Paradis fiscaux et judiciaires
DISCUSSION SUR
LES PARADIS FISCAUX:
LE CAS DU
LUXEMBOURG
La perspective du développement (1)
Le bon
fonctionnement des systèmes fiscaux est un élément primordial de la politique
de développement. C'est notamment le cas de la collecte des impôts dans les
pays en développement, et de leur capacité à contrôler et prévenir l'évasion
fiscale et la fuite des capitaux.
L'imposition
est le principal outil de mobilisation interne de ressources financières pour
le développement. Dans la coopération bilatérale au développement, l'aide à
la mise en place de systèmes fiscaux gagne progressivement en importance.
Parallèlement, la coopération internationale en matière de politique fiscale
revêt depuis peu une importance croissante.
L'efficacité de la coopération fiscale est toutefois inversement
proportionnelle à l'importance qu'on lui accorde. Lors des conférences
internationales, comme la 2ème Conférence de l'ONU sur le financement du
développement à Doha, fin 2008, ou la Conférence de l'ONU sur la crise
économique et financière mondiale et ses impacts sur le développement de New
York, en juin 2009 , des voix s'élèvent pour réclamer un
renforcement du cadre institutionnel de la coopération fiscale
internationale sous l'égide des Nations Unies. Les initiatives concrètes se
limitent cependant aux organisations dominées par les pays du Nord, comme
l'OCDE, aux organisations régionales, comme l'Union européenne, et aux
conventions fiscales bilatérales, notamment les différentes conventions
relatives à la double imposition.
Pendant ce temps, les pays en développement perdent chaque année des milliards : les particuliers fortunés
préfèrent transférer leur fortune à l'étranger et les entreprises agissant à
l'échelle multilatérale contournent l'imposition fiscale sur certains sites via
la politique de prix de transfert. Les estimations
des pertes subies par les pays en développement en raison de l'évasion
fiscale varient entre 64-124 et plus de 1000 milliards de dollars en fonction
des éléments pris en compte : fortunes privées, transferts de capitaux des
entreprises ou "flux financiers illicites" ( "illicit transfers")
en général.
Le Luxembourg fait partie intégrante d'un système financier de plus en
plus mondialisé où l'évasion fiscale est à l'ordre du jour. En tant que place financière,
le Luxembourg est intégré au système financier international en tant qu'acteur
dans les secteurs "Private Banking" et "Wealth Management"
(15% de part de marché pour les patrimoines gérés "offshore"), en
tant que site international pour les fonds d'investissement (leader en Europe)
et de par sa position évidente de pays d'accueil et de transit pour les
investissements directs étrangers (IDE). Cette étude démontre entre autres qu'à
elle seule,
la gestion des fortunes
privées au Luxembourg entraîne des pertes de 2,5 milliards de dollars pour les
pays en voie de développement, soit plusieurs fois la somme dépensée par le
Luxembourg dans le cadre de l'aide au développement (409 millions de dollars).
De plus, de par sa position de pays d'accueil et de transit pour les
investissements directs étrangers, le Luxembourg offre l'environnement idéal
pour les stratégies d'évasion fiscale des entreprises transnationales.
La position officielle, qui
fait plus ou moins l'unanimité chez les politiques et selon laquelle le
Luxembourg ne serait pas un paradis fiscal, est pour le moins contestable. Elle
est facile à réfuter, ce même selon les critères fixés par l'OCDE. L'application
des normes de l'OCDE dans les Conventions de double imposition en cours de négociation
(qui a conduit à la suppression du Luxembourg de la "liste grise" de
l'OCDE) ne change rien au fait que le
Luxembourg
présente nettement les traits d'un paradis fiscal :
-
En
effet, le
secret bancaire n'est levé
qu'en cas de soupçons concrets et spécifiques, voire sur demande expresse
et individuelle des pays tiers. La politique officielle actuelle ne peut donc
remédier aux problèmes d'image internationale de la place financière en
favorisant la transparence et la justice fiscales. Les principaux facteurs qui
contribuent à mentionner le Luxembourg dans le contexte du débat sur les
paradis fiscaux sont le
secret bancaire
pour les revenus du capital des non-résidents et le régime fiscal d'exception
dont bénéficient les succursales des entreprises étrangères via l'ingénierie
financière
. Sous sa forme actuelle, le
secret bancaire favorise et encourage l'évasion fiscale de pays tiers et
rend le site attractif pour le placement d'argent sale, même si ceci reste
difficile à démontrer en raison de l'opacité des flux de capitaux.
-
Le régime fiscal d'exception
dont
bénéficient les entreprises étrangères reste l'un des facteurs principaux qui
attirent le capital étranger au Luxembourg. On peut certes justifier ce dernier
en invoquant la concurrence fiscale, reste que
la frontière entre l'incitation à l'évasion fiscale et la concurrence
fiscale sont floues.
-
En
outre, on peut
se demander si l'on
n'encourage pas ainsi un nivellement vers le bas difficilement justifiable
en termes d'éthique et de politique de développement. Par ailleurs, en termes
de répartition des richesses, une concurrence fiscale excessive n'est pas
souhaitable.
-
À
ces problèmes s'ajoute le fait que la
plupart
de nombreuses dérogations dont le Luxembourg bénéficie actuellement ont un
caractère provisoire. C'est en particulier le cas des dérogations prévues
dans le cadre de la directive sur la taxation des revenus de l'épargne qui
autorisent le Luxembourg (de même que l'Autriche et la Belgique) à percevoir
une retenue à la source au lieu de participer à l'échange automatique
d'informations. La position récente visant à appliquer systématiquement la
norme de l'OCDE, dont l'adoption a fait l'objet de nombreuses réticences, pour
la taxation des revenus de l'épargne au sein de l'UE méconnaît le caractère
novateur du règlement de l'UE sur la taxation des intérêts de l'épargne et
l'évolution du débat international concernant ces questions. Il serait
illusoire d'espérer que la majorité des pays membres de l'UE acceptent une
remise en cause de la directive sur la taxation des revenus de l'épargne.
Le débat sur la norme de
l'OCDE et la directive de l'UE relative aux revenus de l'épargne est
symptomatique de la politique luxembourgeoise, qu'on peut caractériser de
défensive et axée sur la protection des particularismes nationaux dans un
environnement international en pleine évolution. En d'autres termes :
la stratégie adoptée au niveau
international vise avant tout à gagner du temps.(
2) On peut
cependant se demander si une politique fiscale internationale plus proactive ne
servirait pas mieux les intérêts du pays à long terme. Ceci d'autant plus que
les actuels problèmes d'image de la place financière, la pression
internationale croissante et la nouvelle place qu'occupe la fiscalité dans la
politique d'aide au développement pourraient à long terme affecter également
les domaines où la politique du Luxembourg a eu un impact positif au cours des
dernières années. C'est notamment le cas l'augmentation de l'aide publique au
développement à plus de 0,7% du revenu national brut qui fait du pays un modèle
en matière d'aide au développement.
Dans
le contexte des rapports Nord-Sud, une place financière tournée vers l'avenir
devrait s'inspirer du principe : "Il
faut non seulement donner davantage, mais aussi prendre moins".
Une politique proactive
visant à assurer la pérennité de la place financière peut s'appuyer sur
certains atouts du secteur financier local : une politique de produits novatrice,
une capacité à tirer parti de l'avantage du "first mover" et,
surtout, le potentiel que représentent l'expérience, les compétences et
l'expertise acquises. Ces facteurs rendent le site attractif en tant que
fournisseur de services financiers, ce indépendamment des dérogations fiscales.
Certes, cette politique
active ne peut se résumer à la promotion de produits intelligents et innovants
(même si ces derniers devaient mettre l'accent sur les "investissements
éthiques" ou la promotion de microcrédits), ni à une simple promesse de
contribuer, au niveau international, à la lutte contre les niches fiscales.
L'essentiel serait d'accepter la remise en cause du fonctionnement de la place
financière et de sa compatibilité avec le développement mondial, notamment
concernant le rôle du secret bancaire ou du régime fiscal d'exception. La mise
à disposition d'informations supplémentaires serait également essentielle :
ainsi, il serait
judicieux de publier
non seulement l'origine et la destination des flux d'investissements directs,
mais aussi les régions et pays d'origine des actifs gérés au Luxembourg.
Ces questions, parmi d'autres, pourraient faire l'objet d'enquêtes au
sein d'une commission nationale indépendante. La crédibilité d'une telle commission
dépendrait aussi de la présence en son sein de personnes critiques à l'égard du
système actuel.
3
D'autres éléments pourraient
favoriser une approche plus proactive de la politique financière internationale
:
-
En
principe, la récente proposition d'Edmond Israel (cf. d'Letzebuerger Land,
15.5.2009) va dans le bon sens : le
Luxembourg
devrait prendre l'initiative d'une conférence fiscale internationale et
favoriser à terme la mise en place multilatérale d'une organisation fiscale
internationale compétente au niveau mondial pour les questions d'équité et
de transparence du système financier. Cette dernière aurait, entre autres,
l'avantage de ne pas exclure les pays en développement, contrairement aux
organismes (OCDE, UE) où les questions fiscales transfrontalières sont
actuellement négociées.
-
Le
Luxembourg devrait envisager d'adhérer à
l'initiative "International Tax Compact" ("Pacte fiscal
international") présentée à Doha et soutenue par la Commission Stiglitz.
Afin de taxer de façon adéquate non seulement les revenus de placements privés
mais aussi les bénéfices des entreprises, les entreprises transnationales
devraient présenter leurs bilans par pays ("country-by-country
reporting"). Ainsi, il leur serait plus difficile de dissimuler une partie
des gains via les transactions internes ou de comptabiliser ces derniers là où
les impôts sont les plus faibles, notamment dans les paradis fiscaux. Cette
comptabilité par pays pourrait être introduite dans le cadre d'un accord
international ou mise en œuvre immédiatement par l'International Accounting
Standards Board (IASB).
L'IASB élabore
des normes comptables pour les sociétés transnationales, normes qui sont
ensuite transposées en droit national. Le Luxembourg pourrait, ici encore,
jouer un rôle précurseur dans une telle initiative internationale.
Il reste probablement
beaucoup de chemin à parcourir avant la mise en place d'une approche
multilatérale. Le
Luxembourg devrait
donc adopter des stratégies de transition :
-
Ces
dernières pourraient reposer sur une
sorte
de "clause de la nation la plus
favorisée" au profit des pays du Sud. Si le Luxembourg fait des
concessions sur l'échange d'informations dans le cadre de l'OCDE ou de la
directive de l'UE sur la taxation des intérêts (sans ces concessions, la
pérennité de la place financière ne pourra être assurée), le Luxembourg devrait
également mettre ces informations à la disposition des pays en développement
afin de les soutenir dans leur lutte contre l'évasion fiscale. De même, le
Luxembourg devrait reverser les revenus des intérêts de capitaux provenant des
pays en voie de développement aux pays dont ils sont issus (comme c'est le cas
dans le cadre de l'UE).
-
Le
Luxembourg devrait réexaminer sa
coopération bilatérale au développement et envisager d'investir davantage
dans la mise en place d'un système de perception des impôts efficaces dans les
pays partenaires. Parmi les mesures à promouvoir dans les pays en développement
- ce particulièrement après la suppression de recettes douanières suite à la
libéralisation du commerce - on peut citer la
mise en place d'impôts directs progressifs, l'amélioration de la rémunération
et de la formation des fonctionnaires des impôts et, plus généralement, la
création et le développement des
administrations fiscales dans l'optique du renforcement des capacités
institutionnelles.
1-
Rainer Falk, Résumé et
Recommandations d’un rapport en Allemand : Luxemburg, Juillet 2009.
L’étude complète (en allemand) peut être téléchargée ici
http://www.cercle.lu/article.php3?id_article=1296.
info@cercle.lu www.cercle.lu éditée par Cercle de
Coopération au Développement 13, av
Gaston Diderich L-1420 Luxembourg tél: +352 – 26 02 09 11
2- Les récentes déclarations du directeur de l'ABBL (Association des
Banques et Banquiers), Jean-Jacques Rommes, illustrent parfaitement cette
attitude : "S'il avait fallu faire des concessions et assouplir le secret
bancaire au moment de l'accord de Feira (taxation des revenus de l'épargne dans
l'UE), cela aurait été une catastrophe. Actuellement, ce n'est plus un gros
problème." (Entretien avec le Letzebuerger Journal, 20.5.2009, supplément
"place financière")
3- (6) Le Luxembourg Institute for Global Integrity
(LIGFI), créé récemment, ne remplit pas ce critère.