«L’humanité ne
peut réussir que comme un tout»
Entretien avec l’évêque de Ratisbonne
Gerhard L. Müller sur la dignité humaine, le bien commun, la justice sociale,
la paix, l’égalité des cultures et la responsabilité collective des hommes
Horizons et débats:
Monseigneur, vous avez, en collaboration avec le fondateur sud-américain de la
théologie de la libération Gustavo Gutierrez, publié un livre intitulé «An der
Seite der Armen» («Aux côtés des pauvres») qui va bien au-delà d’une
interrogation purement théologique et aborde des questions humaines
fondamentales comme la justice sociale et la conception du monde et de l’homme
qui en constitue la base. Qu’est-ce qui vous a incité à écrire cet ouvrage à la
fois très théologique, très politique et très compassionnel qui, de surcroît,
attire notre attention sur une partie du monde, l’Amérique du Sud, dont les
habitants devraient trouver chez nous en Europe plus de considération.
G. L. Müller: Je
suis originaire d’Europe, d’Allemagne, où je ne m’intéressais pas
particulièrement à l’Amérique du Sud. Mais comme je suis de Mayence, l’évêque
Emmanuel von Ketteler m’avait fait connaître la doctrine sociale de l’Eglise,
si bien que le catholicisme social m’était devenu familier, certes dans une
optique européenne. Et j’avais lu divers livres sur les autres continents, dont
l’Amérique du Sud. Quand, en tant que professeur, on passe ses vacances
universitaires en Amérique du Sud, on apprend
à connaître les hommes directement et pas seulement des statistiques sur les situations
sociales et économiques difficiles. Les statistiques peuvent être très
utiles, mais elles ne remplacent pas les situations concrètes dans lesquelles
on a devant soi non des chiffres ou des images mais des individus vivants que
l’on connaît personnellement. C’est pourquoi notre ouvrage n’aborde pas
simplement des questions théoriques et théologiques mais repose sur un échange
vivant avec le plus important représentant de la théologie de la libération, Gustavo
Gutierrez. Il n’a pas seulement écrit un ouvrage fondamental sur la
théologie de la libération. Il a également rédigé des articles et des exposés.
Je voudrais attirer l’attention sur sa biographie de Bartholome de las Casas.
Il s’agit de l’ouvrage le plus important sur cette grande figure de la mission
chrétienne des premiers temps du colonialisme. Ce qui caractérise Gustavo
Gutierrez, c’est avant tout le fait qu’il parle vraiment des pauvres parce
qu’il vit avec eux et est issu de leur milieu. Nos expériences communes et nos
relations personnelles ont permis la rencontre de son horizon avec le mien qui
est celui d’un théologien européen.
Qu’avez-vous fait
lors de vos séjours en Amérique du Sud
J’ai non
seulement fait des conférences mais également vécu avec les campesinos dans leurs villages et dans les
bidonvilles et j’ai constaté leur détresse. C’est un aspect que ne transmettent
pas les médias. On se rend compte par tous ses sens de l’horreur de la
situation. La dignité humaine n’y est
pas respectée, laquelle se fonde pour nous autres chrétiens sur le fait que
l’homme est à l’image de Dieu et ne représente pas seulement une partie des
conceptions de la philosophie des Lumières. Elle est transcendante et repose
sur l’amour de Dieu pour les hommes. Nous sommes persuadés que le visage de chaque
homme reflète l’amour de Dieu et que la dignité de l’homme concerne non
seulement sa nature spirituelle mais sa nature physique et ses relations
sociales. Et cela se manifeste également dans ce que nous autres chrétiens
appelons la rédemption par le Christ:
elle concerne l’homme tout entier. Le fait que le Christ arrache les
racines de cette situation misérable est aussi un élément de la rédemption. Que
les hommes doivent vivre dans de telles conditions est un péché de ceux qui ne
font rien pour lutter contre cette misère.
Certains pensent
que ce n’est que le résultat de mauvaises politiques économiques. C’est vrai,
mais il y a des causes plus profondes
qu’il faut identifier: le fait que le péché soit également dirigé contre
Dieu et que, par conséquent, les hommes deviennent égoïstes, restent peu
sensibles et ne songent qu’à leurs intérêts. On néglige l’essentiel,
c’est-à-dire la dignité de l’homme.
Que signifie
respecter la dignité de l’homme dans la vie sociale?
Du point de vue
social, la dignité de l’homme, c’est le bien commun. Au fond, les politiciens et les
responsables économiques devraient le respecter. Dans de nombreux pays sans
tradition démocratique, on pratique le clientélisme.
Il existe aussi ici ou là en Europe. L’état ou l’empire économique deviennent
alors des instruments d’exploitation. La politique, l’économie et les médias se
préoccupent relativement peu du bien commun. On préfère maintenir son pouvoir
et satisfaire sa soif de profits. Aussi est-il important qu’il y ait de nombreuses
personnes dans le monde qui, sans songer aux avantages ou aux inconvénients
pour eux-mêmes, disent ceci: dans
certains pays, groupements, domaines, voire dans les familles, il convient de
restaurer le respect de la dignité de l’homme et du bien commun sous peine
de voir le monde s’en aller à vau-l’eau. On voit ce qui se passe en Iran et en
Irak où d’autres Etats pratiquent une politique expansionniste. Mais la
politique de l’Inde et du Pakistan est également une folie: on développe des
bombes nucléaires alors qu’on ne peut pas nourrir la population. La culture,
l’éducation, une vie digne et la participation aux affaires publiques, à la
politique et à la vie spirituelle sont impossibles. Ce sont là autant de
conséquences du non-respect de la dignité humaine.
Et chez nous en
Europe?
Certes, notre tradition européenne repose sur l’idée que
nous sommes éclairés et responsables mais nous
interprétons les droits de l’homme de manière tendancieuse, en ne les
rapportant qu’à l’individu. Or l’homme n’est pas qu’un individu: il vit
avec ses parents, ses frères et sœurs, il a des camarades de classe, des
collègues de travail, il a des voisins là où il habite, si bien que l’individuel et le social s’interpénètrent
et se conditionnent mutuellement. Lorsque l’on empêche l’individu de
s’engager et de s’épanouir socialement ou, tout simplement, de gagner sa vie
par son travail, on s’attaque à sa dignité. Il y a des dictateurs qui, pendant
les premières années, essaient de se rendre populaires en jetant au peuple
quelques ducats ou de la nourriture. Mais cela ne contribue pas au
développement parce que cela rend les hommes dépendants des caprices de leurs
dirigeants.
Cette dépendance
explique-t-elle à votre avis le silence de l’Europe, des pays d’Europe face aux
nombreuses guerres qui sévissent dans le monde, en Palestine, en Afrique, en
Irak ou au Pakistan?
On ne peut pas opposer catégoriquement des
gouvernants qui auraient tout faux et des peuples qui auraient une vision
correcte des choses. Il y a toujours des interactions. Dans les Etats
démocratiques, les gouvernants doivent constamment veiller à être réélus. C’est
pourquoi la léthargie, l’indifférence de la population à l’égard des crises
d’Afrique et d’Amérique du Sud se répercute sur les politiques.
Peut-être que
l’Europe s’est lassée après les guerres et les dictatures effroyables dont elle
a souffert au XXe siècle. Si bien qu’elle veut jouir de la prospérité et ne se
demande pas pourquoi la situation est tellement meilleure qu’ailleurs. Sinon,
elle risquerait de constater qu’elle devrait réduire son niveau de vie pour
améliorer celui des autres.
Je crois que
c’est difficile à faire comprendre mais qu’il
n’y a pas d’alternative. En effet, quiconque voit un peu plus loin que le bout
de son nez sait que l’humanité ne peut réussir que comme un tout.
Les problèmes non résolus d’un pays ont des répercussions sur la Terre entière
et n’épargneront pas l’Europe. Et on ne peut pas les résoudre par la force des
armes. Les Etats européens ont la possibilité d’agir militairement et
politiquement, mais cela n’attaque pas le mal à la racine: c’est une question
d’attitude morale.
Qu’entendez-vous
par là?
Sans faire appel aux ressources morales,
on ne pourra certainement pas résoudre les grands problèmes de l’humanité au niveau
politique ou économique. Mais nous pouvons montrer la bonne voie, celle du
progrès et non celle de la régression qui mène à l’abîme. C’est un défi qui
nous sera posé jusqu’au jour du Jugement dernier.
C’est une
illusion, qui est souvent paralysante, de penser pouvoir améliorer le monde par
un acte de force ou un appel unique. Le Christ a dit: Vous aurez toujours des pauvres parmi
vous. Cela veut dire que le problème se pose à toutes les générations, qu’il en
sera toujours ainsi.
Nous devons faire en sorte que les
contrastes ne soient pas tels qu’il ne nous reste plus que le choix entre
nous précipiter dans le fossé de droite ou celui de gauche. Nous devons élargir
la plate-forme, le centre, de manière à ce qu’il soit solide, que l’on
définisse les objectifs d’une politique mondiale à laquelle tous puissent
participer.
Nous avons le
principe fondamental des droits de l’homme selon lequel tous les hommes ont
également le droit de profiter des ressources de la Terre, même si elles sont
inégalement réparties.
Comment le
principe d’égalité de tous hommes peut-il influencer la politique quotidienne?
Il est inquiétant de voir que chez nous en Occident il y a de nouveau des
forces politiques qui agissent en pensant que les Africains, les Américains du
Sud et les Asiatiques valent moins que nous. L’Eglise catholique, en tant
qu’Eglise mondiale, défend le principe de l’égalité des hommes. Comment
peut-elle faire entendre sa voix à propos de ce fondement de la vie en société?
Les notions de sous-homme et d’homme supérieur, dominateur,
de surhomme remontent au national-socialisme, mais il faut savoir que le
national-socialisme n’est pas une idéologie sortie de rien. La conception de la
vie qu’elle suppose va bien au-delà de ce mouvement politico-idéologique. Auparavant,
la théorie raciste fut déterminante. Le darwinisme social relève du
néo-paganisme. L’homme n’est plus conçu par rapport à Dieu. Or l’homme, en tant que créature, est doté
d’une dignité inaliénable qui ne se définit pas selon des facteurs extérieurs
comme l’appartenance ethnique ou nationale. Lors de la fête de la
Pentecôte, les actions divines ont été annoncées dans toutes les langues, sans
gommer les différences. Il était clair que tous les hommes sont les concitoyens
de Dieu. C’est pourquoi la mission de l’Eglise catholique est si importante
dans le monde d’aujourd’hui. Il n’y a
pas d’«étrangers» dans la famille unique de Dieu. L’Eglise a ici un effet
prophétique car elle aborde les questions positives au-delà des limites de
l’Eglise, les rassemble dans une dynamique de développement mondial: paix,
construction et rapprochement entre les hommes.
De nombreux
évêques ont publié une déclaration à propos du sommet du G-8 de Heiligendamm
dans laquelle ils s’élèvent notamment contre le fait qu’on dépense presque
un milliard de dollars pour l’armement et seulement 75 milliards pour l’aide au
développement dans le monde.
Justement, il s’agit de savoir comment on peut organiser la
globalisation dans l’intérêt de l’humanité. Personne ne peut échapper à
l’échange mondial des informations et des produits, mais on peut en faire un
usage positif car les moyens techniques actuels nous permettent de vaincre la
faim. Lorsqu’une famine sévit quelque part à la suite de mauvaises récoltes,
d’inondations, etc., l’humanité est prête à prévenir le pire.
On peut
également faire en sorte de relever les standards de formation pour les
différentes professions dans le monde entier. L’aide au développement ne consiste pas seulement à donner à manger à
ceux qui ont faim mais à relever les standards de formation de manière que les
hommes soient en mesure de se débrouiller tout seuls.
Le fait que
l’adulte puisse, s’il est en bonne santé, gagner sa vie lui-même fait également
partie de la dignité humaine. L’homme doit savoir que son travail constitue une
contribution positive. C’est aussi une question d’amour-propre. C’est pourquoi
votre critique est justifiée. Avec le
budget militaire des Etats-Unis, on pourrait redresser économiquement toute
l’Amérique du Sud. Ce serait la meilleure manière de servir la paix.
On ne pourra
certainement pas créer un monde sans armes parce que le mal existe. C’est la
raison pour laquelle on ne peut pas renoncer non plus à la police. Dans un
Etat, il y a toujours une certaine proportion de personnes qui font du mal à
autrui. C’est pourquoi l’Etat doit
toujours disposer de certaines forces qui le protègent contre les dangers
venant de l’intérieur et de l’extérieur.
Et il y a des Etats où la population tout entière est
prise en otage comme ce fut le cas chez nous en Allemagne de 1933 à 1945 où
Hitler et les nazis ont instrumentalisé un peuple économiquement et
culturellement puissant dans le sens de son idéologie et de sa politique
expansionniste.
À cela s’ajoute
le problème posé par la fanatisation
d’une population qui se sent exploitée et rabaissée par l’Occident. Que
peut-on faire ici pour éviter que ces sentiments n’engendrent pas de violences
collectives?
Et il faut
également se demander quelles sont les causes des conflits. Ils sont en partie
fomentés depuis l’étranger, également les conflits interethniques. Aucun pays,
pas même les Etats-Unis, n’a le droit d’imposer des guerres interminables à
d’autres pays. Mais comment faire en sorte que les hommes développent la
volonté politique de mettre un terme à ces guerres? Que faut-il faire pour que
l’individu n’attende pas que les autres agissent, que chacun reconnaisse que
lui aussi est responsable de la paix?
Tout d’abord, il s’agit de ne pas riposter avec les mêmes moyens que l’adversaire. Cela répond
à la logique profonde du principe selon lequel on tend l’autre joue si l’on
vous frappe. C’est une métaphore qui signifie que si l’on me bat ou me fait du
tort et que je réplique par les mêmes moyens, je déclenche une spirale de la
violence que personne ne pourra arrêter. Naturellement, répondre à la violence par la non-violence suppose une attitude
profondément éthique et religieuse.
Lorsqu’un
individu a grandi, en tant qu’enfant - soldat, dans la logique de la violence
et de la contre - violence, je pense qu’il est très difficile de modifier son
attitude. La violence est quotidienne. Elle est souvent le seul moyen de
survie. Peut-être que des religieuses peuvent avoir une influence. Elles vivent
avec ceux qui souffrent et leur offrent un espoir et une vie sans violence.
Elles leur montrent également qu’on les accepte et qu’on les aide. Cela change
les choses.
«Or c’est une belle chose que d’apprendre à connaître
personnellement les gens d’autres cultures, d’apprécier la spécificité de ces
dernières, de reconnaître qu’elles ont autant de valeur que la nôtre. On est
amené à relativiser quelque peu sa propre culture sans pour autant
l’abandonner.»
Dans votre livre, vous avez fait un thème central de
l’idée importante qu’il faut apprendre des autres cultures. Vous avez fait
essentiellement référence à l’Amérique latine et écrit que les cultures
indigènes ont beaucoup de choses à offrir. Pouvez-vous développer cette idée?
Les cultures indigènes n’ont plus la pureté qu’elles avaient
avant la colonisation et l’impérialisme du XIXe siècle. Mais nos cultures
européennes ne sont plus dans l’état où elles étaient au XVe siècle. En raison
du progrès technique, le monde est devenu plus petit et, sur bien des points,
plus uniforme. La diversité passe au second plan et la spécificité des pays
disparaît. Il en résulte qu’on n’a plus de repères dans sa propre culture.
La rencontre avec d’autres cultures est
très utile. Le contact avec la langue et la culture d’un autre pays
constitue un enrichissement. La communication et l’échange intellectuel
surmontent les frontières.
En littérature,
dans la jurisprudence, dans le développement des Etats démocratiques, dans tous
les domaines de la science et de l’art, les hommes ont laissé des témoignages
impressionnants de leurs capacités intellectuelles. Les hommes peuvent se stimuler mutuellement à réaliser les plus grandes
choses. La Pentecôte en est le modèle.
La tentative
contraire en est la Tour de Babel: on
voudrait conquérir le Ciel, mais on ne se comprend plus les uns les autres.
C’est la pax babylonia, aegyptiaca, romana, sovietica ou americana. Tout doit
être pareil. Il faut supprimer la diversité. Cela conduit à une absence
de culture, si bien que tout paraît si monotone, si désert parce qu’on a tout réduit
à un dénominateur commun.
Or c’est une belle chose que d’apprendre à
connaître personnellement les gens d’autres cultures, d’apprécier la
spécificité de ces dernières, de reconnaître qu’elles ont autant de valeur que
la nôtre. On est amené à relativiser quelque peu sa propre culture sans pour
autant l’abandonner.
Quand on songe à la Création, au fait que
Dieu est au-dessus de tout, qu’il est le Dieu et le père de chacun, une
foi, un baptême, que nous sommes un esprit et un corps de l’Eglise, quand on a
la foi dans le Christ, la vie en commun
des hommes, leur collaboration devient possible.
Tous ne sont
pas chrétiens et tous les chrétiens n’appartiennent pas à l’Eglise catholique,
mais en dehors de cette foi, il existe toujours suffisamment d’éléments
communs. On appelle cela le plan humanitaire, le droit naturel des hommes qui
lui vient de Dieu. En outre, nous avons en commun la raison et lorsque l’on
prend la peine d’apprendre d’autres langues, on a la possibilité de les
utiliser pour nous faire comprendre, pour nous entendre. Nous découvrons notre responsabilité commune à
l’égard de tous les hommes, de la Terre entière. Nous pouvons donc
également, sans que cela soit ancré dans la foi chrétienne, formuler, au plan
de la raison, des objectifs politiques et économiques communs ainsi que des
valeurs et des principes communs. C’est la base de la vie sociale sur la Terre,
une vie pacifique, équilibrée et axée sur la justice.
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