Justice et Paix : THEMES GENERAUX
-Entreprises et responsabilité sociale



Les entreprises ne doivent pas devenir de simples marchandises

par W. Wüthrich, Zurich

Ces dernières semaines, notre journal s’est penché à maintes reprises sur des changements inquiétants de l’économie suisse («Horizons et débats» du 16 avril notamment). Des hedge funds(1) (ou fonds spéculatifs) et des sociétés de private equity(2) (ou sociétés de capital investissement) ont racheté rapidement et, parfois, subrepticement des entreprises prestigieuses telles que Saurer, Unaxis et Sulzer.Les sociétés suivantes ont attiré l’attention à ce sujet: Victory, Renova (Viktor Vekselberg), Everest et Laxey Partner. Des banques du pays, telle la Banque cantonale de Zurich, ont participé activement à ce phénomène. Mais de grands fonds américains, comme Texas Pacific, Blackstone, Kohlberg, Kravis and Roberts (KKR), opèrent aussi en Suisse. La plupart des grands ont leur siège à New York et à Londres. Alarmée par ces événements, l’Industrie suisse des machines, des équipements électriques et des métaux (Swissmem) a invité ses membres à une sorte de landsgemeinde le 28 juin. La provenance des invités est internationale. Le conseiller fédéral Blocher, chef du Département de Justice et Police, le ministre des Finances du Luxembourg, le président de la direction générale de la Banque fédérale d’Allemagne, le conseiller économique du président de la Fédération de Russie Poutine et le président des experts conseillers de la chancelière fédérale d’Allemagne, donneront des conférences. On évoquera les problèmes de la place financière et du lieu de fabrication suisses – dans un contexte européen. Les lignes suivantes sont consacrées à cette situation.
 
       Il y a deux ans, le vice-chancelier actuel de la République fédérale d’Allemagne, Franz Müntefering, a comparé les hedge funds et les sociétés de private equity à des sauterelles. Il se référait à l’histoire de Moïse dans l’Ancien Testament: Comme Pharaon ne voulait pas laisser partir les Hébreux, le Seigneur frappa l’Egypte de dix fléaux. Lors du huitième fléau, un vent d’est apporta les sauterelles: «Elles mangèrent toute l’herbe du pays et tous les fruits des arbres restés après la grêle. Il ne resta rien de vert sur les arbres et dans les prairies de tout le pays d’Egypte.» (Exode, chapitre 10).
       Les activités actuelles des hedge funds et des sociétés de private equity y ressemblent beaucoup. La politique et les médias s’en préoccupent de plus en plus. En Suisse, un renforcement urgent de la loi sur les Bourses entrera en vigueur le 1er juillet. Les déclarations obligatoires seront plus strictes que jusqu’à maintenant. Les Chambres fédérales examinent un projet de loi étendue sur l’Autorité de surveillance des marchés financiers (LAUFIN), qui devrait entrer en vigueur en 2009. Entre-temps, des institutions notables, telles que la Banque fédérale d’Allemagne, la Banque centrale européenne et l’OCDE ont procédé aussi à des examens et ont fait rapport (voir la «Neue Zürcher Zeitung» du 22 mai).

Enquêtes de la Banque fédérale d’Allemagne et de la Banque centrale européenne
       Nous allons maintenant résumer les points de vue de la Banque fédérale d’Allemagne, de la Banque centrale européenne et de l’OCDE. Celles-ci ont répondu aux questions suivantes: quelle est l’ampleur des activités des hedge funds et des sociétés de private equity? Dans quelle mesure les banques se consacrent-elles à ce type d’affaires? Quels risques cela fait-il courir aux marchés financiers et à la société? La quintessence des réponses est la suivante:
       Les auteurs s’efforcent de réduire l’importance de la comparaison avec les sauterelles que fait Franz Müntefering(3). Tous les rapports susmentionnés affirment que les fonds financiers exercent également des effets économiques positifs et aident à stabiliser le système financier. Cela se justifie ainsi: par exemple les entreprises qui font l’objet d’une acquisition travaillent souvent de manière peu efficace et utilisent mal leurs réserves; les diverses parties de l’entreprise se complètent mal ou une combinaison avec d’autres entreprises générerait de meilleurs résultats; une nouvelle direction ou un autre groupe permettraient d’accroître la rentabilité; il en résulterait un bénéfice sur le plan de l’économie nationale également.
       Parfois, les journaux économiques ont accueilli ces estimations avec gratitude. En Allemagne, certains ont même affirmé que l’essor économique actuel était dû aux sauterelles, qui auraient renforcé la capacité de prestations et la compétitivité de maintes entreprises (Finanz und Wirtschaft du 2 juin). En revanche, d’autres observateurs soulignent qu’une restructuration sérieuse des entreprises achetées n’est guère possible dans cette atmosphère de salle de jeux. Ils critiquent particulièrement les techniques suivantes des fonds financiers:
1. Le fonds s’endette massivement pour accroître le rendement des montants investis. À un million de fonds propres font souvent face quatre millions de fonds de tiers.
2. La technique de transfert de montagnes de dettes et de recapitalisation est également très critiquée. Nouveaux propriétaires, les fonds financiers ont des droits étendus, ce qu’un exemple illustrera. Un fonds achète l’entreprise x pour 1 milliard de francs suisses. Il finance cet achat en recourant à ses propres liquidités à raison de 200 millions et en s’endettant à raison de 800 millions. Il remet alors les 800 millions de dettes ou une grande partie de ceux-ci à l’entreprise x à titre d’amortissement.
3. De plus, une recapitalisation peut avoir lieu. Dans ce cas, le fonds exigera que l’entreprise x lui rembourse les 200 millions – prélevés initialement sur ses propres liquidités – ou une partie de ceux-ci. C’est donc non pas l’entreprise mais le fonds qui profite de la recapitalisation, qui lui permet de remplir ses caisses. L’entreprise, quant à elle, se voit retirer du capital et en sort affaiblie. En résumé, elle doit fournir à long terme une grande partie du prix d’achat que le fonds a payé.
       Cette situation explique pourquoi la plupart des entreprises considèrent une reprise comme négative et parlent de reprise hostile. Elle explique aussi pourquoi certains fonds peuvent absorber une entreprise après l’autre sans connaître eux-mêmes de difficultés. Une interview accordée par Ronny Pecik, directeur de Victory, en témoigne. Cette société de participations autrichienne a acheté, ces derniers mois, toute une série d’entreprises suisses prestigieuses ou y a participé de manière déterminante. Interrogé sur la situation financière de Victory, Ronny Pecik a répondu: «Nous sommes très peu endettés. Notre situation est très confortable. Nous procédons immédiatement à notre financement, comme le font les grandes sociétés de private equity telles que Blackstone et Texas Pacific.» (Finanz und Wirtschaft du 26 mai)
       Ces processus expliquent comment peuvent se réaliser les rendements de 20 ou 30%, voire davantage, que les grands fonds de participation ont atteints en 2006 aux Etats-Unis, par exemple.
       Les analystes de la Deutsche Bank et de la Banque centrale européenne constatent que les dettes des entreprises ont augmenté considérablement ces dernières années et qu’elles ont mis maintes entreprises en difficultés.
       Les rapports décrivent également la coopération au sein du secteur. Ils observent les mécanismes suivants: une société de private equity exerce des pressions sur une entreprise; une autre achète l’entreprise acculée et la revend peu après au prochain investisseur financier, ce qui coïncide souvent avec la constitution de nouvelles dettes. La répartition des tâches entre les investisseurs financiers peut être la suivante: le premier retire de la Bourse l’entreprise rachetée, le deuxième la restructure, le troisième effectue sa fusion avec une autre entreprise et le quatrième introduit la nouvelle entité en Bourse, chaque investisseur réalisant un bénéfice.

Quelles sont les conséquences?

       Lors de leur rencontre de Potsdam, les ministres des finances des grands pays industrialisés se sont exprimés en faveur d’un renforcement des échanges d’informations avec les hedge funds et les banques participantes. La rencontre du G-8 qui s’est tenue à Heiligendamm a fait sienne cette recommandation. La transparence doit être améliorée et les autorités nationales de surveillance doivent prendre garde aux risques. Toutefois, aucune réglementation du secteur n’est tentée. La proposition allemande de mener un débat sur les hedge funds et d’adopter un code de bonne conduite a échoué face à la résistance du Royaume-Uni et des Etats-Unis.

Ampleur du phénomène

       Qui participe aux hedge funds et aux sociétés de private equity? Parmi les nombreux fonds, on distingue ceux dont les investisseurs placent des patrimoines atteignant des millions, voire des milliards. En règle générale, l’identité de ces personnes est inconnue. Il y a également des fonds «normaux», dans lesquels investissent les caisses de pensions et les petits épargnants. On a appris récemment que la Chine avait l’intention d’investir 3 milliards de dollars dans Blackstone, une des grandes sociétés de private equity des Etats-Unis («Neue Zürcher Zeitung» du 27 mai).
       Actuellement, le nombre et le volume des fusions et acquisitions sont considérables. Il ne se passe pas un jour sans une opération portant sur des milliards. Thomson Financial, entreprise spécialisée dans le recueil de données économiques, a dénombré, pendant les cinq premiers mois de l’année en cours, 16 010 fusions et acquisitions d’un montant total de 2340 milliards de dollars. Un tiers environ de ce montant provenait de hedge funds et de sociétés de private equity.
       Les quelque 8000 fonds spéculatifs gèrent 1400 milliards de dollars. Comme ils s’endettent beaucoup lors d’acquisitions, leur capacité financière atteint 5500 milliards. Pendant les quatre premiers mois de l’année, ils ont encaissé 84 milliards de commissions («Neue Zürcher Zeitung» du 5 avril).
       Le revenu des managers suscite l’indignation. En 2006, le chef de Blackstone, par exemple, a encaissé 400 millions de dollars, alors que John Arnold, manager du fonds spéculatif Centaurus Energy recevait quelque ­deux milliards. Face à ces montants, le revenu de Daniel Vasella (Novartis) paraît quasiment modeste (30 millions de francs suisses). Dans le film «Pretty Woman», Hollywood donne un aperçu des activités de ces fonds financiers. Partenaire de Julia Roberts, Richard Gere joue le rôle de manager d’une société de private equity.
       Les grandes banques d’investissement gagnent des milliards comme conseils et accompagnateurs d’acquisitions. Durant les trois premiers mois de l’année seulement, Goldman Sachs a réalisé 95 opérations d’un montant total de presque 300 milliards de dollars. Aux places deux et trois figurent Morgan Stanley (273 milliards) et J.P. Morgan Chase (228 milliards), suivies par Citygroup (227 milliards) et Credit Suisse (200 milliards) (Finanz und Wirtschaft du 12 mai).
       Le secteur des fonds spéculatifs et des sociétés de private equity est devenu financièrement si puissant que l’on se demande inévitablement comment il influence la politique.

Standard and Poor’s tire la sonnette d’alarme
       Certaines personnes ont plus de poids dans le monde de la finance que des politiciens comme Müntefering. L’une d’entre elles s’est exprimée récemment («Neue Zürcher Zeitung» du 22 mai): Standard and Poor’s, agence de notation qui évalue la solvabilité, la santé financière des entreprises et leur attribue une note (Rating), c’est-à-dire, le cas échéant, une sorte de label de qualité. Elle examine avant tout si les dettes sont supportables, si elles ne portent pas préjudice au développement de l’entreprise. Elle a constaté que la solvabilité des sociétés qui ont été rachetées souffre du fait qu’elles doivent supporter les dettes de l’opération. En fin de compte, c’est l’entreprise qui en fait les frais: ce sont les salariés qui doivent, par leur travail, payer les intérêts et l’amortissement. Tout récemment, Standard and Poor’s vient de tirer la sonnette d’alarme à propos de 8 grandes entreprises qui ont été reprises par des fonds de financement. En jargon financier, cela signifie que les entreprises ont été «punies», rétrogradées au rang de junk bonds (ou obligations pourries). Cela veut dire que leur solvabilité a considérablement souffert et qu’elles devront payer des intérêts plus élevés. Les créanciers doivent éventuellement s’attendre à ce que, par exemple, leurs obligations ne leur soient plus remboursées, comme cela s’est produit dans le cas de Swissair. Standard and Poor’s part de l’idée que les entreprises très endettées peuvent avoir des difficultés dans la conjoncture qui devient de plus en plus délicate.

TXU et Saurer: deux exemples

       TXU est une entreprise électrique texane. Saurer est une importante usine de construction mécanique établie en Suisse orientale. Ce sont toutes les deux des entreprises prestigieuses nées au XIXe siècle. Elles ont toutes les deux subi des pressions de hedge funds et de sociétés de private equity et ont finalement été rachetées. Voici quelques détails:
1.    Il y a 4 mois, Kohlberg, Kravis and Roberts (KKR), Texas Pacific et Goldmann Sachs Capital Partners ont racheté TXU pour la somme considérable de 45 milliards de dollars («Neue Zürcher Zeitung» du 26 février). Ils ont contracté plus de 30 milliards de dettes. (À titre de comparaison, l’immense chantier des nouvelles transversales alpines, LNFA, doit coûter 20 milliards de francs suisses). Même si l’on tient compte du fait qu’aux Etats-Unis, tout est un peu plus important qu’ailleurs, la dimension sociale de cette opération est monstrueuse. Qui va décider maintenant de l’approvisionnement en électricité de presque 2 millions et demi de ménages et d’entreprises?
    TXU a ses propres centrales. Un coup d’oeil jeté dans ses livres de comptes nous apprend que la firme a déjà 25 milliards de dettes. Si maintenant elle doit «se mettre sur le dos» 30 milliards de plus, cela risque d’être trop, même pour une entreprise gigantesque. Ces dettes accumulées artificiellement risquent de la mener à la faillite. Elle risque également de faire des économies sur les mesures de sécurité. C’est à cette conclusion que sont parvenus les analystes de Standard and Poor’s quand ils ont tiré la sonnette d’alarme et ont attribué à TXU une mauvaise note. Ce n’est d’ailleurs pas un cas unique. L’agence de notation a évalué de la même manière 7 autres grandes entreprises américaines connues(4) qui ont été rachetées de la façon décrite ci-dessus par des fonds de financement. Cet événement est si explosif que la place financière suisse a mis sur pied un groupe de travail comprenant des spécialistes d’UBS, de CS, de ZBK, de Postfinance et de la Bourse suisse SWX qui vont observer et analyser la situation («Neue Zürcher Zeitung» du 22 mai). Que se passe-t-il lorsqu’une entreprise de cet ordre de grandeur s’effondre sous le poids de ses dettes? Swissair s’est effondré sous le poids d’une dette de 14 milliards de francs. Les conséquences ont ébranlé durablement le pays tout entier.
2. Le rachat de Saurer a également entraîné des dettes importantes. Il a été mené par Victory et Renova, sociétés de participations de Viktor Vekselberg. Ces jours derniers, on a appris que l’américain Citygroup avait accordé un crédit de 2,5 milliards de francs qui doit être remboursé par OC Oerlikon (ci-devant Unaxis et Saurer). Autre fait inquiétant: les racheteurs ne permettent pas qu’une instance indépendante comme Standard and Poor’s examine la solvabilité d’OC Oerlikon. Ce genre de contrôle contribue à l’image de marque des firmes renommées (Finanz und Wirtschaft du 9 juin).

Le débat en Suisse

       La lecture de la presse montre que la situation est évaluée de manières diverses. Bilanz, par exemple, publie quelques reportages et enquêtes très approfondis sur l’oligarque russe Viktor Vekselberg et sur la vague de rachats de sociétés en Suisse. (Bilanz 3/4/7/8/2007)
       Les auteurs constatent à de nombreuses reprises que la Suisse offre des conditions particulièrement favorables aux acquisitions. Ainsi, un commentateur de Finanz und Wirtschaft écrivait le 12 mai: «Il est relativement facile de réaliser les acquisitions sans que les racheteurs aient grand-chose à craindre pour leur image. Les syndicats n’ont pas d’influence notable, le gouvernement n’adopte pas – et c’est bien ainsi – d’attitudes nationalistes et même les organes de surveillance de l’Etat résistent à la tentation d’intervenir en renforçant, pour des raisons politiques, les obstacles administratifs.» (Finanz und Wirt­schaft du 12 mai).
       Mais certains représentants de l’économie réagissent différemment. Edgar Oehler, président d’Arbonia-Forster AG, ne mâche pas ses mots dans la SonntagsZeitung du 8 avril: «Ce qui se passe avec OC Oerlikon et Saurer est une catastrophe pour la Suisse. Je me demande s’il est judicieux de lâcher de tels ogres dans l’économie.» Ce qu’il a dit des banques qui se prêtent à ce jeu n’était pas moins net. D’autres chefs d’entreprise sont du même avis. Johann N. Schneider-Ammann, président de l’industrie suisse des machines, des équipements électriques et des métaux (Swissmem) et conseiller national PRD, s’élève avec véhémence contre le fait que les entreprises soient réduites au rôle de «simples marchandises». Comme nous l’avons signalé plus haut, il a appelé les membres de son association à se réunir le 28 juin en une sorte de landsgemeinde. L’avenir de l’industrie suisse doit être librement débattu.

De «simples marchandises»?
       Les entreprises sont-elles de simples marchandises qu’on achète et revend comme des pommes de terre ou des voitures? Cette question cache celle de la shareholder value (valeur actionnariale, création de valeur pour les actionnaires) et de la stakeholder value (valeur partenariale). La valeur actionnariale occupe le premier plan dans le débat. Aux yeux des actionnaires, l’entreprise doit optimiser le profit et augmenter la valeur de l’entreprise à longue échéance. Le message des stakeholders (parties prenantes), en revanche, est relégué au second plan. Rappelons que les parties prenantes sont des acteurs qui n’ont pas les droits de propriété des actionnaires mais qui contribuent de diverses manières à la prospérité de l’entreprise. Il ne s’agit pas seulement des salariés qui y travaillent quotidiennement mais de tout l’environnement social de la région qui apporte une contribution à l’entreprise, par exemple en veillant à fournir une excellente formation professionnelle et des infrastructures. En font également partie les clients et les fournisseurs. Les parties prenantes ont aussi des exigences dont une ­direction d’entreprise moderne tient compte.

Comme chez les anciens Romains?

       Du point de vue juridique, la valeur actionnariale correspond à la notion de propriété en droit romain, laquelle a été adoptée par le Code civil suisse et beaucoup d’autres codes. L’actionnaire est propriétaire et a des droits très étendus. Ceux qui conçoivent les droits des actionnaires de manière exclusive (c’est-à-dire sans inclure les parties prenantes) ne doivent pas oublier que les Romains connaissaient encore l’esclavage et qu’ils pouvaient acheter ou vendre une entreprise ou un domaine rural avec les esclaves. C’était pareil au Moyen Age. Aujourd’hui, les salariés peuvent certes quitter l’entreprise mais ceux qui observent ce qui se passe sur le «marché des fusions et acquisitions» a l’impression que la différence avec les usages romains n’est pas si grande.
       Qu’est-ce que cela signifie? Quiconque interprète aujourd’hui les droits des actionnaires «à la manière des Romains» fait la guerre à la population éclairée. C’est ce que les fonds de financement ont tendance à faire car ils ne s’intéressent ni aux salariés ni au contexte de l’entreprise rachetée et considèrent en général leur participation comme temporaire.

La mondialisation est un lubrifiant

       À propos des fusions et acquisitions, on évoque la mondialisation, prétendant qu’elle est inévitable et irréversible, au même titre que l’industrialisation au XIXe siècle et qu’il n’y a pas d’alternative. Quand les marchés fusionnent, les entreprises doivent le faire également. Les fusions et acquisitions en sont la conséquence logique. Et cela est avant tout valable pour l’Europe où le marché intérieur de l’UE prend enfin forme avec les quatre libertés de circulation des marchandises, des services, des personnes et des capitaux. Or la globalisation est-elle vraiment un procès irréversible? Une analyse plus approfondie permet de constater qu’il n’en est rien: la mondialisation que nous connaissons aujourd’hui est la conséquence d’un processus politique dans lequel l’OMC et l’UE jouent un rôle central en idéalisant l’économie de marché.

Qui profite de la mondialisation?

       La population en général? Est-ce que ce ne sont pas avant tout les grandes entreprises qui veulent sans cesse s’agrandir pour profiter toujours plus de la mondialisation? Est-ce que ce ne sont pas justement ces grandes entreprises qui donnent le ton et fixent les orientations au sein de l’UE et de l’OMC? Dans l’UE, il n’y a guère de décisions dans lesquelles sont impliquées la population tout entière et les PME. En Suisse, 99% de toutes les sociétés sont des PME de moins de 250 salariés. Elles emploient 70% des salariés. Beaucoup d’entre elles ont trouvé une niche pour survivre dans le marché mondialisé. Mais pour combien de temps encore?
       Les hedge funds et les sociétés de private equity sont aujourd’hui parmi les grands profiteurs. Le contexte est idéal pour eux. Certains s’y comportent comme des requins.

Que fait la gauche?

       Que font les syndicats dont un commentateur de Finanz und Wirtschaft écrit qu’ils n’ont guère d’influence en Suisse si bien qu’on peut y réaliser particulièrement bien des fusions et acquisitions? Que font les partis de gauche? Ils restent étrangement silencieux et ne semblent guère se rendre compte des changements inquiétants que connaît l’économie. Lors du dernier sommet du G-8, le gouvernement travailliste britannique a même empêché, avec le président Bush, que l’on débatte des hedge funds et de leur réglementation.
       L’ancien journaliste de la Weltwoche Olivier Fahrni a publié le 11 mai dans la «Wochenzeitung» un article programmatique intitulé «Wilde Trillionen» dans lequel il reproche à la gauche de s’intéresser beaucoup trop peu aux mécanismes du capital financier: «Le capitalisme actuel, qui détermine toute notre existence, nos relations, pour lequel nous nous sacrifions, échappe à une grande partie de la gauche. C’est étrange parce que le capital a depuis longtemps soumis à l’économie tous les domaines de la vie, y compris la sphère privée. Comprendre ses mécanismes pour mieux les contourner serait pour le moins une question d’autonomie personnelle.» Pour Fahrni, il est absolument incompréhensible que la gauche ne réagisse pas en voyant que les fonds financiers détruisent sans scrupules les fondements de notre société. «Mais plus étrange encore est le fait qu’elle ne veuille pas prendre en compte le néocapitalisme financier car il est en train de détruire les fondements de l’économie, de la société et de la politique que nous connaissions jusqu’ici. [...] les Hedge funds ne sont pas seulement les brebis galeuses du capital financier, ils en constituent l’essence.» C’est pourquoi ils devraient constituer tout naturellement la première cible de la gauche. «Les prises de contrôle hostiles des anciens groupes industriels suisses Oerlikon (ex-Bührle, ex-Unaxis), Saurer, Ascom, Sulzer, Implenia par des hedge funds et d’autres financiers ne sont qu’un début: le démantèlement de l’économie suisse est en cours.» Et Fahrni de conclure: « Si nous ne nous opposons pas rapidement au capital financier, dans 5 ans, notre économie sera un champ de ruines, un désert d’industries et de services avec des financiers extrêmement riches et des centaines de milliers de chômeurs.» Quelles conséquences ce scénario d’avenir pourrait-il avoir pour les relations entre employeurs et salariés?

Que va devenir le partenariat social?

       En Suisse, la tradition de paix sociale remonte aux années 30, lorsque Konrad Ilg pour les salariés et Hans Dübi pour les employeurs de l’industrie des machines et des métaux signèrent un accord de paix. Face à la menace de guerre, ils décidèrent de mettre fin à la lutte des classes et de poursuivre leurs relations en bonne intelligence, sans grèves ni lock-out. L’accord de paix de 1937 fut un succès qui perdure. Les conditions de travail dans l’industrie des machines et des métaux qui ont été obtenues de cette manière sont exemplaires. Qu’est-ce qui va arriver? Le partenariat exige des partenaires sûrs. Un fonds financier qui cherche à obtenir pour ses investisseurs un rendement de 20-30%, voire plus, n’est pas un partenaire sûr. Deutsche Telecom en fait l’expérience actuellement. Un représentant de Blackstone, qui a acquis des titres pour 2,7 milliards, participe aux négociations. Les salariés d’OC Oerlikon et de Sulzer, qui sont dominés par les trois fonds imbriqués que sont Victory, Renova (Viktor Vekselberg) et Everest, pourraient fait la même expérience. Peut-être que ces fonds auront un jour l’idée de délocaliser la production en Russie, patrie de Vekselberg. Le profit pourrait augmenter car là-bas, une main-d’œuvre formée effectuerait le même travail pour des salaires inférieurs. Il existe déjà des signes annonciateurs d’une délocalisation de parties de la production.
       Je pense que, face à la menace, les partenaires sociaux feraient bien, comme en 1937, d’unir leurs forces et d’affronter ensemble l’avenir.    •

Les sauterelles ...

       «... sont une espèce relativement nouvelle du capitalisme, à savoir les hedge funds et les sociétés de private equity. Il en existe 8000 dans le monde: leur patrimoine de placement a plus que doublé durant les cinq dernières années pour s’inscrire à environ 1,3 milliards de dollars. Pendant la seule année 2005, ils ont recueilli 260 milliards de dollars.
       La plupart viennent du monde anglo-saxon, le leader du marché mondial étant la société américaine Kohlberg, Karvis, Roberts (KKR). D’autres grands noms du secteur sont Advent International, Apax Partners, Bain Capital, BC Partners, Blackstone, CS Private Equity, CVC Capital, Candover, Carlyle, Cerberus, Cinven, Fortress, Permira et Texas Pacific. Voici leur manière douteuse de faire des affaires: grâce à du capital qui leur a été prêté, ils achètent des entreprises prétendument en déconfiture et font figurer cette somme comme déficit dans le bilan de l’entreprise dont ils se sont emparés. Par des réductions de postes de travail et de salaires, l’entreprise est alors pressurée de sorte qu’elle génère non seulement le profit usuel, mais aussi permet de rembourser les dettes. Puis on remet le squelette à n’importe quel équarrisseur et l’Etat est prié de s’occuper des chômeurs.» (p. 23)

Jürgen Elsässer: Angriff der Heuschrecken        ISBN 3-89144-376-5

«Le prochain krach aura certainement lieu»

ww. Depuis peu, l’ouvrage de Walter Wittmann intitulé «Der nächste Crash kommt bestimmt» (Le prochain krach aura certainement lieu) requiert notre attention. Il vient de paraître aux éditions Orell-Füssli. Voici, à ce sujet, un extrait de l’interview que l’auteur a accordée au «St. Galler Tagblatt» du 12 juin: «En Suisse, des entreprises attrayantes ont fait constamment l’objet d’acquisitions. Les banques – y compris les banques cantonales – y ont participé activement et en ont fait leurs choux gras. Mais ici également, des crédits élevés sont en jeu, la catastrophe est prévisible. Il ne faut pas sous-estimer le risque d’effondrement de spéculateurs irresponsables. Si les cours des actions chutaient, une réaction en chaîne serait inévitable. [...] Les marchés financiers se sont dissociés de l’économie réelle et mènent leurs affaires pour leur propre compte. L’objectif est de réaliser le plus de bénéfices possible sans travail. [...] Les sociétés de participations passent d’un record à l’autre. Elles achètent à crédit et placent les crédits dans les entreprises acquises. Sur le plan du risque, la performance des hedge funds est désastreuse.» Et Wittmann de conclure: «Les limites sont non seulement atteintes, mais dépassées.»

Walter Wittmann est professeur honoraire à l’université de Fribourg.

1er juillet: libéralisation du marché de l’électricité dans l’UE

       Le marché de l’électricité sera libéralisé à partir du 1er juillet dans l’UE. Le Conseil fédéral suisse a l’intention de réaliser ce projet en deux étapes. Sur le marché européen de l’électricité, on s’attend à une «consolidation», c’est-à-dire à ce que les entreprises déjà gigantesques fusionnent pour constituer des «supergéants». Ce phénomène est déjà devenu réalité ces jours-ci en Italie.
       Les fonds financiers Blackstone, KKR, etc. ne vont pas rater cette occasion de faire des profits juteux, d’autant plus que ces derniers temps, ils ont placé de plus en plus leur argent dans des firmes qui apportent des revenus réguliers. Ils peuvent ainsi plus fa­cilement payer les dettes colossales que leur valent les acquisitions. Certaines de ces entreprises sont spécialisées dans les approvisionnements de base. En d’autres termes, les notes d’électricité, de gaz et de téléphone, voire les primes d’assurance maladie doivent servir à rembourser les dettes des fonds financiers.
       Le gouvernement suisse veut réaliser la libéralisation européenne du marché de l’électricité bien que les citoyens se soient prononcés contre il y a quelques années. Il promet à la population une baisse du prix de l’électricité. Cependant certaines questions restent ouvertes: Que va-t-il advenir de nos nombreuses centrales électriques qui sont encore indépendantes? Vont-elles être absorbées par les grands groupes ou par les fonds financiers? Il ne fait pas de doute que Blackstone, KKR, Texas Pacific, Goldman Sachs Capital Partners, etc. sont sur le point de le faire. Les entreprises vouées aux approvisionnements de base figurent actuellement en tête de leur liste d’acquisitions. Le «château d’eau de la Suisse», comme on appelle souvent les centrales hydroélec­triques, va-t-il être bientôt contrôlé à partir du «Greater Hedgistan»? C’est ainsi qu’on désigne un quartier de New York. C’est là et à Londres que se trouve le siège social de la plupart des grands hedge funds et des sociétés de private equity.
       Les prix continueront-ils de baisser quand le marché européen de l’électricité sera réparti entre un petit nombre de géants? Comment le pourraient-ils si nos factures servent à payer les dettes colossales contractées par les racheteurs? Ne sont-ce là que des scénarios catastrophes?

Danger pour l’économie mondiale

«Indépendamment de l’actuel boom économique, l’état des marchés financiers mondialisés, avant tout, constitue un danger pour le fonctionnement de l’économie mondiale dans son ensemble. Nous avons un excès de liquidités dans le monde entier et c’est très dangereux car on peut les faire circuler comme on l’entend. On peut également, pris de panique, renoncer à tous les financements à court terme et déclencher une récession. Pour empêcher cette évolution fatale, les grands pouvoirs économiques doivent contrôler les marchés financiers qui se développent de manière sauvage. Ils doivent isoler les îlots qui échappent aux impôts et à la surveillance. On pourrait, au moyen d’une législation américaine, allemande ou anglaise, «assécher» la totalité des paradis fiscaux des Caraïbes, de même que ceux du Luxembourg, de Chypre, etc. On pourrait également soumettre les dix mille fonds spéculatifs à la surveillance des banques. Certes, tout cela a échoué jusqu’ici parce que l’Amérique et l’Angleterre en particulier estiment que leur intérêt à court terme prime sur le risque d’un effondrement du système.»

Source: Helmut Schmidt dans        Die Zeit du 7/6/2007


1- Fonds de placement à forte diversification, à parts d’un montant souvent supérieur à la moyenne, et qui ne font pas l’objet d’une surveillance régulière par les autorités (note du traducteur).
2- Une «private equity» est stricto sensu une petite entreprise qui n’a pas encore fait l’objet d’une cotation en Bourse (going public). En fait, on désigne ainsi les banques ou autres sociétés qui participent à ces entreprises en tant qu’investisseurs purement financiers. (note du traducteur)
3- Rapport mensuel de la Deutsche Bundesbank, rapport de la Banque centrale européenne: De grandes banques et des sociétés de private equity ont effectué des opérations à fort effet de levier dans l’UE; avril 2006. «Neue Zürcher Zeitung» du 22 mai 2007.
4- Les grandes entreprises américaines suivantes ont été rachetées par des fonds financiers et «punis» par Standard and Poor’s: TXU, Kinder Morgan, Phelps Dodge, Dolla General, Service Master, First Data, Harman International Ind., McClatchy. Ils ont reçu une note inférieure à BBB (investment grade).

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