LE MONDE | 27.06.06 | 11h08 • Mis à
jour le 27.06.06 | 11h08
PORT-AU-PRINCE ENVOYÉ SPÉCIAL -
Quelle est votre stratégie face à
l'insécurité alors que les kidnappings et les assassinats de policiers ont repris
après la trêve observée au moment des élections ?
Je ne
vais pas tomber dans la réponse facile de comparer l'insécurité dans d'autres
pays et à Haïti.
Il faut d'abord
renforcer les instruments pour combattre le crime. J'ai soumis au Parlement
la confirmation de l'actuel chef de la police, et il faudra aussi nommer un
secrétaire d'Etat à la sécurité publique et réorganiser la police avec l'aide
de la Minustah (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti).
C'est un problème angoissant mais qu'on ne pourra pas résoudre en un tour de
main. Il faudra d'abord construire les instruments, pas seulement la police,
également le système judiciaire. C'est le dernier carré de résistance des
hors-la-loi, que ce soit le crime international organisé, le crime national, la
contrebande. Et puis aussi se pencher sur la question sociale. Nous avons le
programme d'apaisement social qui pourra
créer des emplois et nous permettre d'avancer dans le programme de désarmement.
Mais l'Etat haïtien est très faible, il faudra le faire avec l'aide de la
Minustah.
Cette
recrudescence de l'insécurité a-t-elle des motivations politiques ou s'agit-il
de banditisme de droit commun ?
Je
pense que c'est du droit commun, je ne pense pas qu'il y ait des motivations
politiques.
Comment
est accueillie la confirmation du chef de la police, Mario Andresol ?
M.
Andresol a donné des signes de vouloir changer les choses. L'international me
dit de travailler avec lui. J'ai travaillé avec lui sous ma première
présidence. L'impression de la population, c'est que c'est quelqu'un qui veut
changer la police et qui veut que la police fasse vraiment son travail.
La
Minustah a été accusée de ne pas s'attaquer au problème de l'insécurité. Qu'en
attendez-vous ?
Quand la Minustah est arrivée, il y avait un effondrement
de l'Etat, une situation insurrectionnelle. Sa
tâche était de rétablir l'ordre. Nous sommes en discussion pour redéfinir son
mandat. Ce ne sera plus une mission de rétablissement de la paix mais de
maintien de la paix à travers le renforcement des institutions précisément pour
préparer le départ de la Minustah. Le gouvernement doit être plus présent. La
Minustah devra travailler non seulement en accord avec le gouvernement, mais je
dirai presque sous la supervision du gouvernement, de l'Etat haïtien. Nous
allons discuter avec eux pour savoir de quelle façon ils pourront aider au
renforcement de la police et de la justice.
Qu'en
est-il de l'idée de créer un corps de gendarmerie aux côtés de la police ?
Ma
conviction est que
l'armée n'est pas
nécessaire. La discussion est de savoir si ce corps serait à l'intérieur de
la police ou s'il faut un corps séparé. La police doit rester auxiliaire de la
justice pour appréhender les criminels, maintenir l'ordre public, s'occuper de
la circulation routière.
Il faudra un
corps pour la sécurisation des frontières, la surveillance des bâtiments
publics, des ports, des aéroports, pour intervenir en cas de désastre naturel,
pour lutter contre la contrebande et participer à des tâches comme la
surveillance des forêts. Je vais réfléchir sur la manière d'articuler cela
avec le
service civil obligatoire,
qui est inscrit dans la Constitution.
Quelles
mesures sont prises pour affronter la corruption et le clientélisme ?
L'arrestation du directeur de l'Ucref (Unité centrale de renseignements
financiers) a semé le doute...
M.
Jean-Yves Noël est toujours directeur de l'Ucref. Il est à son poste et il n'a
jamais été question pour le gouvernement de le remplacer. D'ailleurs, M.
Jean-Yves Noël n'a pas été arrêté sous le gouvernement de Jacques-Edouard
Alexis. Je n'accuse pas le gouvernement précédent, mais je dis que nous
n'étions pas en plein contrôle de l'appareil gouvernemental à ce moment-là.
Nous pensons qu'il n'était pas justifié qu'il reste en prison. S'il y a plainte
contre lui, il faut qu'elle suive son cours, mais la décision de prison ferme
n'était pas justifiée. Il faut un système de contrôle de la corruption.
Il ne suffit pas d'avoir un homme intègre,
il faut aussi un système qui permettra d'être sûr que la corruption n'existe
pas. Il faut par exemple un mécanisme transparent pour la passation de
marchés, un seul guichet pour que quand un investisseur vient il n'ait pas à
réaliser cinquante, soixante démarches où il devra laisser un bakchich. Il faut
des procédures simples, transparentes, claires et vérifiables.
Où en
sont les dossiers des personnalités comme Yvon Neptune (ancien premier ministre
de l'ex-président Jean-Bertrand Aristide) qui sont en prison ?
Nous
respectons la séparation des pouvoirs. L'exécutif ne peut pas s'immiscer dans
les affaires de la justice. Cependant, le président de la République est garant
de la bonne marche des institutions. Je me suis entretenu cette semaine avec
Louis Joinet
[expert de l'ONU pour les
droits humains en Haïti] et je vais le rencontrer en France pour voir
comment la Commission des droits de l'homme des Nations unies peut nous aider
en ce qui concerne la justice et les droits de l'homme.
Après
la formation du gouvernement, dans un climat de dialogue et d'ouverture, où en
sont vos relations avec l'ex-président Aristide et son parti, la Famille
Lavalas ?
Pendant
la campagne, j'ai écouté
la population.
Elle
veut que tout le monde se mette
ensemble, qu'on sorte des zizanies factices, inutiles. Cela fait vingt ans
que le peuple haïtien vote, mais il n'a encore jamais vu les résultats positifs
et concrets de son vote. C'est pourquoi il demande à la classe politique de se
mettre ensemble. Pendant toute ma campagne, j'ai dit que si j'étais président
je parlerais à tout le monde sauf aux assassins, aux voleurs et aux dealers de
drogue. C'est ce que je fais et c'est, je crois, ce que tout le monde attend.
Nous avons commencé à parler avec les secteurs politiques représentés au
Parlement. Mais il faudra élargir ce dialogue aux secteurs politiques qui ne
sont pas représentés au Parlement et à la société civile.
Et ceux
qu'on a vus, par exemple le 14 mai [jour
de la prestation de serment de M. Préval], réclamer bruyamment le retour de
l'ancien président ?
Ma
réponse à cette question est simple : la Constitution dit qu'aucun citoyen n'a
besoin de visa pour quitter le pays ou y revenir. Donc la réponse ne
m'appartient pas.
En quoi
consistent le pacte de gouvernance à vingt-cinq ans et le programme
d'apaisement social ?
Le
pacte à vingt-cinq ans est une façon d'inviter les gens à réfléchir ensemble.
C'est une façon de dire qu'on ne peut pas construire un pays si on n'a pas une
vision à long terme. Par exemple, si nous prenons les grandes villes d'Haïti,
surtout les villes côtières, qui se sont développées à partir d'un certain type
de production agricole, ces villes, y compris Port-au-Prince, n'ont plus la
capacité de se développer autrement que sur un mode de bidonville. N'est-ce pas
le moment de dire : créons dix villes du millénaire et créons les réserves
foncières nécessaires sur deux cents, trois cents hectares pour ces nouvelles
villes, qui seraient basées sur l'enseignement, l'éducation, les nouvelles
technologies de l'information. Si on ne crée pas ces réserves aujourd'hui, même
si c'est dans vingt-cinq ans qu'on les construit, on ne pense pas vraiment le
développement. Il faut un accord national, une réflexion nationale, il faut
embarquer tout le monde dans ce projet, sur une perspective longue, même s'il
faut parfois rêver.
Y a-t-il
une structure, un agenda, un secrétariat, ou est-ce une bonne idée qui va
rester informelle, qui ne va pas "atterrir" ?
C'est
une bonne idée, et elle a déjà donné des résultats. Le premier résultat, c'est
le gouvernement. Voilà une plate-forme qui n'a pas de majorité au Parlement et
qui a obtenu la quasi-unanimité des voix ; il n'y a pas un vote négatif, il y a
eu deux abstentions, l'une au Sénat et l'autre à la Chambre des députés.. Comme
c'est nouveau, il y a une structuration à faire. Deux structures existent déjà,
la structure parlementaire et la structure gouvernementale. J'ai proposé une
superstructure de réflexion politique avec des techniciens dans différents
domaines qui puissent alimenter la structure politique d'éléments de réflexion
et qui puissent mettre en forme les recommandations des structures politiques.
Nous avons commencé à travailler avec les Eglises. Tous les leaders des
secteurs politiques qui ont participé à la mise en place du gouvernement ont
tenu une séance de travail avec la conférence épiscopale. On le fera aussi avec
les protestants pour penser l'éducation et la santé puisque ces deux entités
religieuses contrôlent un grand réseau de santé et d'éducation. Il suffit
d'avoir la bonne volonté et l'ouverture d'esprit nécessaires pour que nous
acceptions de cheminer ensemble.
Et
quant au programme d'apaisement social ?...
C'est
un mot que je n'aime pas, inventé par une institution financière
internationale. Cela ressemble à un programme pour faire dormir les gens,
l'apaisement social, je n'aime pas ça. Je crois qu'il faut s'occuper des hommes
difficiles mais en faisant des activités structurantes, permanentes. Dans le
budget, nous avons mis de côté 15 millions de dollars
(quelque 12 millions d'euros), c'est la partie haïtienne ; mais
nous envisageons dans le cadre de la renégociation du CCI (cadre de coopération
intérimaire) qui a lieu en ce moment de travailler avec les principaux
bailleurs pour qu'une partie des ressources qui sont à notre disposition puisse
être mobilisée. Il y a mille fiches de projets, répartis sur tout le
territoire, nous faisons des "paquets" au niveau municipal pour qu'il
y ait une cohérence et éviter le saupoudrage.
Quelle
est votre évaluation de l'aide internationale dans le cadre du CCI ? On dit que
700 millions de dollars ont été dépensés sur le montant de 1,3 milliard promis ?
Le
grand problème avec l'aide internationale, c'est qu'il n'y a pas de plan de la
maison Haïti, et les donneurs proposent ce qu'ils ont. Si on avait un plan
Haïti, nous pourrions demander aux donneurs ce qui nous semble être nécessaire.
C'est la première démarche de rectification qu'on devra faire par rapport à
cette relation avec l'international. C'est pourquoi, quand j'étais en Argentine
et que M. Kirchner
[le chef de l'Etat]
m'a demandé après les félicitations d'usage
"qu'e
pouvons-nous faire pour Haïti ?", je lui ai dit : Mon drame, monsieur
le Président, c'est que je ne sais pas. Nous avons une fuite de cerveaux
importante, les ONG prennent les meilleurs techniciens qu'elles paient beaucoup
plus cher. J'ai été étonné de voir quelqu'un comme Frantz Verella, qui avait un
salaire important à la BID (Banque interaméricaine de développement), se
sacrifier pour devenir ministre, mais ce n'est pas chaque jour qu'on voit cet
esprit de sacrifice.
Il faut des
techniciens pour penser le développement.
Voilà
quelques jours, j'ai rencontré une mission du Fonds monétaire international, à
qui j'ai dit "ne m'envoyez pas de l'argent, envoyez-moi des
techniciens". Durant mon premier mandat, quand
[le Français Michel] Camdessus dirigeait le FMI, nous avions mis
sur pied un programme de recrutement de techniciens. L'actuel ministre des
finances était arrivé dans le cadre de ce programme ; nous avions alors environ
vingt-cinq techniciens payés par les institutions financières, le FMI avait la
mission de chercher ces techniciens et la Banque mondiale et d'autres bailleurs
les payaient au même tarif qu'à l'étranger. Je pense qu'il s'agit d'abord de
trouver les techniciens pour penser ce développement. Si l'on ne fait pas ça,
on continuera à recevoir ce que veulent bien donner ou ce qu'ont les bailleurs.
En
outre,
les bailleurs font trop de choses.
La Banque mondiale intervient sur les routes, dans la santé, l'éducation, la
bonne gouvernance, la justice, la police... La BID intervient dans les mêmes
domaines, l'Union européenne aussi et avec des procédures différentes.
On a l'impression que le gouvernement passe
son temps à coordonner ce que font la BID, la Banque mondiale et l'Union
européenne. Nous leur disons : Simplifions les choses, spécialisez-vous, la
BID prenez les routes, l'Union européenne, prenez l'éducation ou la santé, etc.
Nous n'avons pas la capacité de gestion pour coordonner tout cela. Le
CCI a
dix-neuf tables sectorielles, le ministre des finances se retrouve sur sept
tables, le ministre de la justice sur trois tables, le ministre de l'éducation
sur cinq tables, ils n'ont pas le temps de faire leur travail de ministre,
c'est inefficace. Il faudrait trois tables : la table des infrastructures pour
la BID, la table de l'éducation pour l'Union européenne, et la table de la
santé pour la Banque mondiale. Sinon, ça ne marche pas.
Quels
sont les résultats de vos voyages à travers les Amériques, du Chili au Canada,
en passant par Cuba et le Venezuela ?
Le
premier résultat concret, c'est de
maintenir Haïti dans l'actualité. Le deuxième, c'est
d'expliquer à ces Etats la situation haïtienne, et le troisième
résultat – en ce qui concerne par exemple le groupe ABC (Argentine, Brésil,
Chili) –, c'est la formation d'une
commission
ABC pour aider le gouvernement haïtien à réfléchir sur son développement.
Prenez les conditions de travail du Parlement. Le parlementaire a pour tout
espace sa chaise. Les commissions n'ont pas d'espace, il n'y a pas de technostructure
pour aider à penser les lois, à les rédiger. C'est pareil pour l'exécutif. Nous
n'aurons pas la capacité de tout penser, de tout rédiger. Dans n'importe quel
Parlement et n'importe quel gouvernement, s'il n'y a pas de techniciens, on ne
pourra pas avancer. Pour moi, c'est la chose principale, ce n'est pas l'argent.
Comment
évaluez-vous la coopération cubaine ?
On ne
va pas opposer les différents types de coopération. Chaque coopération a sa
spécificité. Les Cubains n'ont pas de ressources financières, mais ils ont les
ressources humaines nécessaires. Aujourd'hui, parmi nos 140 communes, 55 ne
sont pas encore couvertes par la présence médicale cubaine. Un inventaire a été
fait. Vingt doivent être couvertes tout de suite grâce à un redéploiement dans ces
communes-là. Voilà un type de coopération sur le terrain qui apporte une
amélioration dans la vie des gens. Les Cubains ont un système socio-économique
qui n'est pas celui d'Haïti, où existe la libre concurrence, le marché. Nous
nous rendrons dans des pays comme la République dominicainen qui sont plus
proches de nous en matière de développement, pour voir ce qui s'y fait.
Quelle
a été la réaction des Etats-Unis à vos voyages à La Havane puis à Caracas ?
Ils ne
m'ont pas fait de confidence ni de commentaire. Aujourd'hui, presque tous les
pays de la Caraïbe sont regroupés dans PetroCaribe. C'est une bonne initiative
qui se fait dans le respect de l'indépendance de chaque pays. Quand j'étais là
[à Caracas], après moi,
[le sénateur] Joe Kennedy a été reçu par
le président Chavez.
Qu'attendez-vous
de ce voyage en Europe, et particulièrement de l'étape à Paris ?
D'abord
une
meilleure compréhension de la
situation en Haïti. Nous allons expliquer la nouvelle situation. C'est le
plus important pour moi, tant à l'Union européenne, à Bruxelles, auprès du
gouvernement belge, qu'auprès du gouvernement français. Dans tous ces voyages,
je n'oublie pas les
Haïtiens qui vivent
à l'étranger. Aujourd'hui le tiers de notre population vit à l'étranger.
Ces 4 millions d'Haïtiens qui vivent à l'étranger contribuent à hauteur de 20 à
25 % du PIB, et dépensent beaucoup d'argent dans leurs voyages, l'éducation de
leurs enfants, à hauteur de 1,3 milliard de dollars par an. C'est pratiquement
le même chiffre que le CCI, mais en ce qui les concerne, c'est chaque année. Si
on arrive à les rassurer pour qu'ils viennent plus régulièrement en Haïti, nous
pouvons doubler ou tripler cet apport de la diaspora. Au cours de la première
étape de ce voyage, je me rends à Miami, où se tient une conférence sur le
tourisme. Elle réunit des Haïtiens qui veulent faire du tourisme en Haïti, qui
ont déjà commencé d'ailleurs.
La
France a dit qu'elle pourrait aider Haïti pour l'annulation de la dette. Cela
fait-il partie des dossiers qui vont être discutés à Paris ?
L'annulation
de la dette est liée à des conditions de progrès dans la gouvernance, dans la
captation des ressources de l'Etat. Nous devons d'abord satisfaire ces
conditions pour qu'il y ait effacement de la dette. On avance avec l'appui du
Fonds monétaire et la poursuite des réformes économiques. Avec la Banque
mondiale et la BID aussi. Là où la France peut donner un coup de main, c'est
dans le domaine de la dette bilatérale, qui concerne le Club de Paris. Le gros
de la dette bilatérale concerne la France, l'Italie et l'Espagne, car les
Etats-Unis ont diminué la leur. L'appui de la France s'affirme largement à
travers l'Union européenne. Mais l'un n'exclut pas l'autre. Un pays membre de
l'Union européenne peut faire quelque chose de complémentaire sur le plan
bilatéral, il y a là une opportunité pour la France d'aller au-delà, car après
tout Haïti a une relation historique et unique avec la France.
Les
investisseurs commencent-ils à revenir ?
L'ancien
Club Med va rouvrir bientôt. Il a été repris par un consortium de capitaux
haïtiens et étrangers, des Haïtiens locaux et de la diaspora. Des investisseurs
haïtiens se sont groupés pour construire une centrale électrique de 30
mégawatts. Il y a des projets pour ouvrir des zones franches, les terrains sont
déjà acquis, les études sont en cours. Je suis au courant d'au moins trois
projets associant des Haïtiens et des étrangers.
La
lumière sera-t-elle faite sur l'assassinat de Jean Dominique [célèbre journaliste assassiné en 2000] ?
Comme
je l'ai dit, je vais impliquer l'international dans le dossier de la justice.
Louis Joinet m'a assuré qu'il était prêt à venir nous donner un coup de main
sur ces dossiers.
Propos recueillis par
Jean-Michel Caroit