Justice et Paix : L'AFRIQUE SE MOBILISE



L’autre Afrique se construit dans les quartiers

L’émancipation du continent se fait par le renforcement de la société civile


Une interview(1) d’Aminata Traoré(2), Mali

       Pour échapper à la pauvreté, les Africains doivent retrouver leur créativité et refuser l’ordre dominant du Nord, estime Aminata Traoré. L’émancipation du continent passe par l’éveil des consciences et le renforcement de la société civile. L’altermondialiste malienne concrétise sur le terrain sa vision d’une «autre Afrique».

«Un seul monde»: Dans le quartier de Missira, à Bamako, vous avez réalisé un projet d’aménagement qui passe pour un modèle de développement local. Les habitants se sont mobilisés pour paver les rues, fermer les caniveaux et réhabiliter le marché, en utilisant des matériaux locaux. Ils ont créé des espaces verts et des places de jeux. Comment expliquez vous le succès de cette initiative?
       Aminata Traoré: Ce projet est baptisé «Le soi, les voisins, le quartier». Il répond à un besoin profond, mais rarement extériorisé, de reconstruire notre être de citoyens maliens et africains, souvent éclaté entre deux cultures et deux mondes. J’ai l’intime conviction qu’en nous réconciliant avec nous-mêmes, et les uns avec les autres, nous pouvons prendre soin de notre environnement immédiat: le quartier. En construisant ma maison dans ce quartier défavorisé et en aménageant ma rue, à mes frais, j’ai éprouvé le sentiment de m’accomplir et de me rapprocher de mes voisins. Ces derniers ont alors sollicité mon aide pour améliorer les autres rues. La principale force de l’initiative découle de cette demande des populations, qui est le levier indispensable à leur participation. Sa deuxième force réside dans la création d’emplois temporaires, notamment pour les jeunes, qui a permis d’injecter une bonne partie du financement dans les ménages, souvent démunis, du quartier. Les jeunes gens posaient les pierres, tandis que les jeunes filles, munies de truelles, remplissaient les joints avec du ciment. Elles se chargeaient également d’arroser les plantes, ainsi que les rues pour les solidifier après la pose des pavés.

Cette expérience novatrice a-t-elle engendré des dynamiques de changement à une plus grande échelle ou influé sur les politiques nationales de développement?
L’initiative de Missira a fait tâche d’huile dans d’autres quartiers de la ville. Séduits par son impact, des hommes et des femmes se sont mobilisés, ils ont créé leurs propres associations et rejoint la nôtre. Ensemble, nous avons formé la Fédération des associations maliennes pour l’assainissement et la protection de l’environnement. La coopération luxembourgeoise, notre principal partenaire extérieur, vient de mobiliser des moyens qui permettront, dans les mois à venir, de quadrupler la superficie assainie. Malheureusement, je n’ai pas enregistré la même sollicitude du côté des pouvoirs publics. S’il en est ainsi, c’est parce que nos politiques de développement urbain portent l’empreinte de la Banque mondiale, dont les programmes d’ajustement structurel ont considérablement nui à nos villes: suppression d’emplois, désengagement de l’Etat, privatisation des services publics, etc.

Le Mali compte aujourd’hui quelque 4000 associations et organisations non gouverne- mentales. Compte tenu de sa dispersion, la société civile est-elle en mesure de s’impliquer dans la gestion des affaires publiques?

       Les associations continuent à proliférer, mais leur nombre importe peu. Le problème, c’est qu’elles manquent de vision, de conviction. Rares sont celles qui peuvent analyser les enjeux et proposer des alternatives. Une société civile digne de ce nom a le devoir d’être critique. Or, au Mali comme dans les autres pays africains, elle est souvent instrumentalisée par l’Etat, les parties politiques ou les donateurs. À l’instar des pouvoirs publics, la société civile est piégée par le besoin de financement extérieur. Les bailleurs de fonds ont encouragé son émergence, car ils veulent avoir l’assurance qu’un contrôle s’exerce sur le pouvoir local. Les Maliens ont bien compris cette démarche et créé une pléthore d’associations. Pour être sûres d’obtenir des financements, ces dernières conçoivent des activités susceptibles de plaire aux donateurs, mais qui ne reflètent pas nécessairement la demande de la population.

Estimez-vous que les donateurs devraient revoir certaines stratégies pour mieux répondre aux besoins de la population?

       Les initiatives identifiées par ou avec les populations mériteraient d’être plus soutenues qu’elles ne le sont à l’heure actuelle. D’autre part, les bailleurs de fonds feraient bien d’analyser objectivement l’impact de leur soutien massif à la décentralisation, par exemple. Contrairement aux apparences, ce processus profite surtout aux élus locaux, qui veulent capter les fonds destinés aux populations.

«Une autre Afrique est possible», tel est votre credo et celui du Forum social africain. A quoi ressemble-t-elle?

       Cette autre Afrique est souveraine, libérée du fardeau de la dette extérieure; elle ne se plie plus au diktat des nations riches et des institutions internationales de financement. Ses populations partagent la même vision des alternatives au modèle unipolaire. Elle est aux antipodes de l’Afrique actuelle: pillée, surendettée, téléguidée, scindée par des acteurs politiques et institutionnels qui ne rendent pas de comptes aux peuples.

On pourrait ajouter à ce sombre tableau la corruption et la mauvaise gouvernance. Quelle part de responsabilité leur imputez-vous?

       La corruption, qui entache tant l’image de notre continent, n’est pas une spécificité africaine. C’est une dimension intrinsèque du capitalisme mondialisé qui sous-entend que tout est monnayable. Il y aurait moins d’impunité, donc de corruption, si les changements en cours émanaient de nous et autorisaient le contrôle citoyen. Pour l’heure, ce n’est pas le cas. Le financement par la communauté internationale des politiques néo-libérales, non concertées et contraires aux intérêts des Africains, est la première forme de corruption à combattre. Il y a incitation des élus à la trahison et à la corruption financière, dans la mesure où l’avis des bailleurs de fonds importe plus que celui des populations. Du reste, celles-ci n’ont pas les moyens de contrôler la mise en œuvre de décisions macroéconomiques qui viennent d’ailleurs. L’Afrique souffre également de l’aliénation de ses élites, qui sont vulnérables et soumises. L’articulation de la culture et de l’économie, qui nous aurait permis de juguler la pauvreté, en est compromise.

Quel rôle doit jouer la culture dans l’émancipation de l’Afrique que vous préconisez?

       La pensée unique, qui caractérise l’ordre économique dominant, va de pair avec déculturation et déshumanisation(3). L’Afrique doit avoir la volonté politique de puiser dans son propre patrimoine pour se réconcilier avec elle-même. La reconstruction personnelle et celle du lien social – à l’image de ce qui a été fait à Missira – est une exigence éminemment culturelle qui rime avec liberté et créativité politique. Chaque peuple devrait pouvoir questionner sa culture et ses repères, puis décider librement de les assumer, de les améliorer ou de les rejeter. Je souhaite que nous menions un débat de fond sur ce qui nous aliène et nous appauvrit. Au point où nous en sommes, il s’agit de sauver l’homme et son âme, face à l’argent roi.



1- Source: Interview parue dans le no 2/2007 d’Un seul monde, le magazine de la Direction du développement et de la coopération (DDC). Entretien avec Jane-Lise Schneeberger.
2- Aminata Dramane Traoré, née en 1947 à Bamako, a obtenu un doctorat en psychologie sociale à Paris. Après avoir fait de la recherché à l’Université d’Abidjan, elle a dirigé un projet régional du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) sur la promotion des femmes dans la gestion de l’eau et de l’assainissement. De 1997 à 2000, elle a été ministre de la culture et du tourisme du Mali. Membre fondatrice du Forum social africain, elle a également mis sur pied le Forum pour l’autre Mali, un espace de débat public sur la mondialisation. À Bamako, Aminata Traoré a créé un complexe culturel qui abrite un centre de recherche-action, un restaurant-galerie et une auberge. Elle a publié trois ouvrages de plaidoyer en faveur de l’Afrique: L’Etau (1999), Le Viol de l’imaginaire (2002) et Lettre au président des Français à propos de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique (2005).
3- Lorsqu’Aminata Traoré dit que «la pensée unique, qui caractérise l’ordre économique dominant, va de pair avec déculturation et déshumanisation» et qu’«au point où nous en sommes, il s’agit de sauver l’homme et son âme, face à l’argent roi», nous avons de bonnes raisons d’interpréter son message non seulement comme condition de l’émancipation de l’Afrique mais de remettre en question notre propre situation. Effectivement, la soi-disant élite cultivée du monde occidental, avons donné naissance à l’idéologie néolibérale de l’argent et avons tout fait au moyen de la mondialisation pour l’imposer au monde entier si nécessaire par la force. Cependant, le «capitalisme mondialisé» a laissé de profondes traces également chez nous. Nous avons de bonnes raisons de diriger notre regard vers les dévastations sur le plan psychique et social de notre société et de réfléchir sur notre propre émancipation par rapport aux institutions économiques et financières internationales. Le plus tôt sera le mieux. L’Afrique nous montre comment. Notre émancipation aussi résultera d’une prise de conscience et du renforcement de la société civile (Notes de l’auteur).
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