AFRIQUE : Burkina-Faso
LE PROTECTIONNISME INTELLIGENT DE L’OUGANDA
ABC Burkina n° 298
Par un bel après -
midi, j’ai rencontré le docteur Gilbert Bukenya à sa résidence sur les rives du
lac Victoria. Nous avons parlé du futur de l’agriculture en Ouganda. Il me dit
: « En cultivant de façon plus réfléchie, les Ougandais pourraient non
seulement se développer davantage, mais gagner plus d’argent. »
Travailler de façon plus réfléchie
n’est pas un slogan vide, c’est la clé pour la modernisation de l’agriculture
en Afrique. Avocat de l’autosuffisance alimentaire en Ouganda, Le docteur
Bukenya souhaite que les Ougandais mangent davantage de riz cultivé chez eux,
et ainsi encouragent les producteurs et les transformateurs à investir
davantage pour produire davantage.
Bukenya
a depuis longtemps fait la
promotion
d’une nouvelle méthode pour faire pousser le riz sur les hauteurs (en
opposition au riz planté dans les marais), ce qui demande moins d’eau.
Adopter ce nouveau riz
fait partie de la formule « travail réfléchi ». Quand la production du riz a
commencé à augmenter, Bukenya et d’autres politiciens ougandais ont joué une
autre bonne carte.
Ils ont fait pression
avec succès pour obtenir une taxe de 75% sur le riz importé, ce qui a
stimulé encore davantage la production du riz local. Cette production a
augmenté de deux fois et demi depuis 2004, selon le ministère du Commerce,
atteignant 180 000 tonnes, alors que la consommation du riz importé a diminué
de moitié de 2004 à 2005 seulement.
Les
importateurs ougandais, constatant le changement, ont alors investi dans de
nouvelles machines dans le pays, créant des emplois et stimulant la concurrence
dans la production et les prix des producteurs. Les nouvelles machines, entre
temps, ont fait diminuer le coût du transport du riz domestique vers les
marchés, et ainsi
les consommateurs
paient maintenant le même prix qu’ils ont toujours payé.
L’Ouganda
est maintenant sur le point d’exporter son riz en Afrique de l’Est et ailleurs.
«
C’est un vaste domaine pour la
perception des impôts et la commercialisation des produits agricoles » a
déclaré Nelson Gagawala Wambuzi, Ministre d’État pour le commerce.
Le
succès rencontré dans le développement de la production du riz en Ouganda est
intéressant surtout parce que
les
habitants de la région sub-saharienne dépensent près de deux milliards de
dollars chaque année pour se procurer du riz produit en dehors de l’Afrique.
Le montant des dépenses pour se procurer du riz importé équivaut ainsi à lui
tout seul aux budgets nationaux du Ghana et du Sénégal.
Comme
de plus en plus d’Africains partent vers les villes, ils se tournent vers le
riz dont le stockage est facile et la cuisson rapide. Mais de telles dépenses
pour le riz importé sont un scandale parce que,
avec l’aide de politiques réfléchies, les producteurs africains
pourraient produire davantage de riz, peut-être même assez pour éliminer toute
importation de riz. L’essentiel de la production de riz du Pakistan, du
Vietnam, et surtout de l’Amérique est soutenu par des subventions, et peut
ainsi être déversé sur les marchés africains à très bas prix, parfois même en
dessous du coût de production. De plus, ces pays exportateurs de riz, y compris
les États-Unis, maintiennent des taxes d’importation rigides : de cette façon
ils protègent leurs agriculteurs face à la concurrence globale.
Dans les années 1990, les gouvernements africains
ont diminué fortement ou même éliminé les taxes sur le riz importé, poussés à
le faire par la Banque mondiale, le Fond monétaire international et l’influence
des économistes prônant le marché libre. L’hypothèse était que les pays riches
cesseraient en même temps de verser des subventions à leurs agriculteurs. Mais
ils ne l’ont pas fait. En réponse, quelques pays africains ont augmenté les
taxes sur le riz importé, violant ainsi un principe clé de la philosophie du
commerce néolibéral.
Ainsi, les taxes sur le riz fonctionnent
bien en Ouganda (Au Nigeria également où la production
de riz augmente tandis que le coût des importations de riz décline) et les
politiciens croient fermement que ces taxes doivent être maintenues. Les gros
exportateurs de riz, comme les États-Unis et le Vietnam, continuent à verser de
fortes subventions à leurs producteurs de riz. Sans protection, Les producteurs
africains subiraient encore une fois le préjudice des importations.
Certes,
les gouvernements africains devraient s’intéresser également aux autres
productions agricoles. Ils ont besoin de compter sur une diversité d’outils
économiques, y compris la protection de l’agriculture, pour aider les
producteurs de leurs pays.
De fait, toute l’économie asiatique qui a
réussi était construite sur des barrières tarifaires sélectives.
En Chine et aux Indes, les deux économies qui croissent le plus rapidement, ces
barrières existent toujours. Même la Corée et le Japon maintiennent de fortes
taxes sur le riz importé juste pour protéger le gagne-pain de leurs producteurs
de riz.
L’Ouganda
et les autres pays africains ont besoin de rester attentifs pour que le
protectionnisme ne devienne pas une couverture pour l’incompétence et la
corruption. Mais un protectionnisme sélectif n’est pas la panacée pour
l’Afrique, même quand de telles politiques aident les producteurs locaux.
Cependant,
une économie basée sur la
confiance en soi est un objectif louable pour la plupart des pays africains ;
et l’expérience de l’Ouganda suggère une approche possible longtemps dénigrée
par la communauté internationale.
Depuis
trop longtemps, les gouvernements africains ont écouté le chant des sirènes du
marché libéral – et
ont souffert de trop
d’ouverture et non pas le contraire. Avec les États-Unis et l’Union
européenne qui ne sont pas prêts à cesser de verser des subventions à leurs
agriculteurs, l’expérience de l’Ouganda dans le domaine du riz mérite une
attention plus grande, parce qu’elle montre que les Africains ne sont pas
nécessairement des victimes passives des forces économiques internationales.
Ils luttent et, au moins pour ce qui est des champs de riz en Ouganda, ils
réussissent.
par G. Pascal Zachary , 9 septembre 2008