a eu le courage de dénoncer le
saccage de notre pays. Cela fait 18 ans que ce procès contre le paiement de la
dette extérieure a commencé et tous les gouvernements se sont toujours efforcés
de l‚ignorer. Dans une de ses réclamations, lors des marches de résistance
sociale et pour les droits humains, il disait :
« La dette extérieure et la
répression ce sont les plus grands bourbiers qu’a subi la Nation et qui ont
provoqué les disparitions de tous ses enfants qui déjà ne sont plus là ».
Aujourd’hui, tout ceci paraît oublié et enfermé dans des cartons, comme ce
procès d’Alejandro Olmos. Il en est de même de la dénonciation que le
juge Ballestero a envoyé au parlement
pour qu’il recherche enfin tout ce qui a été fait illicitement.
Jusqu’à présent, on
assiste au manque de courage et de décision politique des législateurs et du
gouvernement avec cette politique autiste qui accable le peuple argentin. C’est
ainsi que se payent l’immoralité et la couardise en espérant le sourire et la
compréhension des saccageurs pour obtenir d’eux davantage de prêts et endetter
ainsi encore plus le pays. On trouve quelques rares législateurs qui gardent
encore assez d’éthique et de courage pour s’opposer à la vente des terres du
pays. Malheureusement, on ne parle déjà plus de la dette extérieure et de son
remboursement au Club de Paris.
À la
Chambre des Députés, il n’y a pas de débat mais seulement la volonté de la
Présidente et de quelques personnes qui la suivent et qui décident du destin de
l’Argentine en imposant leur politique.
Le gouvernement dit
que nous devons payer la dette pour pouvoir demander de nouveaux crédits qui
vont faire naître d’autres dettes.
C’est
ainsi que nous rentrons dans ce cercle vicieux qui nous rend toujours plus
dépendants et plus soumis. Les Etats-Unis, l’Europe et le Japon
applaudissent, mais ils exigent toujours plus. La soumission au FMI a pourtant
porté un très grand préjudice aux peuples du monde entier. L’auraient-ils déjà
oublié ? ...
Les buts marqués
contre son camp rendent la Présidente heureuse. D‚autant plus que cette fois,
le but est marqué de la tête. Le pays a maintenant la responsabilité de payer
avec ses réserves
plus de 6 milliards de
dollars au Club de la bicyclette financière de Paris. Ils considèrent cela
comme un grand succès et ils font la fête.
Ainsi, le gouvernement
privilégie ce « train fou » lancé comme une balle de fusil dans le royaume de
la globalisation et de la modernité
d’un
monde gouverné par le Marché. Pendant ce temps, le peuple constate
l’effondrement des chemins de fer argentins gérés par des entreprises privées.
À l’entrée de la vie
réelle, dans la périphérie des consciences, se trouve
le peuple qui souffre et qui supporte la marginalité tout en
écoutant d’un côté les discours progressistes et d’un autre côté en
constatant l’incohérence des actions et des
pratiques politiques, la perte de la souveraineté nationale et la vente du patrimoine
national aux entreprises étrangères. Le peuple argentin aimerait bien savoir
vers où va le pays.
Il faut se réveiller
enfin, assumer la responsabilité de
défendre
le droit du peuple à son autodétermination et trouver de nouveaux chemins
qui permettent de construire de nouvelles orientations de vie et de solidarité.
Il faut défendre la
cage du gardien pour qu’on ne mette plus de buts contre notre camp et qu’on ne
continue plus de perdre ainsi la souveraineté et les droits de notre peuple.
Nous devons à tout prix former des équipes qui
aient un bon jeu de jambes contre l’indifférence, le conformisme, la
résignation et la faim, avec des joueurs qui luttent pour le parti de la vie et
pour la dignité du peuple.
1- Après quelques années
de suspension du paiement de la dette argentine, la Présidente Christina
Kirchner fête comme une victoire la reprise du paiement de cette énorme dette.
Adolfo Pérez Esquivel proteste ici contre le paiement de cette dette injuste et
odieuse et réclame un audit impartial pour enfin connaître qui a touché
l’argent des emprunts qui ont généré cette dette. Il compare le gouvernement à
une équipe de foot qui se réjouirait des buts marqués contre son propre camp et
accuse les militaires du coup d’Etat de 1976 d’avoir emprunté pour lutter
contre leur propre peuple, provoquant cette dette ignoble, tâchée du sang du
peuple que ce même peuple doit maintenant rembourser au Club de Paris qui n’a
rien d’un club sportif. Une autre grande partie de ces emprunts, effectués
après le retour de « la démocratie » après 1983, n’a fait qu’augmenter la
pauvreté dans le pays. L’argent est donc allé dans les poches des dirigeants
politiques et des grandes entreprises.