Sociétés globales
à responsabilité limitée ( 26.06.07
)
Il n’est pas possible de comprendre les
enjeux du débat sur la responsabilité sociale des entreprises sans jeter un
regard en arrière. Dans les années 1970 déjà, la thématique avait fait la une de
l’actualité. Deux décennies plus tard, les organisations non gouvernementales
(ONG) et le mouvement altermondialiste ont remis la question à l’ordre du jour.
Dans les années 1970, la discussion sur
les sociétés transnationales, aussi appelées multinationales, a eu lieu dans un
contexte fort différent. Les pays du Sud étaient encore en position de force –
tant dans les enceintes de l’ONU (à l’exception du Conseil de sécurité) que
dans le débat public. Encouragés par le succès des pays de l’OPEP qui avaient
réussi à maintenir les prix du pétrole à un niveau élevé, les pays en
développement exigeaient un nouvel ordre économique plus juste et plus
favorable au développement. Tout comme aujourd’hui, les débats portaient
essentiellement sur les multinationales et leurs contributions au développement
économique. L’opinion dominante était de l’avis que la puissance grandissante
des groupes transnationaux mettait les pays du Sud en danger et devait donc
être limitée.
En 1974, l’Assemblée générale de l’ONU adopta
une Charte sur les droits et devoirs économiques des Etats. Cette charte
autorisait les gouvernements à imposer des restrictions et des contrôles aux
investissements directs. Une année auparavant déjà, l’ONU avait créé une
Commission traitant des multinationales (Centre des Nations Unies sur les
sociétés transnationales UNCTC). Dès 1977, cette commission a coordonné les
négociations sur un projet de code de conduite pour les dites sociétés. La
commission élabora un projet de texte prêt à être négocié. Selon ce texte, les
sociétés transnationales devaient respecter les droits humains; elles devaient
éviter toute corruption et s’engager en faveur de la protection des
consommateurs et de l’environnement.
Terrain de jeu étendu pour les Global Players
Peu après, la
situation politique mondiale connut un revirement total. Durant les
années 1970, les Etats-Unis n’avaient fait
que de la résistance passive dans les forums de l’ONU. Ils n’avaient certes
accordé que peu de concessions aux pays en développement durant ces années,
mais ils ne bloquaient pas non plus systématiquement les négociations entre le
Nord et le Sud.
Dès l’entrée en fonction
de Ronald Reagan en 1981, leur attitude changea complètement.Ils misèrent
sur la
confrontation au détriment du
dialogue Nord - Sud. La politique économique de Reagan déclencha, dès 1982,
une
crise de la dette dans les pays
en développement, ce qui contribua également à réduire les partisans du
dialogue au silence. Peu étonnant, dès lors, que les négociations sur un code
de conduite pour les sociétés transnationales aient échoué.
En 1993, les USA réussirent même à imposer
la dissolution de l’UNCTC.
Depuis le début des années 1990, la
situation a encore empiré. Toutes les négociations récentes visaient à
accorder une plus grande marge de manoeuvre aux sociétés transnationales. Les
accords multilatéraux de l’OMC et les accords bilatéraux ont systématiquement
renforcé les droits des entreprises face aux gouvernements. Le projet d’Accord
multilatéral sur l’investissement (AMI) de l’OCDE, aujourd’hui enterré, aurait
quasiment transféré le droit à l’expropriation aux multinationales.
De nos jours, ces sociétés globalisées
n’hésitent pas à utiliser leur plus grande liberté de mouvement. Elles
peuvent s’approvisionner, investir, produire et vendre dans le monde entier, et
ne s’en privent pas. En revanche, elles ne sont de loin pas disposées à assumer
leur responsabilité sociale.
La résistance citoyenne s’organise
Dans les années 1970, les ONG n’étaient
pas représentées dans les forums de l’ONU qui traitaient du comportement des entreprises. Mais les
premières campagnes qui dénonçaient les abus flagrants de certaines sociétés
transnationales se mettaient en place. Une des plus connues s’opposa au
marketing agressif du lait en poudre pour bébés dans les pays du Sud par
Nestlé. Les campagnes contre les entreprises de marque se multiplièrent. En
Europe, des militants de Greenpeace occupèrent en 1995 la plate forme
d’extraction de pétrole Brent Spar pour empêcher son immersion et alerter
l’opinion. Le public allemand refusa de s’approvisionner aux pompes à essence
de Shell qui accusa un recul des ventes de près de 50 %.
Suivirent des
campagnes contre Nike et le fabricant de vêtements GAP afin d’attirer
l’attention sur les conditions de travail chez les fournisseurs asiatiques de
ces entreprises. La DB a repris la thématique en
1999 avec sa Campagne Clean Clothes (CCC). Les nouveaux moyens de
communication rendent ces campagnes rapides et plus efficaces. McSpotlight, un
site web analysant la face cachée du géant du fast-food, est en ligne depuis
1996. Comme Nestlé dans les années 1970, McDonald’s a contribué sans le vouloir
à faire largement connaître cette campagne en déposant une plainte pour
calomnie à l’encontre du site. Le juge constata lors de son jugement que la
publicité de McDonald’s induisait en erreur et instrumentalisait les enfants
montrés. De plus, le groupe se voyait condamné pour cruauté envers des animaux,
des salaires trop bas et des pratiques antisyndicales.
À Seattle, tous contre Sans Scrupules & Cie
Lorsque les chefs d’Etat et de gouvernement du G8 se
réunirent en 1998 à Birmingham pour leur sommet annuel, ils se trouvèrent
confrontés à près de 60 000 manifestants contre l’endettement du Sud. Mais
c’est seulement dix-huit mois plus tard – dans les fumerolles de gaz
lacrymogène
à Seattle, lors de l’échec
du Sommet mondial de 1999 de l’OMC – que les médias «découvrirent» le mouvement
altermondialiste. Les critiques et les protestations ne s’adressaient pas
seulement aux gouvernements et aux organisations internationales, mais aussi
aux sociétés transnationales en tant que moteurs d’une mondialisation au seul
profit des intérêts privés. À la suite de ces événements, une violente
polémique éclata en Suisse au sujet d’un sommet auparavant largement ignoré: le
World Economic Forum (WEF) de Davos. La Déclaration de Berne, avec son Public
Eye on Davos, a suivi les débats dès 2000 et continue encore actuellement.
La
critique face aux Global Players se déclinait en
trois axes :
abus
concrets de certaines grandes entreprises – comme la destruction
irresponsable de l’environnement, la violation des droits humains et de la
législation du travail dans les pays du Sud – étaient dénoncés.
multinationales aient imposé unilatéralement leurs vues dans les
enceintes du Fonds monétaire international (FMI), de la Banque mondiale (BM),
de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du G8.
pouvoir
de la publicité sur nos modes de consommation et notre vision du monde
était abordé sous la devise
«No Logo».
De fait, la
critique à l’encontre des sociétés transnationales n’était qu’une réaction
légitime face aux agissements des grandes entreprises. Ces sociétés globalisées
avaient fait éclater le cadre étatique.
Sur
le plan international, en effet, une protection efficace des travailleurs, de
l’environnement et des consommateurs fait défaut. On cherche en vain une
réglementation contraignante de la lutte contre les cartels ou une imposition
fiscale supranationale.
Une responsabilité sociale de façade?
Les
entreprises ont réagi en créant la notion
de «responsabilité sociale des entreprises» afin de diminuer la pression et
d’empêcher les gouvernements ou les organisations internationales de leur
imposer, à terme, de prendre de véritables mesures.
Parallèlement à
l’évolution des transnationales, de nouvelles formes de coopération avec la
société civile ont vu le jour. Les ONG agissent en tant que partenaires lors de
la mise en oeuvre ou en tant qu’instance de légitimation d’initiatives
volontaires. À ce jour, des milliers d’initiatives communes existent. D’autres
ONG (dont la Déclaration de Berne) ne se contentaient pas d’actions en
responsabilité sociale purement volontaire, mais
exigeaient des règles contraignantes à tous les échelons.
Lors du
Sommet de Johannesburg en 2002, soit dix ans après le légendaire Sommet de la
terre à Rio, cette polarisation était manifeste. D’une part, on y présenta plus
de 200 «partenariats» entre entreprises et ONG comme résultat officiel de la
conférence (l’ONU désigna même ce résultat comme «important»).
D’autre part,
une coalition d’ONG du Nord et du Sud exigeait des réglementations
contraignantes afin d’obliger les entreprises ayant commis des abus à devoir
rendre compte de leurs agissements devant
un tribunal. Leurs idées peuvent se résumer par le terme anglais de
corporate
accountability , soit
l’obligation des entreprises à rendre des comptes à la société.
Grâce à la
ténacité de la coalition Peoples Action for Corporate Accountability la
déclaration politique finale du Sommet de Johannesburg reflète cette
préoccupation. Les Etats ont en effet convenu «
qu’il faut que les entreprises du secteur privé respectent l’obligation
de rendre compte, laquelle devrait être établie dans un cadre réglementaire
transparent et stable».
Malheureusement,
cette déclaration est restée lettre morte. Un groupe de travail de la
Sous-commission des Nations Unies pour la protection et la promotion des droits
de l’homme a développé de 1999 à 2003 des normes de droits humains qui auraient
dû être contraignantes pour les entreprises. Face aux critiques virulentes des
gouvernements et des entreprises, la Commission des droits de l’homme de l’ONU
a refusé d’avaliser lesdites normes.
Pour le moment, il n’existe donc que le
Pacte mondial de l’ONU purement volontaire. Les entreprises signataires du
pacte ne s’engagent qu’à respecter dix principes très généraux sur les droits
humains et le respect de l’environnement. Les instances pouvant contrôler
l’application de ces principes et sanctionner leur violation font défaut.
Des mesures
volontaires, mais pas à n’importe quel prix :
Les
initiatives volontaires souffrent d’un
grand défaut :
-
Pour
être vraiment efficaces, les objectifs ne doivent pas être fixés au rabais.
-
D’autre
part, il est
essentiel qu’une majorité
des entreprises participent à l’effort.
Or, dans la
pratique, on constate que, si les exigences sont élevées, peu d’entreprises
voudront participer. Et vice-versa. L’exemple du Pacte mondial de l’ONU
l’illustre bien. De nombreuses entreprises l’ont signé, car il n’exige aucune
mesure concrète.
L’utilité de telles initiatives volontaires
dépend aussi de la pression exercée par l’opinion publique. Mais la société
civile ne dispose que de ressources limitées. La pression sur les entreprises
est surtout efficace lorsqu’il s’agit de vendre un produit de marque au
consommateur final et que les entreprises craignent les réactions de leur
clientèle. Pour les matières premières ou les produits semi-finis, la pression
est bien plus faible. Il est donc évident que les mesures volontaires des
entreprises ne sauraient suffire. Il est cependant illusoire de vouloir
instaurer des règles contraignantes au plan international dans le contexte
politique actuel. Les chances sont tellement minimes que nous devons à tout
prix amener les entreprises à réduire de plein gré leur impact négatif sur les
hommes et l’environnement. À court terme, il faudra donc opposer non pas les
mesures légalement contraignantes aux mesures volontaires, mais les initiatives
volontaires efficaces et substantielles aux pseudo - mesures laissées au bon
vouloir des entreprises.
Andreas Missbach
Cet article est tiré de la brochure Mains
sales et belles paroles )