Les entreprises ne
doivent pas devenir de simples marchandises
par W. Wüthrich,
Zurich
Ces dernières
semaines, notre journal s’est penché à maintes reprises sur des changements
inquiétants de l’économie suisse («Horizons et débats» du 16 avril notamment).
Des hedge funds(1) (ou fonds
spéculatifs) et des sociétés de private equity(2)
(ou sociétés de capital investissement) ont racheté rapidement et, parfois,
subrepticement des entreprises prestigieuses telles que Saurer, Unaxis et
Sulzer.Les sociétés suivantes ont attiré l’attention à ce sujet: Victory,
Renova (Viktor Vekselberg), Everest et Laxey Partner. Des banques du pays,
telle la Banque cantonale de Zurich, ont participé activement à ce phénomène.
Mais de grands fonds américains, comme Texas Pacific, Blackstone, Kohlberg,
Kravis and Roberts (KKR), opèrent aussi en Suisse. La plupart des grands ont
leur siège à New York et à Londres. Alarmée par ces événements, l’Industrie
suisse des machines, des équipements électriques et des métaux (Swissmem) a
invité ses membres à une sorte de landsgemeinde le 28 juin. La provenance des
invités est internationale. Le conseiller fédéral Blocher, chef du Département
de Justice et Police, le ministre des Finances du Luxembourg, le président de
la direction générale de la Banque fédérale d’Allemagne, le conseiller
économique du président de la Fédération de Russie Poutine et le président des
experts conseillers de la chancelière fédérale d’Allemagne, donneront des
conférences. On évoquera les problèmes de la place financière et du lieu de
fabrication suisses – dans un contexte européen. Les lignes suivantes sont
consacrées à cette situation.
Il y a deux ans,
le
vice-chancelier actuel de la
République fédérale d’Allemagne, Franz Müntefering, a comparé les hedge funds
et les sociétés de private equity à des sauterelles. Il se référait à
l’histoire de Moïse dans l’Ancien Testament: Comme Pharaon ne voulait pas
laisser partir les Hébreux, le Seigneur frappa l’Egypte de dix fléaux. Lors du
huitième fléau, un vent d’est apporta les sauterelles: «Elles mangèrent toute
l’herbe du pays et tous les fruits des arbres restés après la grêle. Il ne
resta rien de vert sur les arbres et dans les prairies de tout le pays
d’Egypte.» (Exode, chapitre 10).
Les activités
actuelles des hedge funds et des sociétés de private equity y ressemblent
beaucoup. La politique et les médias s’en préoccupent de plus en plus. En
Suisse, un renforcement urgent de la loi sur les Bourses entrera en vigueur le
1er juillet. Les déclarations obligatoires seront plus strictes que jusqu’à
maintenant. Les Chambres fédérales examinent un projet de loi étendue sur
l’Autorité de surveillance des marchés financiers (LAUFIN), qui devrait entrer
en vigueur en 2009. Entre-temps, des institutions notables, telles que la Banque
fédérale d’Allemagne, la Banque centrale européenne et l’OCDE ont procédé aussi
à des examens et ont fait rapport (voir la «Neue Zürcher Zeitung» du 22 mai).
Enquêtes de la
Banque fédérale d’Allemagne et de la Banque centrale européenne
Nous allons maintenant résumer les points de vue de la
Banque fédérale d’Allemagne, de la Banque centrale européenne et de l’OCDE.
Celles-ci ont répondu aux questions suivantes: quelle est l’ampleur des
activités des hedge funds et des sociétés de private equity? Dans quelle mesure
les banques se consacrent-elles à ce type d’affaires? Quels risques cela
fait-il courir aux marchés financiers et à la société? La quintessence des
réponses est la suivante:
Les auteurs
s’efforcent de réduire l’importance de la comparaison avec les sauterelles que
fait Franz Müntefering
(3).
Tous les rapports susmentionnés affirment que les
fonds financiers exercent également des effets économiques positifs et
aident à stabiliser le système financier. Cela se justifie ainsi: par
exemple les entreprises qui font l’objet d’une acquisition travaillent souvent
de manière peu efficace et utilisent mal leurs réserves; les diverses parties
de l’entreprise se complètent mal ou une combinaison avec d’autres entreprises
générerait de meilleurs résultats; une nouvelle direction ou un autre groupe
permettraient d’accroître la rentabilité; il en résulterait un bénéfice sur le
plan de l’économie nationale également.
Parfois, les
journaux économiques ont accueilli ces estimations avec gratitude. En
Allemagne, certains ont même affirmé que l’essor économique actuel était dû aux
sauterelles, qui auraient
renforcé la
capacité de prestations et la compétitivité de maintes entreprises (Finanz
und Wirtschaft du 2 juin). En revanche, d’autres observateurs soulignent qu’une
restructuration sérieuse des entreprises achetées n’est guère possible dans
cette atmosphère de salle de jeux. Ils
critiquent
particulièrement les techniques suivantes des fonds financiers:
1.
Le fonds s’endette massivement pour accroître le
rendement des montants investis. À un million de fonds propres font souvent
face quatre millions de fonds de tiers.
2.
La technique de transfert de montagnes de dettes et de
recapitalisation est également très critiquée. Nouveaux propriétaires, les
fonds financiers ont des droits étendus, ce qu’un exemple illustrera. Un fonds
achète l’entreprise x pour 1 milliard de francs suisses. Il finance cet achat
en recourant à ses propres liquidités à raison de 200 millions et en
s’endettant à raison de 800 millions. Il remet alors les 800 millions de dettes
ou une grande partie de ceux-ci à l’entreprise x à titre d’amortissement.
3.
De plus, une recapitalisation peut avoir lieu.
Dans ce cas, le fonds exigera que l’entreprise x lui rembourse les 200 millions
– prélevés initialement sur ses propres liquidités – ou une partie de ceux-ci.
C’est
donc non pas l’entreprise mais le fonds qui profite de la
recapitalisation, qui lui permet de remplir ses caisses. L’entreprise,
quant à elle, se voit retirer du capital et en sort affaiblie. En résumé, elle
doit fournir à long terme une grande partie du prix d’achat que le fonds a
payé.
Cette situation
explique pourquoi la plupart des
entreprises considèrent une reprise comme négative et parlent de reprise
hostile. Elle explique aussi pourquoi certains fonds peuvent absorber une
entreprise après l’autre sans connaître eux-mêmes de difficultés. Une interview
accordée par Ronny Pecik, directeur de Victory, en témoigne. Cette société de
participations autrichienne a acheté, ces derniers mois, toute une série
d’entreprises suisses prestigieuses ou y a participé de manière déterminante.
Interrogé sur la situation financière de Victory, Ronny Pecik a répondu: «
Nous sommes très peu endettés. Notre
situation est très confortable. Nous procédons immédiatement à notre
financement, comme le font les grandes sociétés de private equity telles que
Blackstone et Texas Pacific.» (Finanz und Wirtschaft du 26 mai)
Ces processus
expliquent comment peuvent se réaliser les rendements de 20 ou 30%, voire davantage,
que les grands fonds de participation ont atteints en 2006 aux Etats-Unis, par
exemple.
Les analystes de
la Deutsche Bank et de la Banque centrale européenne constatent que
les dettes des entreprises ont augmenté
considérablement ces dernières années et qu’elles ont mis maintes entreprises
en difficultés.
Les rapports
décrivent également la coopération au sein du secteur. Ils observent les
mécanismes suivants: une société de private equity exerce des pressions sur une
entreprise; une autre achète l’entreprise acculée et la revend peu après au
prochain investisseur financier, ce qui coïncide souvent avec la constitution
de nouvelles dettes. La répartition des tâches entre les investisseurs
financiers peut être la suivante: le premier retire de la Bourse l’entreprise
rachetée, le deuxième la restructure, le troisième effectue sa fusion avec une
autre entreprise et le quatrième introduit la nouvelle entité en Bourse, chaque
investisseur réalisant un bénéfice.
Quelles sont les
conséquences?
Lors de leur
rencontre de Potsdam, les ministres des finances des grands pays industrialisés
se sont exprimés en faveur d’un
renforcement
des échanges d’informations avec les hedge funds et les banques participantes.
La rencontre du G-8 qui s’est tenue à Heiligendamm a fait sienne cette
recommandation. La transparence doit être améliorée et les autorités nationales
de surveillance doivent prendre garde aux risques. Toutefois, aucune
réglementation du secteur n’est tentée. La proposition allemande de mener un débat
sur les hedge funds et d’adopter un code de bonne conduite a échoué face à la
résistance du Royaume-Uni et des Etats-Unis.
Ampleur du
phénomène
Qui participe aux hedge funds et aux
sociétés de private equity? Parmi les nombreux fonds, on distingue ceux
dont les investisseurs placent des patrimoines atteignant des millions, voire
des milliards. En règle générale, l’
identité de ces personnes est inconnue.
Il y a également des fonds «normaux», dans lesquels investissent les caisses de
pensions et les petits épargnants. On a appris récemment que la Chine avait
l’intention d’investir 3 milliards de dollars dans Blackstone, une des grandes
sociétés de private equity des Etats-Unis («Neue Zürcher Zeitung» du 27 mai).
Actuellement, le nombre et le volume des
fusions et acquisitions sont considérables. Il ne se passe pas un jour sans
une opération portant sur des milliards. Thomson Financial, entreprise
spécialisée dans le recueil de données économiques, a dénombré, pendant les
cinq premiers mois de l’année en cours, 16 010 fusions et acquisitions d’un
montant total de 2340 milliards de dollars. Un tiers environ de ce montant
provenait de hedge funds et de sociétés de private equity.
Les quelque 8000
fonds spéculatifs gèrent 1400 milliards de dollars. Comme ils s’endettent
beaucoup lors d’acquisitions, leur capacité financière atteint 5500 milliards.
Pendant les quatre premiers mois de l’année, ils ont encaissé 84 milliards de
commissions («Neue Zürcher Zeitung» du 5 avril).
Le revenu des
managers suscite l’indignation. En 2006, le chef de Blackstone, par exemple, a
encaissé 400 millions de dollars, alors que John Arnold, manager du fonds
spéculatif Centaurus Energy recevait quelque deux milliards. Face à ces
montants, le revenu de Daniel Vasella (Novartis) paraît quasiment modeste (30
millions de francs suisses). Dans le film «Pretty Woman», Hollywood donne un
aperçu des activités de ces fonds financiers. Partenaire de Julia Roberts,
Richard Gere joue le rôle de manager d’une société de private equity.
Les grandes
banques d’investissement gagnent des milliards comme conseils et
accompagnateurs d’acquisitions. Durant les trois premiers mois de l’année
seulement, Goldman Sachs a réalisé 95 opérations d’un montant total de presque
300 milliards de dollars. Aux places deux et trois figurent Morgan Stanley (273
milliards) et J.P. Morgan Chase (228 milliards), suivies par Citygroup (227
milliards) et Credit Suisse (200 milliards) (Finanz und Wirtschaft du 12 mai).
Le secteur des fonds spéculatifs et des
sociétés de private equity est devenu financièrement si puissant que l’on se
demande inévitablement comment il influence la politique.
Standard and
Poor’s tire la sonnette d’alarme
Certaines personnes ont plus de poids dans le monde de la
finance que des politiciens comme Müntefering. L’une d’entre elles s’est
exprimée récemment («Neue Zürcher Zeitung» du 22 mai): Standard and Poor’s,
agence de notation qui évalue la solvabilité, la santé financière des
entreprises et leur attribue une note (Rating), c’est-à-dire, le cas échéant,
une sorte de label de qualité. Elle examine avant tout si les dettes sont
supportables, si elles ne portent pas préjudice au développement de
l’entreprise. Elle a
constaté que la
solvabilité des sociétés qui ont été rachetées souffre du fait qu’elles doivent
supporter les dettes de l’opération. En fin de compte,
c’est l’entreprise qui en fait les frais: ce sont les salariés qui
doivent, par leur travail, payer les intérêts et l’amortissement. Tout
récemment, Standard and Poor’s vient de tirer la sonnette d’alarme à propos de
8 grandes entreprises qui ont été reprises par des fonds de financement. En
jargon financier, cela signifie que les entreprises ont été «punies»,
rétrogradées au rang de junk bonds (ou obligations pourries). Cela veut dire
que
leur solvabilité a considérablement souffert et qu’elles devront payer
des intérêts plus élevés. Les créanciers doivent éventuellement s’attendre
à ce que, par exemple, leurs obligations ne leur soient plus remboursées, comme
cela s’est produit dans le cas de Swissair. Standard and Poor’s part de l’idée
que les entreprises très endettées peuvent avoir des difficultés dans la
conjoncture qui devient de plus en plus délicate.
TXU et Saurer:
deux exemples
TXU est une
entreprise électrique texane. Saurer est une importante usine de construction
mécanique établie en Suisse orientale. Ce sont toutes les deux des entreprises
prestigieuses nées au XIXe siècle. Elles ont toutes les deux subi des pressions
de hedge funds et de sociétés de private equity et ont finalement été
rachetées. Voici quelques détails:
1. Il y a 4 mois, Kohlberg, Kravis and
Roberts (KKR), Texas Pacific et Goldmann Sachs Capital Partners ont racheté TXU
pour la somme considérable de 45 milliards de dollars («Neue Zürcher Zeitung»
du 26 février). Ils ont contracté plus de 30 milliards de dettes. (À titre de
comparaison, l’immense chantier des nouvelles transversales alpines, LNFA, doit
coûter 20 milliards de francs suisses). Même si l’on tient compte du fait
qu’aux Etats-Unis, tout est un peu plus important qu’ailleurs, la dimension
sociale de cette opération est monstrueuse. Qui va décider maintenant de
l’approvisionnement en électricité de presque 2 millions et demi de ménages et
d’entreprises?
TXU a ses propres centrales. Un coup
d’oeil jeté dans ses livres de comptes nous apprend que la firme a déjà 25
milliards de dettes. Si maintenant elle doit «se mettre sur le dos» 30
milliards de plus, cela risque d’être trop, même pour une entreprise
gigantesque. Ces dettes accumulées artificiellement risquent de la mener à la
faillite. Elle risque également de faire des économies sur les mesures de
sécurité. C’est à cette conclusion que sont parvenus les analystes de Standard
and Poor’s quand ils ont tiré la sonnette d’alarme et ont attribué à TXU une
mauvaise note. Ce n’est d’ailleurs pas un cas unique. L’agence de notation a
évalué de la même manière 7 autres grandes entreprises américaines connues
(4)
qui ont été rachetées de la façon décrite ci-dessus par des fonds de
financement. Cet événement est si explosif que la place financière suisse a mis
sur pied un groupe de travail comprenant des spécialistes d’UBS, de CS, de ZBK,
de Postfinance et de la Bourse suisse SWX qui vont observer et analyser la
situation («Neue Zürcher Zeitung» du 22 mai). Que se passe-t-il lorsqu’une
entreprise de cet ordre de grandeur s’effondre sous le poids de ses dettes?
Swissair s’est effondré sous le poids d’une dette de 14 milliards de francs.
Les conséquences ont ébranlé durablement le pays tout entier.
2. Le rachat de Saurer a également entraîné des dettes
importantes. Il a été mené par Victory et Renova, sociétés de participations de
Viktor Vekselberg. Ces jours derniers, on a appris que l’américain Citygroup
avait accordé un crédit de 2,5 milliards de francs qui doit être remboursé par
OC Oerlikon (ci-devant Unaxis et Saurer). Autre fait inquiétant: les racheteurs
ne permettent pas qu’une instance indépendante comme Standard and Poor’s
examine la solvabilité d’OC Oerlikon. Ce genre de contrôle contribue à l’image
de marque des firmes renommées (Finanz und Wirtschaft du 9 juin).
Le débat en Suisse
La lecture de la
presse montre que la situation est évaluée de manières diverses. Bilanz, par
exemple, publie quelques reportages et enquêtes très approfondis sur
l’oligarque russe Viktor Vekselberg et sur la vague de rachats de sociétés en
Suisse. (Bilanz 3/4/7/8/2007)
Les auteurs
constatent à de nombreuses reprises que la Suisse offre des conditions
particulièrement favorables aux acquisitions. Ainsi, un commentateur de Finanz
und Wirtschaft écrivait le 12 mai: «
Il
est relativement facile de réaliser les acquisitions sans que les racheteurs
aient grand-chose à craindre pour leur image. Les syndicats n’ont pas
d’influence notable, le gouvernement n’adopte pas – et c’est bien ainsi –
d’attitudes nationalistes et même les organes de surveillance de l’Etat
résistent à la tentation d’intervenir en renforçant, pour des raisons
politiques, les obstacles administratifs.» (Finanz und Wirtschaft du 12
mai).
Mais certains
représentants de l’économie réagissent différemment. Edgar Oehler, président
d’Arbonia-Forster AG, ne mâche pas ses mots dans la SonntagsZeitung du 8 avril:
«
Ce qui se passe avec OC Oerlikon et
Saurer est une catastrophe pour la Suisse. Je me demande s’il est judicieux de
lâcher de tels ogres dans l’économie.» Ce qu’il a dit des banques qui se
prêtent à ce jeu n’était pas moins net. D’autres chefs d’entreprise sont du
même avis. Johann N. Schneider-Ammann, président de l’industrie suisse des machines,
des équipements électriques et des métaux (Swissmem) et conseiller national
PRD,
s’élève avec véhémence contre le
fait que les entreprises soient réduites au rôle de «simples marchandises».
Comme nous l’avons signalé plus haut, il a appelé les membres de son
association à se réunir le 28 juin en une sorte de landsgemeinde. L’avenir de
l’industrie suisse doit être librement débattu.
De «simples
marchandises»?
Les entreprises sont-elles de simples marchandises qu’on
achète et revend comme des pommes de terre ou des voitures? Cette question
cache celle de la shareholder value (valeur actionnariale, création de valeur
pour les actionnaires) et de la stakeholder value (valeur partenariale). La
valeur actionnariale occupe le premier plan dans le débat.
Aux yeux des actionnaires, l’entreprise doit optimiser le profit et
augmenter la valeur de l’entreprise à longue échéance. Le message des stakeholders (parties prenantes), en revanche, est
relégué au second plan. Rappelons que les parties prenantes sont des
acteurs qui n’ont pas les droits de propriété des actionnaires mais qui
contribuent de diverses manières à la prospérité de l’entreprise. Il ne s’agit
pas seulement des salariés qui y
travaillent quotidiennement
mais de tout
l’environnement social de la région qui apporte une contribution à
l’entreprise, par exemple en veillant à fournir une excellente formation
professionnelle et des infrastructures. En font également partie les clients et
les fournisseurs. Les parties prenantes ont aussi des exigences dont une
direction d’entreprise moderne tient compte.
Comme chez les
anciens Romains?
Du point de vue
juridique, la valeur actionnariale
correspond à la notion de propriété en droit romain, laquelle a été adoptée
par le Code civil suisse et beaucoup d’autres codes.
L’actionnaire est propriétaire et a des droits très étendus. Ceux
qui conçoivent les droits des actionnaires de manière exclusive (c’est-à-dire
sans inclure les parties prenantes) ne doivent pas oublier que les Romains
connaissaient encore l’esclavage et qu’ils pouvaient acheter ou vendre une
entreprise ou un domaine rural avec les esclaves. C’était pareil au Moyen Age.
Aujourd’hui, les salariés peuvent certes quitter l’entreprise mais ceux qui
observent ce qui se passe sur le «marché des fusions et acquisitions» a
l’impression que la différence avec les usages romains n’est pas si grande.
Qu’est-ce que
cela signifie? Quiconque interprète aujourd’hui les droits des actionnaires «à
la manière des Romains» fait la guerre à la population éclairée. C’est ce que
les fonds de financement ont tendance à faire car ils
ne s’intéressent ni aux salariés ni au contexte de l’entreprise
rachetée et considèrent en général leur participation comme temporaire.
La mondialisation
est un lubrifiant
À propos des
fusions et acquisitions, on évoque la
mondialisation,
prétendant qu’elle est inévitable et irréversible, au même titre que
l’industrialisation au XIXe siècle et qu’il n’y a pas d’alternative.
Quand les marchés fusionnent, les
entreprises doivent le faire également. Les fusions et acquisitions en sont
la conséquence logique. Et cela est avant tout valable pour l’Europe où le
marché intérieur de l’UE prend enfin forme avec les
quatre libertés de circulation des marchandises, des services, des
personnes et des capitaux. Or la globalisation est-elle vraiment un procès
irréversible? Une analyse plus approfondie permet de constater qu’il n’en est
rien: la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui est la conséquence
d’un processus politique dans lequel l’OMC et l’UE jouent un rôle central en
idéalisant l’économie de marché.
Qui profite de la
mondialisation?
La population en
général? Est-ce que ce ne sont pas avant tout les grandes entreprises qui
veulent sans cesse s’agrandir pour profiter toujours plus de la mondialisation?
Est-ce que ce ne sont pas justement ces grandes entreprises qui donnent le ton
et fixent les orientations au sein de l’UE et de l’OMC? Dans l’UE, il n’y a
guère de décisions dans lesquelles sont impliquées la population tout entière
et les PME.
En Suisse, 99% de toutes les sociétés sont des PME de moins de
250 salariés. Elles
emploient 70% des salariés. Beaucoup d’entre
elles ont trouvé une niche pour survivre dans le marché mondialisé. Mais pour
combien de temps encore?
Les hedge funds et les sociétés de private
equity sont aujourd’hui parmi les grands profiteurs. Le contexte est idéal
pour eux. Certains s’y comportent comme des requins.
Que fait la
gauche?
Que font les
syndicats dont un commentateur de Finanz und Wirtschaft écrit qu’ils n’ont
guère d’influence en Suisse si bien qu’on peut y réaliser particulièrement bien
des fusions et acquisitions? Que font les partis de gauche? Ils restent
étrangement silencieux et ne semblent guère se rendre compte des changements
inquiétants que connaît l’économie.
Lors
du dernier sommet du G-8, le gouvernement travailliste britannique a même
empêché, avec le président Bush, que l’on débatte des hedge funds et de leur
réglementation.
L’ancien
journaliste de la Weltwoche Olivier Fahrni a publié le 11 mai dans la
«Wochenzeitung» un article programmatique intitulé «Wilde Trillionen» dans
lequel il reproche à la gauche de s’intéresser beaucoup trop peu aux mécanismes
du capital financier: «
Le capitalisme
actuel, qui détermine toute notre existence, nos relations, pour lequel nous
nous sacrifions, échappe à une grande partie de la gauche. C’est étrange parce
que le capital a depuis longtemps soumis à l’économie tous les domaines de la
vie, y compris la sphère privée. Comprendre ses mécanismes pour mieux les
contourner serait pour le moins une question d’autonomie personnelle.» Pour
Fahrni, il est absolument incompréhensible que la gauche ne réagisse pas en
voyant que
les fonds financiers
détruisent sans scrupules les fondements de notre société. «
Mais plus étrange encore est le fait qu’elle
ne veuille pas prendre en compte le néocapitalisme financier car il est en
train de détruire les fondements de l’économie, de la société et de la
politique que nous connaissions jusqu’ici. [...] les Hedge funds ne sont pas
seulement les brebis galeuses du capital financier, ils en constituent
l’essence.» C’est pourquoi ils devraient constituer tout naturellement la
première cible de la gauche. «
Les prises
de contrôle hostiles des anciens groupes industriels suisses Oerlikon
(ex-Bührle, ex-Unaxis), Saurer, Ascom, Sulzer, Implenia par des hedge funds et
d’autres financiers ne sont qu’un début: le démantèlement de l’économie suisse
est en cours.» Et Fahrni de conclure: «
Si
nous ne nous opposons pas rapidement au capital financier, dans 5 ans, notre
économie sera un champ de ruines, un désert d’industries et de services avec
des financiers extrêmement riches et des centaines de milliers de chômeurs.»
Quelles conséquences ce scénario d’avenir pourrait-il avoir pour les relations
entre employeurs et salariés?
Que va devenir le
partenariat social?
En Suisse, la
tradition de paix sociale remonte aux années 30, lorsque Konrad Ilg pour les
salariés et Hans Dübi pour les employeurs de l’industrie des machines et des métaux
signèrent un accord de paix. Face à la menace de guerre, ils décidèrent de
mettre fin à la lutte des classes et de poursuivre leurs relations en bonne
intelligence, sans grèves ni lock-out. L’accord de paix de 1937 fut un succès
qui perdure. Les conditions de travail dans l’industrie des machines et des
métaux qui ont été obtenues de cette manière sont exemplaires. Qu’est-ce qui va
arriver?
Le partenariat exige des
partenaires sûrs. Un fonds financier qui cherche à obtenir pour ses
investisseurs un rendement de 20-30%, voire plus, n’est pas un partenaire sûr.
Deutsche Telecom en fait l’expérience actuellement. Un représentant de
Blackstone, qui a acquis des titres pour 2,7 milliards, participe aux
négociations. Les salariés d’OC Oerlikon et de Sulzer, qui sont dominés par les
trois fonds imbriqués que sont Victory, Renova (Viktor Vekselberg) et Everest,
pourraient fait la même expérience. Peut-être que ces fonds auront un jour
l’idée de délocaliser la production en Russie, patrie de Vekselberg. Le profit
pourrait augmenter car là-bas, une main-d’œuvre formée effectuerait le même
travail pour des salaires inférieurs. Il existe déjà des signes annonciateurs
d’une délocalisation de parties de la production.
Je pense que,
face à la menace, les partenaires sociaux feraient bien, comme en 1937, d’unir
leurs forces et d’affronter ensemble l’avenir. •
Les sauterelles
...
«
... sont une espèce relativement nouvelle du
capitalisme, à savoir les hedge funds et les sociétés de private equity. Il en
existe 8000 dans le monde: leur patrimoine de placement a plus que doublé
durant les cinq dernières années pour s’inscrire à environ 1,3 milliards de
dollars. Pendant la seule année 2005, ils ont recueilli 260 milliards de
dollars.
La plupart viennent du monde anglo-saxon,
le leader du marché mondial étant la société américaine Kohlberg, Karvis,
Roberts (KKR). D’autres grands noms du secteur sont Advent International, Apax
Partners, Bain Capital, BC Partners, Blackstone, CS Private Equity, CVC
Capital, Candover, Carlyle, Cerberus, Cinven, Fortress, Permira et Texas
Pacific. Voici leur manière douteuse de faire des affaires: grâce à du capital qui leur a été prêté,
ils achètent des entreprises prétendument en déconfiture et font figurer cette
somme comme déficit dans le bilan de l’entreprise dont ils se sont emparés.
Par des réductions de postes de travail et de salaires, l’entreprise est alors
pressurée de sorte qu’elle génère non seulement le profit usuel, mais aussi
permet de rembourser les dettes. Puis on remet le squelette à n’importe quel
équarrisseur et l’Etat est prié de s’occuper des chômeurs.» (p. 23)
Jürgen
Elsässer: Angriff der Heuschrecken ISBN
3-89144-376-5
«Le prochain krach
aura certainement lieu»
ww. Depuis peu, l’ouvrage de Walter Wittmann intitulé «Der
nächste Crash kommt bestimmt» (Le prochain krach aura certainement lieu)
requiert notre attention. Il vient de paraître aux éditions Orell-Füssli.
Voici, à ce sujet, un extrait de l’interview que l’auteur a accordée au «St.
Galler Tagblatt» du 12 juin: «En Suisse,
des entreprises attrayantes ont fait constamment l’objet d’acquisitions. Les
banques – y compris les banques cantonales – y ont participé activement et en
ont fait leurs choux gras. Mais ici également, des crédits élevés sont en jeu,
la catastrophe est prévisible. Il ne faut pas sous-estimer le risque
d’effondrement de spéculateurs irresponsables. Si les cours des actions
chutaient, une réaction en chaîne serait inévitable. [...] Les marchés
financiers se sont dissociés de l’économie réelle et mènent leurs affaires pour
leur propre compte. L’objectif est de réaliser le plus de bénéfices possible
sans travail. [...] Les sociétés de participations passent d’un record à
l’autre. Elles achètent à crédit et placent les crédits dans les entreprises
acquises. Sur le plan du risque, la performance des hedge funds est
désastreuse.» Et Wittmann de conclure: «Les limites sont non seulement
atteintes, mais dépassées.»
Walter
Wittmann est professeur honoraire à l’université de Fribourg.
1er juillet:
libéralisation du marché de l’électricité dans l’UE
Le marché de
l’électricité sera libéralisé à partir du 1er juillet dans l’UE. Le Conseil
fédéral suisse a l’intention de réaliser ce projet en deux étapes. Sur le
marché européen de l’électricité, on s’attend à une «consolidation»,
c’est-à-dire à ce que les entreprises déjà gigantesques fusionnent pour
constituer des «supergéants». Ce phénomène est déjà devenu réalité ces jours-ci
en Italie.
Les fonds
financiers Blackstone, KKR, etc. ne vont pas rater cette occasion de faire des
profits juteux, d’autant plus que ces derniers temps, ils ont placé de plus en
plus leur argent dans des firmes qui apportent des revenus réguliers. Ils
peuvent ainsi plus facilement payer les dettes colossales que leur valent les
acquisitions. Certaines de ces entreprises sont spécialisées dans les
approvisionnements de base. En d’autres termes, les notes d’électricité, de gaz
et de téléphone, voire les primes d’assurance maladie doivent servir à
rembourser les dettes des fonds financiers.
Le gouvernement
suisse veut réaliser la libéralisation européenne du marché de l’électricité
bien que les citoyens se soient prononcés contre il y a quelques années. Il
promet à la population une baisse du prix de l’électricité. Cependant certaines
questions restent ouvertes: Que va-t-il advenir de nos nombreuses centrales
électriques qui sont encore indépendantes? Vont-elles être absorbées par les
grands groupes ou par les fonds financiers? Il ne fait pas de doute que
Blackstone, KKR, Texas Pacific, Goldman Sachs Capital Partners, etc. sont sur
le point de le faire. Les entreprises vouées aux approvisionnements de base
figurent actuellement en tête de leur liste d’acquisitions. Le «château d’eau
de la Suisse», comme on appelle souvent les centrales hydroélectriques,
va-t-il être bientôt contrôlé à partir du «Greater Hedgistan»? C’est ainsi
qu’on désigne un quartier de New York. C’est là et à Londres que se trouve le
siège social de la plupart des grands hedge funds et des sociétés de private
equity.
Les prix
continueront-ils de baisser quand le marché européen de l’électricité sera
réparti entre un petit nombre de géants? Comment le pourraient-ils si nos
factures servent à payer les dettes colossales contractées par les racheteurs?
Ne sont-ce là que des scénarios catastrophes?
Danger pour
l’économie mondiale
«Indépendamment de
l’actuel boom économique, l’état des marchés financiers mondialisés, avant
tout, constitue un danger pour le fonctionnement de l’économie mondiale dans
son ensemble. Nous avons un excès de liquidités dans le monde entier et c’est
très dangereux car on peut les faire circuler comme on l’entend. On peut
également, pris de panique, renoncer à tous les financements à court terme et
déclencher une récession. Pour empêcher
cette évolution fatale, les grands pouvoirs économiques doivent contrôler les
marchés financiers qui se développent de manière sauvage. Ils doivent
isoler les îlots qui échappent aux impôts et à la surveillance. On pourrait, au
moyen d’une législation américaine, allemande ou anglaise, «assécher» la
totalité des paradis fiscaux des Caraïbes, de même que ceux du Luxembourg, de
Chypre, etc. On pourrait également soumettre les dix mille fonds spéculatifs à
la surveillance des banques. Certes, tout
cela a échoué jusqu’ici parce que l’Amérique et l’Angleterre en particulier
estiment que leur intérêt à court terme prime sur le risque d’un effondrement
du système.»
Source:
Helmut Schmidt dans Die Zeit du
7/6/2007
1- Fonds
de placement à forte diversification, à parts d’un montant souvent supérieur à
la moyenne, et qui ne font pas l’objet d’une surveillance régulière par les
autorités (note du traducteur).
2- Une
«private equity» est stricto sensu une petite entreprise qui n’a pas encore
fait l’objet d’une cotation en Bourse (going public). En fait, on désigne ainsi
les banques ou autres sociétés qui participent à ces entreprises en tant
qu’investisseurs purement financiers. (note du traducteur)
3- Rapport
mensuel de la Deutsche Bundesbank, rapport de la Banque centrale européenne: De
grandes banques et des sociétés de private equity ont effectué des opérations à
fort effet de levier dans l’UE; avril 2006. «Neue Zürcher Zeitung» du 22 mai
2007.
4- Les
grandes entreprises américaines suivantes ont été rachetées par des fonds
financiers et «punis» par Standard and Poor’s: TXU, Kinder Morgan, Phelps
Dodge, Dolla General, Service Master, First Data, Harman International Ind.,
McClatchy. Ils ont reçu une note inférieure à BBB (investment grade).
Sommaire