Paradis fiscaux et judiciaires
CRISE FINANCIERE : VERTIGE AU BORD DU GOUFFRE
François de Lacoste Lareymondie
Séisme
financier à New York. Jusqu’à présent, les autorités monétaires et politiques,
notamment aux États-Unis, avaient accompli un parcours sans faute dans la
gestion de la crise(1) . On voit
aujourd’hui les limites d’une gestion au jour le jour.
Quand éclate la
crise des
subprimes, les autorités
ont d’abord accepté d’ouvrir en grand les guichets de refinancement des banques
afin d’éviter toute crise de liquidité. Elles ont ensuite directement organisé
la reprise de Bear Sterns, la cinquième banque d’investissement américaine, par
JP Morgan moyennant une couverture indirecte consentie par la F.E.D. (la banque
centrale américaine) sur 30 milliards d’actifs compromis. Elles ont encore pris
acte de la défaillance du cœur même du marché immobilier américain : il a bien
fallu que le gouvernement se résigne à ce que soit mise en jeu la garantie
implicite que le Trésor américain avait donné aux deux agences fédérales qui en
constituent le pivot, Fannie Mae et Freddie Mac, au travers d’une
nationalisation qui ne dit pas son nom ; il devrait lui en coûter au moins 200
milliards de dollars, et probablement 3 à 400.
Mais
l’irrémédiable ne s’était pas produit : aucune institution importante n’avait
fait officiellement défaut. Restait Lehman Brothers, n° 4 des banques
d’investissement, qui ne parvenait plus à assumer les pertes que recèlent les
quelque 50 milliards de dollars d’actifs «
toxiques
»
(2)
que recèle son bilan, ni à se refinancer. On savait depuis plusieurs mois
qu’elle cherchait éperdument un repreneur. Après le retrait du coréen KDB
initialement pressenti, la banque britannique Barclays a jeté l’éponge au cours
du week-end dernier. Pourquoi ? Parce que le secrétaire américain au Trésor,
Henry Paulson, a refusé d’engager des fonds publics : le gouvernement, déjà sur
la sellette à cause de Bear Sterns et des deux agences précitées, ne voulait
pas être davantage accusé de «
nationaliser
des pertes privées ».
En se déclarant en cessation de paiements,
Lehman Brothers a franchi un pas irrémédiable et entraîné le système financier
mondial au bord du gouffre ! Elle fait défaut, et ce défaut atteint
mécaniquement les 157 milliards de dollars d’obligations non garanties qu’elle
a émises et qui sont portées par une myriade de fonds d’investissement et de
banques à travers le monde
(3)
. Que valent-elles à présent et quelles pertes supplémentaires vont-elles
occasionner à leurs porteurs ? Sa défaillance a d’ailleurs été immédiatement
étendue à l’ensemble de ses filiales bancaires, notamment en Europe. Est-ce le
début de l’effet domino ?
L’effet domino en marche :
Les
banques d’investissement Américaines présentent
quatre particularités :
-
1°
Leur
activité est principalement tournée
vers les marchés financiers sur lesquels elles opèrent en qualité de
courtier ou d’investisseurs (Wall Street, c’est elles) ;
-
2°
Elles sont à
l’origine des innovations
financières qui ont dopé les marchés depuis vingt ou trente ans, et
notamment du recours massif à la
titrisation
d’actifs qu’elles ont revendus partout dans le monde non sans en conserver
d’importants volumes dans leurs propres bilans ;
-
3°
Elles n’ont
pas de dépôts de la
clientèle mais se refinancent sur les marchés par émissions d’obligations
et autres titres souscrits aussi bien par d’autres banques que par des
assureurs, des fonds d’épargne, etc. ;
-
4° N’étant
pas des banques classiques mais ayant la
réputation d’être très riches, elles étaient
peu surveillées.
Pourquoi
redouter
un effet domino, autrement
dit une «
crise systémique » ? Une
banque, quelle qu’elle soit, de dépôt ou d’investissement, est principalement
constituée de créances et de dettes, les fonds déposés par ses clients ou
empruntés par elle sur les marchés servant à financer les crédits qu’elle
consent ou les investissements qu’elle réalise ; les fonds propres, qui
appartiennent aux actionnaires et servent de garantie, ne représentent qu’une
petite proportion des engagements (réglementairement 8 % au moins). Elle
ne peut donc opérer que si ses clients, des
deux côtés, ont confiance dans sa capacité à gérer son bilan et à limiter ses
risques. Si toute une catégorie d’emprunteurs ou toute une classe
d’investissements fait massivement défaut, au-delà de ce que la banque peut
normalement assumer grâce à ses fonds propres, ce sont ses créanciers qui se
trouvent à leur tour menacés. De proche en proche, la défaillance des uns va
entraîner des pertes supplémentaires chez les autres, pertes qui vont se
cumuler puis entrainer de nouvelles défaillances, etc. Or présentement les
comptes des banques ont déjà été profondément affectés par la crise des
subprimes .
La mort programmée de Wall Street :
Le premier
risque d’enchaînement a été immédiatement paré : ce même week-end, la F.E.D. a
piloté la reprise de la troisième banque d’investissement américaine, Merill
Lynch, par Bank of America, première banque de dépôt du pays. Merill avait
pourtant levé plus de 10 milliards de dollars de capitaux auprès de fonds
souverains asiatiques et Proche -Orientaux au début de l’année pour combler ses
pertes : cela n’avait pas suffit. Mais le marché du refinancement bancaire
s’est à nouveau bloqué, obligeant les banques centrales à ouvrir d’urgence de
nouvelles facilités, à très grande échelle et en acceptant de réduire le niveau
des sécurités demandées aux banques. Quant au numéro deux des banques
d’investissement (Morgan Stanley), il est d’ores et déjà eu quête d’un
repreneur ; et le numéro un (Goldman Sachs) commence à donner des signes de
faiblesses. Et maintenant ?
Une
première certitude s’impose : les
banques d’investissement américaines sont
mortes ; et Wall Street, dans la configuration qui est la sienne depuis
trente ans avec son ingénierie débridée et son financement massif par
endettement, est en passe de mourir avec elles.
Deuxième certitude : nous sommes
brutalement entrés dans une nouvelle phase de la crise financière mondiale,
encore plus critique que la précédente :
le
pire n’est plus improbable.
Le surlendemain
de la défaillance de Lehman Brothers, c’est
AIG, premier assureur américain, affecté à son tour par les déboires
des marchés financiers et ayant vu le cours de son action chuter de plus de
90 %, qui ne parvenait plus ni à lancer d’augmentation de son capital ni à se
refinancer, et qui menaçait de déposer son bilan dans les 24 heures. Il a fallu
que la F.E.D. elle-même lui consente un prêt relais de 85 milliards de dollars,
bien qu’AIG ne relève pas de sa tutelle et qu’en principe, l’assureur n’ait pas
accès au guichet de la banque centrale. En contrepartie, la F.E.D. a pris en
garantie la totalité des actifs avec un gage sur 80 % des actions.
De fait, AIG a été indirectement
nationalisé. Les 60 millions d’assurés représentant l’Amérique profonde ont
pesé lourd dans la balance ; mais pas seulement. AIG est aussi le premier
assureur de crédits, avec 440 milliards de dollars de garanties accordées
(4).
La faillite les aurait fait tomber, mettant toutes les banques de la planète en
danger.
Les États, en
dernier recours
Une chose est
certaine :
malgré sa répugnance, le
gouvernement américain est désormais contraint d’intervenir et d’engager
massivement des fonds publics dans le sauvetage. Les banques exercent en
effet une fonction vitale de liquidité de l’ensemble de l’économie. Or les pertes
actuelles et potentielles, qui se chiffrent en centaines de milliards de
dollars, dépassent à présent ce que des investisseurs privés, quels qu’ils
soient, peuvent assumer.
En tout dernier
ressort, et quoi qu’en disent les théoriciens, la garantie ultime de la survie
des banques ne peut être fournie que par les États qui, seuls, disposent de
moyens financiers (par la ressource publique), juridiques (par la loi) et
politiques à l’échelle du système économique et financier dans son ensemble.
Quel que soit le
parti pris idéologique que l’on adopte, vient un moment où nécessité fait loi,
quand l’injection massive de liquidités, la baisse des taux d’intérêt et les
pressions exercées sur les actionnaires et autres acteurs privés ne suffisent
plus à enrayer la crise : des faillites bancaires en chaîne bloqueraient
rapidement le fonctionnement de l’économie toute entière, comme cela s’est
passé en 1929. On s’en approche à grands pas. Plus on tardera à mettre en place
les moyens de sauvetage du système dans son ensemble, c'est-à-dire un mécanisme
global de prise en charge publique des actifs compromis, dût-on nationaliser
les institutions les plus atteintes, plus la facture finale sera élevée. Quand
il y a le feu à la maison, on ne discute pas de la couleur du camion de
pompier. Il sera bien temps ensuite d’administrer aux banques et aux marchés
financiers les remèdes de fond dont ils ont besoin.
1- Cf. François de Lacoste Lareymondie, « Crise financière : du
coup de tabac à la tempête », Liberté politique n° 41, juin 2008.
2- Il s’agit, pour l’essentiel, d’actifs adossés à de
l’immobilier américain. Le montant indiqué est celui qui a été publié ; rien ne
garantit qu’il soit exhaustif, le retrait des repreneurs potentiels suggérant
plutôt le contraire.
3- Les plus exposées seraient des banques japonaises ; selon
les premières indications concernant les banques françaises, DEXIA en
détiendrait 500 millions et BNP Paribas 250.
4- Dont plus de 300 milliards de dollars au profit des banques
européennes.