Organisations internationales; DETTE
QUELQUES POINTS D’APPUI AU GOUVERNEMENT EQUATORIEN POUR
METTRE EN CAUSE LA LEGITIMITE DE LA DETTE BILATERALE
par Virginie de Romanet
Les
16 créanciers bilatéraux de l’Equateur lui
réclament 2,1 milliards de dollars, soit 22% du total de la dette équatorienne.
Or, il se trouve dans ces dettes une série d’éléments qui pourraient permettre
au gouvernement équatorien de contester voire de répudier certaines de ces
dettes bilatérales.
Nous allons
parcourir dans ce qui suit quelques éléments contestables de dettes réclamées
par certains pays. Ces quelques points
d’appuis ont été établis par un travail conjoint des campagnes dette de
quelques pays européens, auquel devrait s’ajouter les éléments concernant
d’autres créanciers importants comme le Japon, le Brésil, Israël, les
Etats-Unis et le Royaume Uni. La seule ambition de ce travail est d’amorcer un
questionnement sur l’obligation de rembourser des prêts et de montrer qu’il est
possible de considérer d’arrêter leur remboursement en se fondant sur une trop
grande disparité dans le rapport de force entre l’Equateur et les pays du Nord
qui imposent leurs conditions.
Il faut d’abord
mentionner que la
plupart des contrats
sont des prêts d’aide liée. L’aide liée est en soi contestable puisque
l’argent prêté revient aux prêteurs, tout en empêchant que le pays du Sud, ici
en l’occurrence l’Equateur, ne puisse faire jouer la concurrence pour acheter
en fonction du meilleur rapport qualité prix. Les contrats d’aide liée sont
donc avant tout profitables aux créanciers ; il est par conséquent permis
de d’interroger sur la légitimité de ces prêts. L’analyse d’une partie de la
dette bilatérale équatorienne, dont les conclusions sont présentées ci-après, a
en outre permis de dégager d’autres éléments contestables.
La Belgique :
La dette réclamée à l’Equateur n’est pas très élevée
puisqu’elle ne représente qu’un montant de 16,4 millions d’Euros. Comme pour
les autres pays européens,
tous les
prêts en cours sont de l’aide liée, le transport même devant revenir à une
entreprise du pays créancier comme il est stipulé pour les prêts belges. La
dette réclamée à l’Equateur est issue de neuf prêts contractés pour
4 projets différents. Le premier prêt
remonte au
5 décembre 1983 et le
dernier
au 9 janvier 2003. Les
informations ont été obtenues par un échange de questions réponses des
campagnes dettes à un représentant du Ministère belge des finances.
Le premier
prêt du 5 décembre 1983 portait sur un montant de 200 millions de FB
(1Euro=40,33FB) soit 4,95 millions d’euros et il semble avoir été utilisé pour
financer deux projets distincts. On
peut déceler
plusieurs éléments
contestables dans ce prêt :
-
Primo
, dans le prêt
intitulé
Varios proyectos , le
contrat qui y est lié date du 8 avril 1988 soit plus de 4 ans après la signature,
et il y est stipulé que 189 millions de FB du prêt du 5 décembre 1983 seront
utilisés pour financer 40 % d’un contrat d’achat de matériel médical à une
entreprise de Gembloux. Le
laps de temps
de 4 ans qui s’est écoulé entre l’octroi du prêt et la signature du contrat
semble bien témoigner que le prêt ne répondait pas à un besoin urgent et
impérieux de l’Equateur et que le gouvernement belge se serait montré plus
soucieux de trouver un débouché pour une entreprise belge que de répondre à un
vrai besoin de l’Equateur. Ce à quoi le responsable du Ministère des finances
n’a pas eu d’argument à opposer.
-
Secundo
, il nous a
confirmé
qu’aucune étude de prix,
pour contrôler si les prix facturés par l’entreprise de Gembloux étaient
conformes aux prix du marché,
n’a eu
lieu ; l’entreprise a ainsi pu facturer des montants supérieurs au
taux du marché. Cette façon de procéder, bien qu’elle ne soit pas illégale à
proprement parler
(1), est pour le
moins absolument illégitime.
-
Tertio
, si dans l’Accord
du 5 décembre 1983, il est stipulé à l’article 2 que le gouvernement équatorien
devra payer un
taux d’intérêt annuel de
2% sur le montant du prêt octroyé, un document de la Banque centrale de
l’Equateur relatif à ce prêt et daté du 28 décembre 1984
fait mention d’un taux d’intérêt de 8%. Le montant des intérêts
payés représentant selon un récapitulatif du Ministère équatorien des finances
plus de 900.000 euros sur un prêt de 4,6 millions d’euros, il ne correspond ni
a du 2%, ni à du 8%. Toujours concernant ce premier prêt du 5 décembre 1983, le
deuxième projet concerné est intitulé
Palma
Africana et porte sur l’achat de « dos calderas de residuos de
palma » pour un montant de 49, 7 millions de FB dont 25% est financé via
une partie de prêt d’Etat à Etat. Pour ce marché, l’entreprise équatorienne
Palmeras de Ecuador doit obtenir une licence d’importation du gouvernement. Or,
dans le cas où cette licence ne serait pas accordée, le point 4.2 du contrat
stipule que l’acheteur n’a pas le droit de renoncer au contrat.
Les prêts
concernant l’entreprise électrique INECEL se sont échelonnés sur une période de
6 ans entre 1992 et 1998. Alors que ces prêts ont représenté un total supérieur
à 10 millions d’euros, on
ne trouve
pas trace d’étude de faisabilité ni
d’étude d’impact. Cela peut être considéré comme relativement contestable,
même s’il n’existe pas en Belgique d’obligation légale de procéder à des études
d’impact.
Pour le prêt du
9 janvier 2003 concernant l’acquisition d’une station côtière pour les
Galapagos, il n’y a pas davantage eu d’étude de faisabilité ou d’impact.
Rafael Correa
pourrait exiger du gouvernement belge qu’il organise un audit public sur ses
créances vis-à-vis de l’Equateur avec la participation des organisations ayant
fait la preuve d’une expertise en matière de dettes. Nous rappellerons là que
le Ministre des finances, Didier Reynders, interpellé par Eric Toussaint sur la
question de l’organisation par les pouvoirs publics belges d’un audit officiel
sur les créances réclamées aux pays du Sud en Commission mondialisation du
Sénat belge le 13 mars 2006, a déclaré qu’il refuserait de répondre à cette
demande de la part d’organisations sociales belges. En revanche il a déclaré
qu’il y donnerait suite si la demande provenait d’un mandataire politique étranger.
C’est bien là l’occasion pour Rafael Correa de le prendre au mot et de lui
adresser cette demande officielle.
La France :
La
France réclame à l’Equateur un total de 179
millions de dollars. On peut contester la légitimité de prêts dont les taux
d’intérêts payés sont supérieurs au montant du capital. Ainsi le pays créancier
gagne sur deux terrains, non seulement il offre à ses entreprises des débouchés
qu’elle n’aurait pas eus autrement, mais il gagne également sur les montants
que cela lui rapporte. C’est ainsi le cas pour la France d’après la
documentation que nous avons pu obtenir sur 4 des 12 prêts à l’Equateur. Les
prêts sont grevés de taux d’intérêt élevés ainsi que d’autres charges cachées.
Ainsi l’accord du 16 mai 1988 prévoit un taux d’engagement annuel de 5% qui
vient s’ajouter au taux d’intérêt de base de 4,65% ce qui porte le taux à
9,65%, ce à quoi il faut rajouter 5% à titre de frais de gestion.
L’intérêt payé n’est donc plus de 4,65%
mais de 14,65%. Dans le cas d’un retard de paiement, le taux de pénalité
qui vient s’ajouter ne peut être inférieur à 11,65%, et vient bien évidemment
s’ajouter au reste.
La seule langue
reconnue pour le contrat et la correspondance est le français, ce qui
montre bien que c’est la France qui fixe les conditions.
Il s’agit donc
là d’une excellente affaire pour la France, les taux concessionnels de l’aide
publique au développement ne sont qu’un subterfuge qui vise à dissimuler le
coût réel de l’acquisition de biens ou services.
L’Espagne :
L’Espagne est le principal créancier
bilatéral de l’Equateur.
Elle lui réclame 396,8 millions dollars dont 378,2 en contrats originaux et
18,6 millions en restructurations auprès du Club de Paris. Le projet du barrage
de la Esperanza est censé transvaser l’eau du Daule jusqu’à Esperanza et de là
à un autre barrage, en théorie pour l’agriculture mais selon les organisations
paysannes il n’y avait pas d’eau pour eux mais bien pour les industries.
L’Italie :
L’Italie a financé environ 58 millions de
dollars pour le
projet de centrale
hydraulique Daule Peripa sur un montant total estimé de 214,8 millions de
dollars. Si le taux d’intérêt de 1% sur
30 ans n’est pas élevé, il semble que l’entreprise bénéficiaire italienne ait
ignoré les spécifications techniques du projet et vendu davantage de biens que
nécessaires. L’impact du projet du point de vue social et environnemental a été
négatif.
Le Danemark :
En cas de
paiement en
retard, le Danemark instaure une pénalité importante, un taux d’intérêt de
retard qui ne peut être inférieur à 8%. L’intérêt de retard sera intégré à
l’intérêt conclu à l’issue de la période de financement déterminée par le
créancier
(The default interest will be
compound at the end of the funding period as determined by the lender) , ce
qu’on peut assimiler à de l’anatocisme ou capitalisation des intérêts, ce que
l’actuelle Constitution équatorienne interdit. Le
contrat est uniquement disponible en anglais et il est stipulé que
toute la communication relative au contrat doit avoir lieu en anglais.
En conclusion,
ce bref aperçu des éléments contestables montre que le gouvernement équatorien
est en droit de
questionner la
légitimité de ses dettes bilatérales. Les travaux de la CAIC permettront
sans aucun doute d’apporter d’autres éléments pour fonder une décision
unilatérale du gouvernement équatorien de répudier sa dette extérieure. Le
gouvernement équatorien pourrait très bien s’appuyer sur sa légitimité sociale
et la volonté mise en avant de commencer à solder sa dette sociale vis-à-vis du
peuple équatorien pour mettre en place un tel acte unilatéral.
Cela serait un
acte fort car il créerait un précédent qui pourrait être extrêmement utile pour
quelques autres dirigeants du Sud qui sont soucieux de l’intérêt de leurs
peuples, pour la constitution d’un front de remise en cause voire de non
paiement de la dette. Cet acte pourrait avoir des conséquences au-delà de
l’Equateur en contribuant à transformer le rapport de forces entre dominants et
dominés au bénéfice de ces derniers ; plus largement, il pourrait
s’inscrire dans un processus plus large de transformation sociale en cours en
Amérique latine dont les avancées dans un pays ont des répercussions positives
sur l’ensemble du processus.
1- Il n’existe pas en Belgique d’obligation légale de procéder
à des études de prix.