DROITS DE L'HOMME
STOP ! LES TRAVAILLEURS NE SONT PAS DES OUTILS(1)
Le travail décent, entre espoir et frustrations
D’un côté, Rudi Delarue, directeur du bureau
bruxellois de l’Organisation Internationale du Travail. De l’autre, Dae-oup
Chang, chercheur spécialisé sur la question du travail en Asie. Deux experts,
deux visions. Mais un seul combat : celui pour la dignité des
travailleurs. Interviews réalisées séparément au mois d’avril 2009
En matière de travail décent, quelles avancées
constate-t-on ces dernières années ?
Rudi
Delarue : La
question
du travail décent a indéniablement gagné en importance au niveau international.
Le nombre de pays signataires des Conventions de l’OIT ne cesse de s’accroître,
y compris dans les grands pays émergents, et les efforts en matière
d’application effective des Conventions sont en hausse. Les Objectifs du
Millénaire ont été amendés en 2008 pour y intégrer la question du travail
décent. En outre, en 2005, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté un texte qui
encourage les dirigeants à intégrer le travail décent dans les stratégies de
développement.
C’est
une vraie évolution :
jusqu’il y a
peu, le facteur travail était totalement négligé dans les politiques de
coopération et dans l’action sur le terrain. L’Europe se limitait à
promouvoir l’éducation primaire, à soutenir l’accès à l’eau, aux médicaments, à
la santé, etc. Comme si la question du travail ne concernait pas ses
partenaires du Sud. Les choses évoluent à ce niveau. Mais il reste encore
beaucoup à faire. La question du travail n’est toujours pas une priorité de la
coopération belge, par exemple.
Dae-oup
Chang : Cette prise en considération politique est
certainement une avancée.
Malheureusement,
l’abondance de textes et d’engagements n’a que des effets limités sur le
terrain, sauf peut-être dans la lutte contre les pires formes
d’exploitation. Le problème, c’est que l’agenda porté par les institutions
internationales ne cherche pas à renforcer le pouvoir des travailleurs et
ne remet pas en question le système
économique actuel, les modèles de développement et
la domination du capital sur le travail. En bref, les conditions
structurelles qui assurent la persistance et même le développement du travail
indécent dans le monde.
L’agenda
institutionnel tel qu’il existe aujourd’hui
ne peut donc pas grand chose contre les phénomènes de flexibilisation
et de développement du travail informel, qui ne sont pas du ressort d’un
État ou d’une entreprise. Seul un mouvement de travailleurs fort et organisé,
pesant sur les gouvernements, peut apporter une réponse à ces phénomènes.
Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles au progrès
sur le terrain ?
Rudi
Delarue : Au
niveau politique, l’un des obstacles majeurs concerne l’incapacité des États à
mettre en œuvre leurs engagements. Une fois que les gouvernements ratifient
les Conventions de l’OIT ou adoptent des mesures de protection sociale, il faut
qu’ils appliquent ces décisions. Et là, l’un des
grands problèmes dans le Sud est sans conteste la faiblesse et le
manque de capacité des États, résultat des politiques poussées depuis des
décennies par les défenseurs du libéralisme pur et dur, trop souvent soutenus
dans certains pays par les orientations et priorités de la Banque mondiale et
le FMI.
Dans cette vision, tout ce qui est fait
par l’État est considéré comme mauvais : il faut moins d’État pour plus de
marché. Cela a terriblement affaibli les structures
publiques, les ministères du travail, l’inspection du travail, les acteurs
sociaux, les systèmes de sécurité sociale...
Si
les choses évoluent positivement aujourd’hui – l’OIT est de plus en plus
sollicitée par les États et les institutions internationales – cet
affaiblissement continue d’avoir de lourdes répercussions, et pose un défi de
taille à l’avancement du travail décent.
Dae-oup
Chang : La
responsabilité de cette situation incombe aussi aux gouvernements. Ceux-ci
se battent tellement pour attirer les investissements, ouvrir leurs marchés et
déréguler qu’ils abandonnent en réalité tout espoir d’améliorer les conditions
de vie des travailleurs. Cette situation est notamment liée au manque de
démocratisation des États.
Bien souvent
dans le Sud, la voix des travailleurs n’est pas entendue, que ce soit au
niveau des décisions politiques ou dans les entreprises. De
nombreux travailleurs ne peuvent pas
s’organiser, parce que cela leur est interdit ou parce que leur travail ne
le permet pas vraiment, comme dans l’économie informelle par exemple.
En
Asie comme dans d’autres régions, la «
démocratisation »
s’est en réalité résumée à une libéralisation des marchés, assurant un
déséquilibre durable entre travail et capital.
Quel est le rôle joué ici par les investissements
étrangers ?
Dae-oup
Chang : Ces
investissements ont des effets totalement contradictoires. Ils
peuvent certes augmenter le nombre de
postes de travail – ce que la Banque Mondiale, le FMI, les multinationales
et les gouvernements ne cessent de saluer –
mais ils réduisent en même temps les secteurs traditionnels d’emploi
comme l’agriculture. Cela a un
effet
négatif sur l’autosubsistance des populations qui sont de plus en plus
dépendantes du marché pour survivre.
En
outre,
la mobilité extrême des
investissements encourage une informalisation croissante de l’emploi :
multiplication des contrats temporaires, de la main d’œuvre en sous-traitance,
etc. Cette informalisation est devenue une caractéristique permanente du
système économique.
Puisque les capitaux
peuvent partir à tout moment, les revenus des travailleurs ne sont plus en
sécurité et il devient difficile d’assurer un développement durable dans
les pays. Une fois qu’un État s’est engagé dans le
’développement’ par l’investissement étranger, il n’a d’autre choix
que de jouer la carte de la compétition fiscale et salariale pour rester
‘attractif’. C’est la
voie de la course
vers le bas.
Rudi
Delarue : La
mobilité
du capital est un vrai défi, et appelle la mise en place de réponses
régionales et mondiales pour harmoniser
les conditions économiques, financières et sociales.
C’est ce que fait l’Union européenne par exemple, en travaillant sur
l’établissement des normes minimales en matière de conditions de travail,
d’environnement ou de finance. Mais la règle de l’unanimité en matière
d’harmonisation fiscale complique l’adoption des textes sur la question.
L’Association des nations de l’Asie du
Sud-Est (ASEAN) développe elle aussi un agenda social.
Il est clair qu’avec le développement des chaînes mondiales de production et de
sous-traitance, de nombreux travailleurs subissent de plein fouet les effets
d’un système où les délais de livraison sont de plus en plus serrés et où il
faut toujours assurer le prix le plus bas. Cela engendre des problèmes de
sécurité, de salaires, d’horaires, de stress, d’insécurité d’emploi, de
non-respect du dialogue social… Cette situation vaut également en Europe, où
l’on constate une
multiplication des
statuts précaires des travailleurs. D’où l’importance d’une coopération
régionale forte sur la question.
Qui est le plus exposé au travail indécent ?
Rudi
Delarue : Les
travailleurs
les plus fragilisés comme les immigrés, les sans-papiers, ceux qui ont le
droit de résider sur un territoire mais pas d’y travailler... Et
bien entendu les femmes. Dans beaucoup
de pays, elles sont encore dans une position de vulnérabilité face à l’emploi.
Très peu de pays ont par exemple mis en place des mesures de protection de la
maternité ou des structures d’accueil pour les enfants. Cela rend la
combinaison ‘travail-famille’ difficile et accentue la vulnérabilité des
femmes.
On
voit bien que dans un marché du travail où il y a des droits et des soutiens
spécifiques pour concilier la vie privée et la vie professionnelle, les femmes
s’en sortent beaucoup mieux, même si elles continuent de subir des
discriminations salariales par exemple.
Dae-oup
Chang : À priori, toutes les catégories de travailleurs
font face aux mêmes défis. Mais
les plus
exposés au travail indécent restent ceux de l’économie informelle, qui
constituent souvent l’écrasante majorité des travailleurs dans le Sud. Cette
économie informelle non - régulée n’offre
aucune protection légale ou syndicale, et est caractérisée par son grand
nombre de travailleuses.
En
matière de travail décent, le
pire
scénario est donc celui d’une femme migrante qui travaille dans l’économie
informelle. Il est donc fondamental que les travailleurs de l’informel
s’organisent – sur base de la communauté par exemple – en intégrant au maximum
les femmes.
Quel rôle peut jouer la Responsabilité Sociale des
Entreprises (RSE) ?
Rudi
Delarue : Les
entreprises sont devenues des acteurs clés dans la question du travail décent.
Le fait qu’elles décident d’accroître leur responsabilité sociale est donc très
important. C’est d’ailleurs dans leur intérêt. Des entreprises m’appellent pour
obtenir des documents prouvant qu’elles respectent la déclaration de l’OIT sur
la politique sociale et les entreprises
multinationales. Nous ne fournissons pas de tels certificats, mais c’est un
signe que la
question est prise en
compte, grâce à la pression des consommateurs notamment.
Les
Pays-Bas vont même plus loin :
les entreprises qui répondront à des appels d’offres publics auront l’obligation de respecter les droits sociaux
fondamentaux dans leur chaîne de production.
La
RSE peut donc être un élément fort utile
et complémentaire des actions publiques, à condition qu’elle
implique les partenaires sociaux et
qu’elle intègre
l’ensemble des normes
internationales du travail, comme convenu dans la déclaration de l’OIT.
Mais elle ne peut en aucun cas se substituer aux règles nationales et aux
inspections du travail. Il faut être très clair là-dessus. Et ce n’est pas
parce que des États sont faibles que c’est au marché de régler ces questions.
Dae-oup Chang :
À mes yeux le développement de la RSE
reflète parfaitement le processus de la course vers le bas. C’est sous la
pression des entreprises et des investissements que les régulations du travail
– considérées comme des obstacles au marché – ont été malmenées. Face à ce
phénomène, les multinationales tentent de faire bonne figure en développant des
codes de conduite.
J’ai
été impliqué dans de nombreuses initiatives en matière de RSE et je peux vous
dire que très peu d’entreprises prennent cette question vraiment au sérieux.
D’ailleurs, il n’existe
pas de
mécanismes d’imposition de ces codes, ni de sanctions.
En réalité, ils s‘agit d’une privatisation des droits du travail,
effaçant la nature politique de la question du travail décent. Si la RSE peut
améliorer les choses dans une usine, elle ne contribue en rien au renforcement
du mouvement des travailleurs. Il y a donc des
success stories individuelles, mais peu de résultats vont au-delà.
Quelles priorités donner dans la lutte pour le travail
décent ?
Dae-oup
Chang : Partout, les travailleurs constatent qu’ils
partagent les mêmes problèmes. Le
mouvement
syndical doit donc se repenser, tisser des alliances entre travailleurs du
formel et de l’informel, et devenir une vraie force de changement. Il doit
pousser les gouvernements à défendre un autre modèle de développement au niveau
régional. À mon sens,
trois types de
solidarité s’imposent aujourd’hui :
-
1° Celle
entre
les mouvements travailleurs de plusieurs pays,
-
2° Celle entre travailleurs
du formel et de l’informel, et
-
3° Celle
entre
les syndicats et les autres mouvements sociaux.
Des
progrès ont été enregistrés dans ces trois domaines en Asie. Aujourd’hui,
lorsqu’on assiste à une manifestation nationale dans un pays asiatique, on
rencontre toujours des travailleurs venus d’autres pays. C’est un signe.
Rudi
Delarue : En
Belgique,
le fait que la
campagne sur le travail
décent soit portée par une coalition d’ONG et de syndicats est quelque
chose d’unique et de très important. C’est vraiment le choix à faire pour que
le travail décent soit reconnu comme une priorité de la politique belge de
développement.
Les
politiques internationales doivent absolument
renforcer la capacité des États à mettre en place les piliers du
travail décent. Le fait que la moitié de la population mondiale n’ait
aucune protection sociale est un drame, mais aussi un danger. Des pays comme la
Chine, l’Inde ou le Brésil savent bien qu’ils risquent d’avoir des problèmes de
stabilité s’ils ne mettent pas en place une forme de sécurité sociale. Ne pas
investir dans ces systèmes, même avec des moyens limités, c’est se condamner à
la crise. On le voit d’autant mieux aujourd’hui ...
Justement, quel est l’impact de la crise sur les
travailleurs ?
Rudi
Delarue : Les
pertes
d’emplois sont dramatiques partout, mais elles auront
un impact bien plus marqué dans les pays en développement.
Licencier des gens qui ne disposent pas de sécurité sociale les plonge
inévitablement dans la misère. Face à cette crise, il y a une prise de
conscience qu’il faut développer tous les piliers du travail décent, y compris
la sécurité sociale. On comprend qu’il s’agit d’un investissement stabilisateur
pour le social et l’économie. La réforme du système financier et de l’agenda
FMI-Banque mondiale doit absolument redonner une place majeure au social. La
crise aura au moins révélé cela au grand jour.
Dae-oup
Chang : Rien
qu’en
Chine, 24 millions de travailleurs sont retournés chez eux du fait des
licenciements ces derniers mois. Ces travailleurs gagnaient si peu qu’ils
n’ont pour la plupart pas d’épargne. Ils retournent dans les villages ruraux
qu’ils avaient quittés par manque de travail, de terre ou de moyens de
subsistance. Et ce phénomène se développe partout en Asie.
Cette crise va sans doute déboucher sur
des tensions et, je l’espère, sur une remise en question de
certains modèles de développement. Elle peut aussi avoir des conséquences sur
le mouvement syndical. De nombreux travailleurs marginalisés se mobilisent,
veulent se faire entendre et poussent les syndicats traditionnels à élargir
leur base et à renforcer leur solidarité au niveau national et international.
Cette solidarité est la meilleure réponse à donner à la crise.
Qui sont Rudi Delarue et Dae-oup Chang ?
-
Rudi Delarue est le
directeur
du bureau bruxellois de l’OIT, en charge des relations avec l’Union
européenne et les pays du Benelux. Diplômé en droit et en études européennes,
il fut conseiller et négociateur au sein de la Confédération des Syndicats
Chrétiens (CSC/ACV), puis administrateur principal à la DG Emploi, Affaires
Sociales et Égalité des chances de la Commission européenne.
-
Dae-oup Chang est chargé de cours à la
School of Oriental and African Studies de l’Université de Londres.
Docteur en sociologie, il fut également chercheur au Centre of Asian Studies
(Université de Hong Kong) et coordinateur de recherche au sein de l’ Asia
Monitor Resource Centre . Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur
le travail et le mouvement syndical en Asie.
1- Campagne
OXFAM Belgique
25 juin
2009