Martin Luther
King
"Pourquoi je suis opposé à la guerre du Vietnam» "Sermon
prononcé le 30 avril 1967 dans l’église baptiste Ebenezer d’Atlanta (Géorgie)
Le sermon que je
prononce ce matin n’est pas un sermon ordinaire, mais il est important car il
porte sur une des questions les plus controversées auxquelles notre pays soit
confronté: «Pourquoi je suis opposé à la guerre du Vietnam».
Permettez-moi de
préciser d’emblée que je considère cette
guerre comme injuste, mauvaise et vaine. Je prêche aujourd’hui devant vous
sur cette guerre parce que ma conscience ne me laisse pas d’autre choix. Il est
temps que l’Amérique entende la vérité sur ce conflit tragique. Dans les
conflits internationaux, la vérité a de la peine à se faire jour car la plupart
des nations se trompent sur leur propre compte.
Les rationalisations et la recherche incessante de boucs émissaires
nous rendent aveugles à nos péchés. Mais le temps n’est plus au patriotisme
superficiel. Quiconque vit dans le mensonge vit dans l’esclavage spirituel.
La connaissance de la vérité nous
apporte la liberté. «
Vous connaîtrez
la vérité, dit Jésus, et la vérité vous rendra libres.» J’ai choisi de
prêcher sur la guerre du Vietnam parce que je pense, comme Dante, que les
endroits les plus brûlants de l’enfer sont réservés à ceux qui restent neutres
aux époques de crise morale.
Il y a un
moment où le silence devient trahison. La vérité de ces paroles ne fait pas
de doute mais la mission à laquelle elles nous appellent est des plus
difficiles. Même quand ils sont poussés par les exigences de la vérité
intérieure, les hommes n’assument pas facilement la tâche de s’opposer à la
politique de leur gouvernement, surtout en temps de guerre. Et l’esprit humain
a énormément de peine à secouer toute l’apathie de sa pensée conformiste et de
celle du monde qui l’entoure. De plus, quand les questions sont aussi
compliquées que celles de cet effroyable conflit, nous sommes toujours sur le
point de nous laisser hypnotiser par l’incertitude. Mais nous devons avancer.
Certains d’entre nous qui ont déjà commencé
à briser le silence ont découvert que parler les exposait à des souffrances.
Mais nous devons parler, avec toute l’humilité qui convient à notre vision
limitée des choses, mais nous devons élever la voix. Et nous devons également
nous réjouir car au cours de toute notre histoire, il n’y a jamais eu de telles
divergences d’opinion dans la population américaine pendant une guerre. Des
sondages révèlent que près de quinze millions d’Américains sont explicitement
opposés à la guerre du Vietnam. Et des millions d’autres ne peuvent pas être
pour. Et même les millions qui sont pour manquent de conviction, sont
désorientés, doutent. Cela nous montre que des millions de gens ont choisi de
s’écarter des prédictions du patriotisme doucereux pour s’élever au niveau du
désaccord déterminé reposant sur les impératifs de la conscience et la lecture
de l’histoire.
Maintenant, bien
entendu,
une des difficultés à parler
aujourd’hui provient du fait qu’il y a des gens qui cherchent à assimiler le
désaccord à la déloyauté. C’est un jour sombre pour notre nation lorsque
les plus hautes autorités cherchent à utiliser n’importe quel moyen pour
réduire l’opposition au silence.
Mais il
se passe quelque chose et le peuple ne se laissera pas réduire au silence.
Il faut dire la vérité et je dis que ceux qui cherchent à faire passer tous les
opposants à la guerre du Vietnam pour des fous, des traîtres ou des ennemis de
nos soldats sont des gens qui luttent contre ce que notre tradition a de
meilleur.
Oui, nous devons nous lever et parler.
[saut de la bande magnétique] … de briser la trahison de mes propres silences
et de parler de ce qui me ronge. J’ai demandé qu’on mette fin à la destruction
du Vietnam. De nombreuses personnes ont voulu savoir si la voie que j’avais
suivie était sage. Souvent ils exprimaient leurs préoccupations sans
ménagements: «Pourquoi parlez-vous de la guerre? Pourquoi associez-vous votre
voix à celles des opposants? Il ne faut pas confondre paix et droits civiques.»
Et ce matin, je vous parle de cette question parce que je suis décidé à prendre
l’Evangile au sérieux. Et je suis monté ce matin dans cette chaire pour
adresser une véhémente supplication à mon pays bien-aimé.
Ce sermon ne
s’adresse pas à Hanoi ou au Front de libération nationale. Il ne s’adresse ni à
la Chine ni à la Russie. Et ce n’est pas une tentative de fermer les yeux sur
la complexité de la situation générale et la nécessité de trouver une solution
collective à la tragédie du Vietnam. Je ne cherche pas non plus à faire du
Nord-Vietnam et du Front de libération nationale des parangons de vertu ni à
négliger le rôle qu’ils doivent jouer dans la recherche d’une solution
satisfaisante du problème. Cependant,
ce
matin, je ne vais pas parler à Hanoi ni au Front de libération nationale, mais
plutôt à mes compatriotes qui ont la plus grande part de responsabilité et
sont entrés dans un conflit qui a exigé un lourd tribut sur les deux
continents. Comme je suis prédicateur par vocation, je suppose qu’il n’est pas
surprenant que j’aie quelques bonnes raisons de soumettre la guerre du Vietnam
à ma conception morale.
Il existe un
rapport évident et presque simpliste entre la guerre et la lutte que je mène
avec d’autres en Amérique. Il y a quelques années, nous avons vécu un moment
remarquable dans cette lutte. Il semblait y avoir un réel espoir pour les
pauvres, les blancs comme les noirs, grâce au Programme contre la pauvreté. Il
y a eu des expériences, des espoirs, de nouveaux départs.
Puis on a intensifié la guerre et j’ai vu qu’on interrompait le
Programme comme si c’était quelque jouet politique inutile d’une société
devenue folle de guerre. Et j’ai su que l’Amérique n’investirait jamais les
fonds ou les énergies nécessaires à la réhabilitation tant que des aventures
comme le Vietnam aspireraient des hommes, des talents et de l’argent comme une
ventouse démoniaque et destructrice. Et peut-être ne le savez-vous pas, mes
amis, mais
on estime à 500 000 de
dollars le coût de chaque soldat ennemi tué alors que nous ne dépensons que
cinquante-trois dollars pour chaque personne rangée parmi les pauvres et que
l’essentiel de ces cinquante-trois dollars est destiné au salaire de personnes
qui ne sont pas pauvres. Aussi, j’ai été de plus en plus obligé de
considérer la guerre comme une ennemie des pauvres et de m’y opposer pour cette
raison.
C’est peut-être
quand j’ai compris que la guerre faisait
beaucoup plus que de détruire l’espoir des pauvres du pays que m’est apparu
tout le tragique de la réalité. Le pays envoyait combattre et se faire tuer
les pauvres – fils, frères, maris – dans une proportion extraordinairement
élevée par rapport au reste de la population. Nous prenions les jeunes Noirs
qui avaient déjà été mutilés par la société et nous les envoyions à des
milliers de kilomètres garantir en Asie du Sud - Est des libertés qu’ils
n’avaient pas trouvées en Géorgie du Sud - Est et dans l’Est de Harlem. Aussi –
cruelle ironie –
avons-nous souvent vu à
la télévision des soldats noirs et blancs tuer et mourir côte à côte pour un pays
qui avait été incapable de les asseoir ensemble dans les mêmes salles de
classe. Nous les avons vus brûler les huttes d’un village pauvre avec une
brutale solidarité. Mais nous réalisons qu’ils ont peu de chances de vivre dans
le même immeuble à Chicago ou Atlanta. Je ne peux donc pas me taire face à une
aussi cruelle manipulation des pauvres.
Ma troisième
raison se situe à un niveau de conscience plus profond car elle est née de mon
expérience des ghettos du Nord pendant les trois dernières années, en
particulier au cours des trois derniers étés. J’ai dit aux jeunes gens rejetés
qui étaient désespérés, en colère, que les cocktails Molotov et les fusils ne
résoudraient pas leurs problèmes. J’ai essayé de leur manifester ma profonde
compassion tout en soutenant que
le
moyen le plus intelligent d’amener le changement social était l’action
non-violente. Car ils me demandaient: «Et qu’en est-il au Vietnam?» Ils me
demandaient si notre pays n’avait pas recours à des doses massives de violence
pour résoudre ses problèmes, pour amener les changements qu’ils désirent. Leurs
questions ont porté et j’ai su que
je ne
pourrais plus jamais élever la voix contre la violence des opprimés des ghettos
sans commencer par parler clairement au plus grand fauteur de violence du monde
aujourd’hui: mon propre gouvernement!
Par égard pour
ces jeunes, par égard pour ce gouvernement, par égard pour les centaines de
milliers de personnes qui tremblent devant notre propre violence, je ne peux
pas me taire. On a beaucoup applaudi ces dernières années. On a approuvé notre
mouvement, on m’a approuvé moi-même. L’Amérique et la plupart de ses journaux
m’ont approuvé à Montgomery. Et des milliers de Noirs étaient prêts à provoquer
des émeutes lorsque ma maison a été bombardée, mais j’ai dit: «Nous ne pouvons
pas faire ça.» On a approuvé nos sit-in non - violents dans les bars de
restauration rapide. On nous a approuvés lorsqu’au cours de nos «voyages de la
liberté», nous ne répondions pas aux coups reçus. On a loué notre attitude à
Albany, Birmingham et Selma en Alabama. Oh, la presse était si magnanime dans
son approbation lorsque je disais: «Soyez non-violents à l’égard de Bull Connor
ou envers Jim Clark [sheriff ségrégationniste de Selma]. Un pays, une presse
ont une
attitude étrangement
contradictoire quand ils vous approuvent lorsque vous dites: «Soyez
non-violents envers Jim Clark» mais vous maudissent lorsque vous dites: «Soyez
non-violents à l’égard des enfants vietnamiens». Il y a quelque chose qui ne va
pas dans cette presse!
Et comme si le
poids de mon engagement en faveur de la vie et de la santé de l’Amérique ne
suffisait pas, j’ai dû assumer une autre lourde responsabilité en 1964. Je ne
peux pas oublier que le Prix Nobel de la Paix n’était pas qu’un simple
événement mais une mission qu’on me confiait, la mission de mettre encore plus
d’énergie que jamais à œuvrer en faveur de la fraternité humaine. C’est une
vocation qui me place au-delà des allégeances nationales. Mais même en son
absence, je devrais vivre selon l’esprit de mon engagement dans le ministère de
Jésus-Christ. Pour moi, le rapport entre ce ministère et la recherche de la
paix est si évident que parfois je m’étonne lorsqu’on me demande pourquoi
j’élève la voix contre la guerre. Se pourrait-il que ceux qui me posent cette
question ignorent que la
Bonne Nouvelle
s’adressait à tous les hommes, aux communistes comme aux capitalistes, à leurs
enfants comme aux nôtres, aux blancs comme aux noirs, aux révolutionnaires
comme aux conservateurs? Ont-ils oublié que mon ministère consiste à obéir
à Celui qui a tellement aimé ses ennemis qu’il est mort pour eux? Alors
qu’est-ce que je peux dire au Viêt-cong, à Castro, à Mao en tant que ministre
fidèle de Jésus-Christ? Puis-je les menacer de mort ou ne dois-je pas partager
ma vie avec eux? Finalement, je dois être fidèle à la conviction que je partage
avec tous les hommes: la vocation à être le fils du Dieu vivant.
Au-delà de la vocation de la race, de la
nation ou de la foi, c’est cette filiation et cette fraternité. Et comme je
crois que le Père se préoccupe au plus haut point tout particulièrement du sort
de ses enfants qui souffrent, qui sont sans défense ou exclus, je parle
aujourd’hui en leur faveur. Et tandis que je réfléchis à la folie de la guerre
du Vietnam et que je cherche en moi les moyens de comprendre et de répondre par
la compassion, mon esprit se tourne constamment vers les habitants de cette
péninsule. Je ne parle pas maintenant des soldats des deux parties, ni du
gouvernement militaire de Saigon mais simplement des gens qui subissent le
fléau de la guerre depuis près de trois décennies. Je pense à eux également
parce qu’il est clair pour moi qu’
on
n’arrivera pas à une solution satisfaisante tant qu’on n’essaiera pas de
connaître ces gens et d’entendre leurs cris étranglés.
Maintenant,
permettez-moi de vous dire la vérité à ce sujet. Ils doivent considérer les
Américains comme de curieux libérateurs. Vous rendez-vous compte que le peuple
vietnamien – c’est une chose qu’on ignore généralement – a proclamé son indépendance
en 1945 après une occupation à la fois française et japonaise? Et, soit dit en
passant, c’était avant la révolution communiste en Chine. Il était dirigé par
Ho Chi Minh. Dans leur document, il cite notre Déclaration d’indépendance et
pourtant notre gouvernement a refusé de le reconnaître. Le président Truman a
déclaré qu’ils n’étaient pas prêts pour l’indépendance. Aussi avons - nous, à
l’époque, été victimes en tant que nation de la même arrogance mortelle que
celle qui a empoisonné la situation internationale pendant toutes ces années.
La France, alors, a entrepris de reconquérir son ancienne colonie. Et pendant
huit ans, elle a mené de longs combats brutaux pour tenter cette reconquête. Et
savez-vous qui a aidé la France? Ce sont les Etats-Unis. Nous en sommes arrivés
à assumer plus de 80% du coût de la guerre. Et même lorsque la France a
commencé à désespérer de son action irresponsable, nous ne l’avons pas fait. Et
en 1954, une conférence s’est réunie à Genève et on est parvenu à un accord
parce que le France avait été défaite à Dien Bien Phu. Mais même après cela,
après les Accords de Genève, nous avons continué. Nous devons admettre le
triste fait que notre gouvernement a réellement cherché à saboter ces Accords.
Eh bien ! après la défaite française, il semblait qu’ils allaient apporter
l’indépendance et la réforme agraire.
Mais
au lieu de cela, les Etats-Unis ont commencé à soutenir un certain Diem qui
s’est avéré être un des plus impitoyables dictateurs de l’histoire. Il a réduit
toute opposition au silence. Des gens ont été assassinés parce qu’ils
élevaient la voix contre les mesures politiques brutales de Diem. Et les
paysans assistaient terrorisés à la brutale répression de l’opposition,
répression encouragée par les Etats-Unis et par des troupes de plus en plus
nombreuses des Nations Unies venues aider à réprimer l’insurrection provoquée
par les méthodes de Diem. Lorsque Diem a été renversé, ils auraient pu être
contents, mais la longue série de dictatures militaires n’a apparemment apporté
aucun changement réel, en particulier en ce qui concernait leur besoin de
terres et de paix.
Et qui soutenons-nous
au Vietnam aujourd’hui? Un général du nom de Ky [général de division
aérienne Nguyen Cao Ky] qui a combattu contre son propre peuple aux côtés des
Français et qui a déclaré un jour que le plus grand héros qu’il connaissait
était Hitler. C’est lui que nous soutenons aujourd’hui au Vietnam. Oh, ni le
gouvernement ni la presse ne vous diront de telles choses, mais Dieu m’a dit de
vous en parler ce matin. La vérité doit être dite.
Le seul
changement est venu de l’Amérique lorsque nous avons accru nos engagements
militaires pour soutenir des gouvernements qui étaient singulièrement
corrompus, incompétents et sans soutien populaire. Et
pendant tout ce temps, les gens lisaient nos tracts et recevaient
régulièrement des promesses de paix, de démocratie et de réforme agraire.
Maintenant, ils croupissent sous nos bombes et considèrent que leur
véritable ennemi, c’est nous et non pas leurs compatriotes vietnamiens. Ils se
déplacent tristement et avec apathie quand nous les chassons des terres de
leurs ancêtres pour les parquer dans des camps de concentration où leurs
besoins élémentaires sont rarement satisfaits. Ils savent que s’ils ne partent
pas, ils seront tués par nos bombes. Alors, ils partent, avant tout les
femmes, les enfants et les personnes âgées. Ils nous voient empoisonner leur
eau et anéantir leurs récoltes. Ils ne peuvent s’empêcher de pleurer quand ils
voient les bulldozers arriver en vrombissant sur leurs terres pour en détruire
les arbres précieux. Ils vont dans les villes et y trouvent des milliers et des
milliers d’enfants sans - abri, nus, courant en meutes dans les rues comme des
animaux. Ils voient que nos soldats les humilient lorsqu’ils mendient de la
nourriture. Ils voient ces enfants vendre leur sœur à nos soldats, réclamer
leur mère.
Nous avons détruit les deux
institutions qui leur étaient les plus chères: la famille et le village.
Nous avons détruit leurs terres et leurs récoltes. Nous avons contribué à
écraser la seule force révolutionnaire non communiste du pays, l’Eglise
bouddhiste unifiée. Tel est le rôle endossé par notre pays, rôle de ceux qui
rendent impossible les révolutions pacifiques en refusant d’abandonner les
privilèges et les plaisirs que procurent les immenses profits des
investissements d’outre-mer.
Je suis
convaincu que si nous voulons être du bon côté de la révolution mondiale, notre
pays doit révolutionner radicalement ses valeurs. Nous devons rapidement
passer d’une société axée sur les choses à une société axée sur les personnes.
Quand les machines et les ordinateurs, la recherche du profit et les droits de
propriété sont considérés comme plus importants que les gens, les triplés
géants que sont le racisme, le militarisme et l’exploitation économique ne
peuvent pas être vaincus.
Une vraie
révolution des valeurs nous amènera bientôt à mettre en question l’honnêteté et
l’équité de quantité de nos politiques actuelles. D’une part, nous sommes
appelés à jouer les Bons Samaritains au bord des chemins de la vie. Mais ce
n’est qu’un début.
Un jour, nous nous
rendrons compte que c’est toute la route de Jéricho qui doit être transformée
afin que les hommes et les femmes ne soient pas constamment battus et dévalisés
au cours de leur voyage sur la route de la vie. La vraie compassion, c’est
davantage que le fait de jeter une pièce à un mendiant. La vraie révolution des
valeurs ne tardera pas à considérer avec inquiétude et une indignation
justifiée le contraste flagrant entre la pauvreté et la richesse. Elle
regardera au-delà des mers et verra des capitalistes occidentaux qui
investissent des sommes considérables en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud
uniquement pour en retirer des profits sans se soucier d’améliorer la situation
sociale des pays. Elle se dira: c’est injuste. Elle examinera notre alliance
avec l’aristocratie terrienne d’Amérique latine et dira: ce n’est pas juste.
L’arrogance de l’Occident qui
consiste à penser qu’il a quelque chose à apprendre aux autres et rien à
apprendre d’eux n’est pas juste. Une vraie révolution des valeurs examinera
l’ordre mondial et dira de la guerre: Cette façon de régler les différends
n’est pas juste. Brûler des gens au napalm, de faire dans les familles de notre
pays des quantités de veuves et d’orphelins, instiller le poison de la haine
dans les veines de personnes au comportement généralement humain, renvoyer chez
eux des soldats que les champs de batailles sinistres et sanglants ont
handicapés physiquement et dérangés psychologiquement, tout cela est
incompatible avec la sagesse, la justice et l’amour.
Une nation qui continue de dépenser d’année en année plus d’argent
pour la défense que pour les programmes sociaux est proche de la mort
spirituelle.
Mes amis, s’il y
a une chose que nous devons voir aujourd’hui, c’est que nous sommes dans une
période révolutionnaire. Dans le monde entier, des hommes se révoltent contre
les anciens systèmes d’exploitation et d’oppression et les blessures d’un monde
faible donnent naissance à de nouveaux systèmes de justice et d’égalité. Les
gens en haillons et aux pieds nus se soulèvent comme ils ne l’ont jamais fait.
Ceux qui étaient dans le noir ont vu une vive lumière. Ils pensent
inconsciemment ce que nous disons dans nos chants de liberté «Je ne laisserai
personne me décourager». Il est regrettable qu’à cause du confort, de leur
suffisance, de leur peur maladive du communisme, de leur tendance à
s’accommoder de l’injustice, les pays occidentaux, qui ont mis en place tant
d’aspects de l’esprit révolutionnaire du monde moderne deviennent d’absolus
contre-révolutionnaires. Cela a incité de nombreuses personnes à penser que
seul le marxisme incarnait l’esprit révolutionnaire. Par conséquent, le
communisme est un jugement condamnant notre échec à réaliser la démocratie et à
poursuivre les révolutions que nous avons mises en route. Aujourd’hui, notre
seul espoir réside dans notre capacité à reconquérir l’esprit révolutionnaire
et à déclarer dans un monde parfois hostile une hostilité éternelle à la pauvreté,
au racisme et au militarisme. Ce puissant engagement nous permettra de défier
audacieusement le statut quo, les mœurs injustes et nous hâterons la venue du
jour où «chaque vallée sera glorifiée, où chaque montagne et chaque colline
sera aplanie, où les endroits rudes seront transformés en plaines, où les
endroits tortueux seront redressés, où la gloire du Seigneur sera révélée et où
tous les vivants le verront tous ensemble» .
Une authentique révolution des valeurs
implique en dernière analyse que nos loyautés deviennent œcuméniques plutôt que
de s’adresser à des groupes particuliers. Tous les pays doivent maintenant
développer une loyauté prépondérante vis-à-vis de l’humanité tout entière afin
de préserver ce que chacune des sociétés a de meilleur. Cet
appel en faveur d’une fraternité mondiale
qui dépasse les préoccupations liées à la tribu, à la race, à la classe et à la
nation est en réalité un
appel à un
amour complet et inconditionnel pour tous les hommes. Cette notion souvent
mal interprétée, si volontiers rejetée par les disciples de Nietzsche comme une
manifestation de faiblesse et de lâcheté est
devenue une nécessité absolue pour la survie de l’humanité. Quand
je parle d’amour, je ne pense pas à une réaction sentimentale et faible, je
parle de cette force dans laquelle toutes les grandes religions ont vu le
principe unificateur suprême de la vie.
L’amour
est en quelque sorte la clé qui ouvre la porte vers la réalité suprême.
Cette croyance hindoue, musulmane, chrétienne, juive et bouddhiste en une
réalité suprême est magnifiquement résumée dans la première Epître de Jean: «
Aimons-nous les uns les autres, puisque
l’amour est de Dieu et que quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. Celui
qui n’aime pas n’a pas connu Dieu car Dieu est Amour. [...] Si nous nous aimons
les uns les autres, Dieu demeure en nous, en nous son amour est accompli.»
Finalement, je
dirai que je suis opposé à la guerre du Vietnam parce que j’aime l’Amérique. Ce
qui m’inspire n’est pas la colère mais la crainte et le chagrin, et le profond
désir de voir notre pays bien-aimé être un exemple moral pour le monde. Je
m’oppose à cette guerre parce que je suis déçu de l’Amérique.
Je suis déçu de constater notre incapacité
à nous attaquer positivement et avec franchise aux trois maux que sont le
racisme, l’exploitation économique et le militarisme. Nous nous sommes
engagés dans une impasse qui pourrait conduire à un désastre national.
L’Amérique sombre dans le racisme et le militarisme. La maison que tant
d’Américains ont léguée était construite solidement et de manière idéaliste.
Ses piliers étaient solidement ancrés dans notre héritage judéo-chrétien. Tous
les hommes sont créés à l’image de Dieu. Tous les hommes sont frères. Tous les
hommes naissent égaux. Chaque homme reçoit en héritage la dignité et la valeur.
Chaque homme possède des droits qui ne lui sont pas accordés par l’Etat, qui ne
dérivent pas de l’Etat. Ils viennent de Dieu.
Avec le même sang, Dieu a destiné les hommes à habiter la face de la
Terre. Quel merveilleux fondement pour chaque foyer! Quel endroit
magnifique et salutaire pour y habiter. Mais l’Amérique s’est égarée et cette
dérive contre - nature n’a fait qu’apporter le trouble et la confusion. Elle a
laissé les cœurs tourmentés par la culpabilité et les esprits dénaturés par
l’irrationalité. Il est temps que tous les êtres doués de conscience en
appellent à l’Amérique pour qu’elle retrouve ses racines. Omar Khayyam avait
raison quand il écrivait: «Le doigt qui se déplace écrit et ayant écrit, il
avance.» J’en appelle aujourd’hui à Washington. J’en appelle à tous les hommes
et à toutes les femmes de bonne volonté de l’Amérique tout entière. J’en
appelle à tous les jeunes Américains qui doivent faire un choix aujourd’hui,
qui doivent prendre position sur cette question. Demain, ce sera peut-être trop
tard. Et ne croyez pas ceux qui vous disent que Dieu a choisi l’Amérique en
tant que force divine et messianique destinée à être le gendarme du monde. Dieu
a sa façon de juger les nations et je l’entends dire à l’Amérique: «
Tu es trop arrogante et si tu ne modifies
pas ta politique, je vais me révolter et briser les fondements de ton pouvoir
et le placerai entre les mains d’une nation qui ne connaît même pas mon nom.
Reste tranquille et sache que je suis Dieu.»
Certes, il n’est
pas facile de défendre la vérité et la
justice. Cela provoque parfois des frustrations. Quand vous dites la vérité
et prenez position, vous avez parfois le cœur lourd. Vous risquez de perdre
votre emploi, d’être insulté, méprisé. Vous aurez peut-être un enfant de sept
ou huit ans qui vous demandera: «Papa, pourquoi est-ce que tu dois aller si
souvent en prison?» Il y a longtemps que j’ai appris qu’
être disciple de Jésus-Christ, c’est porter la croix. Et ma Bible
me dit que le Vendredi Saint précède Pâques. Avant de porter la couronne, nous
devons porter la croix.
Portons - la
pour la vérité, pour la justice, pour la paix. Sortons d’ici aujourd’hui
avec cette détermination. Je n’ai pas perdu la foi. Je ne suis pas désespéré
car je sais qu’il y a un ordre moral. Je n’ai pas perdu la foi parce que l’arc
de l’univers moral est long mais qu’il est tendu vers la justice. Je peux
encore chanter «Nous vaincrons» car Carlyle avait raison lorsqu’il écrivait:
«Aucun mensonge ne peut vivre éternellement.» Nous vaincrons parce que, comme
l’écrivait à juste titre William Cullen Bryant, «une vérité que l’on écrase à
terre se redressera.» [...] Nous vaincrons parce que, selon la Bible, «on
récolte ce qu’on a semé».
Avec cette foi,
nous serons capables de tailler dans la montagne de désespoir une pierre
d’espoir. Avec cette foi, nous transformerons les dissonances criantes de notre
monde en une belle symphonie fraternelle. Avec cette foi, nous hâterons la
venue du jour où la justice déferlera comme les eaux et la droiture comme un
flot puissant. Avec cette foi, nous hâterons la venue du jour où le lion et
l’agneau se côtoieront paisiblement et où chaque homme pourra s’asseoir au pied
de son cep de vigne ou de son figuier et où personne n’aura plus peur parce que
le Seigneur aura parlé. Avec cette foi, nous hâterons la venue du jour où nous
pourrons nous donner la main dans le monde entier et chanter les paroles du
vieux negro spiritual «
Enfin libres!
Enfin libres! Dieu soit loué, nous sommes enfin libres!» [...] Les hommes
transformeront leurs épées en socs et leurs lances en ébranchoirs. Les nations
n’attaqueront plus les autres nations et les hommes n’apprendront plus à faire
la guerre. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais moi, je n’apprendrai
plus à faire la guerre. •
Source: Pacifica Radio/KPFA/UC
Berkeley Library’s Media Resource Center’s Site.
(Traduction Horizons et débats)