Résumé des conclusions du séminaire Le Farm Bill américain et la Politique
Agricole Commune : quels enjeux pour demain ?
L’agriculteur est au cœur de processus
économiques, sociaux et environnementaux qui jouent des rôles centraux pour
l’avenir de l’humanité et de la planète :
-
Il produit de la nourriture, dont la quantité et la qualité
doivent
satisfaire les 6,5 milliards de
citoyens du monde ;
-
Il
produit une énergie, qui, si l’on croit
les perspectives de croissance de la demande et de réduction des grandes
composantes de l’offre énergétique actuelle, devrait être appelée à un grand
avenir ;
-
Il
exploite les ressources naturelles, qui
sont aussi ses facteurs de production et qui, si leur gestion ne respecte pas
les cycles de leur reproduction, peuvent s’amenuiser dangereusement ;
enfin,
-
Il
mobilise encore près de 45% du travail
humain, ce qui constitue la base matérielle de près de trois milliards
d’hommes, de femmes et d’enfants.
L’agriculteur
agit aujourd’hui dans un monde fini, si ce n’est quelques fronts pionniers qui
rongent les dernières massifs forestiers primaires, dans une économie largement
mondialisée et dans une société très polarisée. Même si, depuis quelques
décennies, nous sommes entrés dans l’ère des bilans alimentaires, sanitaires, économiques,
sociaux et environnementaux globaux, c’est toujours l’agriculteur qui doit
produire l’alimentation et l’énergie, reproduire les ressources naturelles,
mobiliser et rémunérer la moitié du travail mondial.
Ces différentes fonctions assumées par
l’agriculteur n’ont aucune raison de s’optimiser si elles s’exercent, sans une
mise en cohérence. Aucune raison, que les offres et les demandes
s’équilibrent, que la qualité de l’alimentation respecte des standards
sanitaires satisfaisants, que les productions d’aliments et d’énergie se
complètent, que les productions respectent les cycles de reproduction des
ressources naturelles, que les vitesse d’exclusion d’agriculteurs correspondent
aux capacités d’inclusion des paysans exclus dans d’autres secteurs de
l’économie… Le marché a des vertus considérables, notamment celles d’esquisser
un ordre simple entre producteurs et consommateurs, malheureusement
les marchés agricoles n’ont aucun souci de
l’intérêt général et ne s’auto - régulent pas.
Au contraire, les
déséquilibres s’amplifient si aucune intervention extérieure ne vient faire
œuvre de régulation.
Sans remettre en
cause les nécessaires mécanismes de marché, il
convient donc de définir des cadres communs et des interventions
publiques qui vont inciter ou obliger les producteurs à rectifier des
comportements qui, sans eux, pourraient être sources de déséquilibres et
d’ignorances des logiques non marchandes et des contraintes sociales et
environnementales et qui, grâce à eux, doivent amener les producteurs à
produire des externalités positives et non négatives, en bref, outre les
productions agricoles et énergétiques, les amener à produire de l’intérêt
général. Ces cadres, interventions, incitations ou interdits sont constitutifs
des politiques publiques qui doivent réguler les productions et les échanges
aux différentes échelles territoriales. Ils sont constitutifs des politiques
agricoles nationales ou régionales et des politiques commerciales
internationales, faute de pouvoir s’accorder sur une « politique agricole
commune mondiale » qui ne peut se concevoir que si une instance
démocratique mondiale voyait le jour !
Nous touchons aujourd’hui du doigt
l’ampleur des conséquences résultant des dérèglements ou des négligences des
politiques publiques nationales et des mécanismes de régulation
internationaux :
-
L’alimentation est insuffisante et ce n’est que l’
absence de pouvoir d’achat de près de deux
milliards de personnes qui masque cette insuffisance. Pourra-t-elle suivre
une demande qui devra s’accroître considérablement du fait de la croissance
démographique et, espérons-le, de la progression des pouvoirs d’achats des plus
pauvres ?
-
La qualité de l’alimentation laisse
aussi à désirer soit
du fait de l’allongement des circuits dans des contextes d’encadrement
sanitaire déficient soit du fait de la vulnérabilité croissante des processus
industriels de production et de distribution de la nourriture. Pourrons-nous
réduire les risques que vont s’amplifier dans ces systèmes à vulnérabilité
croissante ?
-
La production d’agro-carburants est
encore balbutiante.
Ni leur rendement énergétique ni leur bilan carbone ni leur bilan économique ne
sont pour l’heure convaincants. Lorsque ceux-ci seront plus compétitifs et
qu’ils pourront se développer sans incitations massives, comment leur
production pourra-t-elle s’insérer à la fois dans les systèmes énergétiques et
dans les systèmes agro-alimentaires sans entraîner des perturbations
considérables dans ces systèmes majeurs ?
-
L’exploitation des ressources
naturelles et le recyclage des sous-produits toxiques ont déjà des conséquences
graves. La
pérennité de certains écosystèmes n’est plus assurée du fait de trop fortes
intensifications et d’inadaptation des modèles techniques stéréotypés à la
diversité des milieux naturels. Comment pourra-t-on lancer des processus
nouveaux d’intensification, requis par le besoin d’atteindre des niveaux
supérieurs de production, sans surexploiter les ressources naturelles et
détruire le patrimoine commun de l’humanité qui constitue aussi le capital qui
permettra aux générations à venir de poursuivre une exploitation raisonnable et
durable ?
-
Le travail humain, incorporé dans la
production agricole et, plus largement, dans les économies rurales, est de plus
en plus mal rémunéré.
Les processus de paupérisation, d’exclusion et d’émigration s’accélèrent et
s’intensifient. Ce processus, connu depuis plus d’un siècle dans nos sociétés,
risque de provoquer une grande purge des économies paysannes - une purge par la
misère - et conduire à de véritables hémorragies précipitant la très grande
majorité des paysans vers des océans de pauvreté. La vitesse d’exclusion de
l’agriculture est incomparable avec la vitesse de possibles inclusions dans
d’autres secteurs de l’économie. Comment pourra-t-on à la fois freiner la
croissance démographique et restaurer ou, le plus souvent, instaurer des
conditions de travail et de vie décentes dans les campagnes pour éviter la
création de ces océans de misère vers lesquels seront chassés trois milliards
d’exclus ?
Ces questions
fondamentales se posent à la communauté internationale puisque
l’alimentation, l’énergie, l’environnement
et la migration sont aujourd’hui des questions qui doivent être traitées en
grande partie à l’échelle mondiale. Elles se posent aussi à toutes les
agricultures du monde avec, il est vrai, des approches et des intensités
différentes.
Ces questions
sont celles que
doivent se poser les
gouvernements lorsqu’ils définissent les politiques publiques qui touchent
à l’agriculture, politiques qui concernent bien des domaines, mais que, pour
plus de simplicité, nous appelons les politiques agricoles nationales ou,
lorsque des régions sont constituées, les politiques agricoles communes. Ils
doivent aussi se poser ces mêmes questions lorsqu’ils s’efforcent de négocier
les régimes des échanges internationaux que ceux-ci soient bilatéraux,
interrégionaux ou multilatéraux.
Ces questions
doivent être posées dans l’actualité qui est la notre : celle de la
négociation commerciale et de la
conclusion
du cycle de Doha, celle de la définition de la prochaine Farm Bill américaine
et celle du bilan et de la réforme de la PAC.
Nos
organisations suivent la négociation commerciale qui se déroule dans le cadre
de l’OMC. Du fait du poids de nos agricultures, de l’impact qu’elles ont sur
toutes les agricultures du monde et de leurs responsabilités sur
l’alimentation, l’environnement, l’énergie et l’emploi agricole, nous, ONG,
organisations de producteurs et universitaires européens et nord-américains,
avons décidé de porter un regard croisé, européen et américain, sur nos
politiques respectives, PAC et Farm Bill.
Le séminaire de
Washington des 14 et 15 mai 2007 a permis de mettre en commune des
informations, des questionnements et des analyses. Nous avons quelques mois
pour construire un « Programme TransAtlantique » avant de nous
retrouver en Allemagne pour en finaliser l’élaboration, arrêter la nature et
l’intensité de nos échanges entre les deux rives de l’Atlantique Nord et pour
envisager les opportunités d’actions communes et rappeler aux autorités les
cinq questions qui nous inquiètent et leur proposer quelques éléments de
réponses.
Henri Rouillé
d’Orfeuil Président de Coordination SUD
Contacts :
Fabrice Ferrier
Chargé des
coopérations internationales à Coordination SUD
Email : ferrierATcoordinationsud.org
&
Alexandra Strickner
Institute for Agriculture and
Trade Policy
Email : astricknerATiatp.org
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