Environnement
ENVIRONNEMENT QUAND NOTRE PLANETE S’EMBRASE (1)
Plus il y a d’incendies, plus le climat
se réchauffe, et réciproquement. Plusieurs équipes multidisciplinaires étudient
ce cercle vicieux.
La Terre est une
planète ignée.
Depuis l’apparition des
premiers végétaux (et avec eux, de la matière combustible), il y a plus de
420 millions d’années
, le feu
prospère dans une atmosphère terrestre riche en oxygène. Selon certains
scientifiques, il a façonné des paysages entiers bien avant l’apparition de
l’homme, défrichant des forêts denses qui cédèrent la place aux prairies.
Mais, ces dernières années, les incendies
sont plus fréquents et de plus en plus graves : cette modification
étonnante du phénomène menace de bouleverser les écosystèmes, de porter
atteinte à la biodiversité, voire d’altérer le climat. Pour enrayer
l’embrasement, les chercheurs doivent comprendre pourquoi les incendies se
multiplient et comment la science peut lutter contre eux.
Le feu a de nombreux visages. Tantôt
utile, tantôt dévastateur, il est toujours imprévisible – et c’est
précisément ce qui en fait un objet d’étude délicat.
“La connaissance du feu est une science, mais, pour l’heure, celle-ci
n’a jamais été vraiment reconnue”, explique David Bowman, chercheur en
écologie à l’université de Tasmanie à Hobart, en Australie. Aujourd’hui,
cependant, des chercheurs de différentes disciplines se rassemblent pour
étudier la science du feu. Certains écologues surveillent les feux de forêt à
l’aide d’images satellites pour mesurer la surface touchée et la gravité des
incendies. D’autres scientifiques effectuent un suivi de la régénération des
forêts après un incendie, tandis que des géologues se penchent sur le passé en
examinant des vestiges de très anciens feux de forêt pour comprendre comment
les flammes ont façonné la Terre.
Les derniers
travaux en date soulignent les interactions entre le climat, les incendies et
l’homme. Et
ces études révèlent que
notre part de responsabilité dans les incendies ne cesse d’augmenter. Dans
les régions tropicales, les feux d’origine humaine sont une façon courante de
défricher pour l’agriculture et l’élevage. À l’inverse, à mesure que l’on
construit toujours plus loin dans la nature, sur des terres où le feu pouvait
auparavant faire rage sans entrave, la propagation naturelle du feu est
aujourd’hui contrariée.
“Il est
aujourd’hui nécessaire d’étudier le feu en prenant en compte aussi bien la
biologie, l’écologie que la société”, déclare Bowman.
Selon de récentes études, les incendies ont
beau être locaux, leurs conséquences sont de portée mondiale. Quand des
forêts sont la proie des flammes, le carbone que renferment les végétaux est
relâché dans l’atmosphère sous forme de CO2. Ajoutés les uns aux autres, les
incendies qui font rage sur toute la planète pourraient être une source
importante d’émissions de dioxyde de carbone, contribuant ainsi au changement
climatique. Réciproquement, le réchauffement du climat est susceptible de
rendre certaines régions plus vulnérables aux flammes. La sécheresse peut permettre
à des feux de se déclarer dans des endroits où il ne s’en produisait jamais.
Et, lorsque le régime naturel des feux se modifie, l’écosystème change lui
aussi. Le feu peut tuer les arbres sans pour autant les réduire en cendres,
“ce qui fournit encore plus de combustible à
l’incendie suivant” , souligne l’écologiste Eric Kasischke, qui étudie
l’interaction entre feu et climat dans les écosystèmes de forêts boréales
[taïgas].
Les chercheurs
ne disposent pas encore d’une compréhension exhaustive du phénomène dans le
système terrestre.
Mais le feu est lié à
la modification des modèles météorologiques, estiment Eric Kasischke et
d’autres scientifiques. Durant l’été 2004, un système de hautes pressions s’est
installé sur la région que Kasischke surveillait depuis des semaines
– avec la hausse des températures, la saison des feux s’est prolongée.
“Nous cherchons à comprendre ce qui
détermine la fréquence et la gravité des feux, et à savoir ce qui fait que
certains écosystèmes se remettent mieux après un incendie”, explique
Jennifer Balch, du National Center for Ecological Analysis and Synthesis, à
Santa Barbara, en Californie. Avec son équipe, elle étudie les incendies dans
les forêts tropicales d’Amazonie. Par le passé, les scientifiques estimaient
que toute émission de CO2 due aux feux de forêts était compensée par les
quantités de gaz piégé par la végétation à mesure qu’elle se régénérait. Mais,
aujourd’hui que la forêt se régénère moins vite qu’elle ne brûle, les
modifications de la végétation amazonienne peuvent altérer les écosystèmes et
les cycles biogéochimiques à l’échelle planétaire.
“Selon nos calculs, les incendies de forêt pourraient être responsables
de 20 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine”, précise
Jennifer Balch.
Les hommes bouleversent le cycle des incendies
Le feu est une
telle source de carbone que
“le Groupe
d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat devrait tenir compte
des incendies”, insiste Jennifer Balch.
Non contents d’émettre du dioxyde de carbone, les feux contribuent au
changement climatique en relâchant aussi des aérosols [particules en
suspension], notamment de la suie,
qui
réchauffe l’atmosphère en absorbant le rayonnement solaire.
Le changement
climatique actuel n’est pas le premier de l’histoire de la Terre, et certains
scientifiques estiment que le feu pourrait également avoir joué un rôle dans
des phénomènes passés. L’équipe de Jennifer Marlon, de l’université de
l’Oregon, à Eugene, qui étudie des gisements de charbon témoignant des incendies
du passé, a établi que le feu avait effectivement évolué avec le climat ces
derniers millénaires.
De l’an 1 de notre ère jusqu’à 1750,
le nombre d’incendies a diminué, ont constaté les scientifiques.
“La Terre a connu une ère de rafraîchissement, et les feux ont diminué
parallèlement”, explique Jennifer Marlon.
Puis, entre 1750 et 1870, on a assisté à
une recrudescence des incendies, causés par l’homme. À cette époque aux Etats-Unis et
en Australie, les pionniers déboisaient à un rythme soutenu pour défricher des
terres à des fins agricoles ou d’élevage, rappelle la chercheuse.
Après 1870, les incendies connaissent une
accalmie.
« À cette époque, les
surfaces déjà défrichées suffisent aux hommes et la pratique du brûlis recule.”
Cependant, dans les régions isolées, ils restent fréquents et continuent à
se multiplier lorsque le climat se réchauffe, précise Jennifer Marlon.
Les arbres
eux-mêmes fournissent également des renseignements sur le schéma chronologique
des incendies. Lorsque, dans une forêt, des feux font rage près du sol,
certains arbres sont blessés et gardent des cicatrices qui peuvent en dire
beaucoup, explique Thomas Swetnam, de l’université de l’Arizona à Tucson. En
examinant l’emplacement de ces cicatrices par rapport aux anneaux de croissance
des arbres, les chercheurs peuvent reconstituer le déroulement des feux.
À partir du XXe siècle, cependant,
“nous assistons à un changement
considérable du régime des incendies, indique Swetnam. Les feux se multiplient et cela a aujourd’hui des conséquences sur le
climat.” On se trouve
face à un
vrai cercle vicieux.
Si l’on comprend encore mal le
fonctionnement des feux, les derniers travaux en date montrent qu’ils obéissent
à un cycle que l’activité humaine est en train de bouleverser. Pour élucider
totalement le rôle du feu sur la Terre, il faudra comprendre en quoi il affecte
les différents écosystèmes et comment ces conséquences s’ajoutent les unes aux
autres.
1- 16 JUILLET 2009 Solmaz Barazesh