Paradis fiscaux et judiciaires
DANS LES PARADIS FISCAUX, 20 % DES DÉPÔTS PROVIENNENT DES
PAYS EN VOIE DE DEVELOPPEMENT (1)
Il est communément admis que
10 000 à 12 000 milliards de dollars (7 130 à 8 555 milliards
d'euros)
transitent en moyenne annuelle
par les différents paradis fiscaux de la planète.
Ces flux
illégaux ne viennent pas seulement des pays riches. Une bonne partie d'entre
eux est issue des pays en voie de développement (PVD). Combien ? Telle est la
question. Pour la quantifier, le gouvernement norvégien a commandé un rapport à
une commission d'experts présidée par le professeur Guttorm Schelderup,
économiste, et dont Eva Joly , ancien magistrat, faisait partie. Après
plusieurs mois de travail, un rapport intitulé "Paradis fiscaux et
développement" a été remis à la mi-juin à Erik Solheim, ministre de
l'environnement et du développement international de Norvège.
Le résultat est
édifiant. Les
économistes norvégiens
estiment qu'environ 20 % des dépôts dans les paradis fiscaux proviennent des
PVD, soit
"une somme comprise
entre 2 200 et 2 400 milliards de dollars, soit trente fois ce que les pays en
développement reçoivent sous forme d'aide ".
Si l'on en croit
le rapport,
l'évasion fiscale au sein
des PVD a représenté pour l'année 2006 une somme comprise entre 641 et 979
milliards de dollars. Par comparaison, les
flux de capitaux entrants dans ces pays ont atteint en 2006, selon la
Banque Mondiale , 571 milliards de dollars. "Mêmes les estimations les plus basses aboutissent au fait que les
flux sortants de capitaux illégaux sont supérieurs aux flux e ntrants" ,
indique le rapport. L'évasion fiscale des PVD représente aussi environ
10 fois le montant de l'aide apportée par
les pays riches et environ 6 % à 8,7 % du produit intérieur brut (PIB) de ces
pays. Par comparaison, les revenus fiscaux des pays les plus pauvres
représentent 13 % de leur PIB.
Tous ces flux illégaux n'aboutissent pas
forcément dans les paradis fiscaux. Mais, et c'est l'un des points-clés du
rapport, les places offshore contribuent à la "gangstérisation" des
systèmes politiques dans les PDV. Les
paradis
fiscaux "favorisent ainsi la corruption et les escroqueries menées par les
hommes politiques sur l'aide au développement, les ressources naturelles et les
deniers publics" . Pis encore, le rapport ajoute que les exemples ne
manquent pas
"de destruction délibérée d'institutions destinées à prévenir les
sorties illégales de capitaux, de
pressions exercées contre des fonctionnaires afin qu'ils négligent leur mission
sans parler de l'assassinat de ces fonctionnaires". Le rapport cite
ainsi l'exemple des Philippines, de l'Indonésie et de la Malaisie où les
politiciens locaux ont délibérément torpillé le rôle des agences locales de
protection de l'environnement dans le but d'autoriser une exploitation intensive
des forêts tropicales. Les commissions occultes versées dans ce but ont presque
fatalement atterri dans des paradis fiscaux.
Ces pratiques
mafieuses facilitées par l'existence des paradis fiscaux n'incitent guère les
pays pauvres à investir en vue d'une meilleure efficacité administrative.
"La probabilité de découverte d'un
crime économique est plus basse dans les
pays en développement" , indique le rapport qui ajoute que
l'existence des
"paradis fiscaux est un encouragement aux
comportements criminels" .
Le rapport
norvégien pointe avec une
sévérité
particulière la responsabilité des multinationales dans l'affaiblissement
fiscal des PDV. La politique dite des
"prix
de transfert" , à savoir les différentes techniques permettant de
manipuler le prix des échanges internes - ou même des échanges avec des
sociétés tierces - dans le but de transférer les profits dans les juridictions
à fiscalité zéro, joue un rôle déterminant dans l'affaiblissement fiscal de
tous les pays du monde. Les pratiques comptables des multinationales
norvégiennes engendreraient ainsi une perte fiscale de 30 % pour le budget
norvégien.
Parmi ses
recommandations prioritaires, le Pr Schelderup réclame l'amélioration des
règles relatives aux prix de transfert et une modification des conventions
fiscales pour que les activités réelles d'une société déterminent son domicile
fiscal.
Yves Mamou
Vos
réactions : JACQUES Harel : Abonné du Monde et lecteur depuis plus de 30 ans, mais aussi
membre d’Attac et observateur intime de Jersey, il me semble que les médias, y
compris les meilleurs, ont mis bien du temps à prendre au sérieux ce que de
courageux militants à Survie, Oxfam, Attac, Tax Justice Network... analysent,
dénoncent et combattent depuis des lustres, y compris au sein même de ces
paradis fiscaux/enfers sociaux. C’était si facile de les classer dans la
rubrique "extrême gauche"... "Never too late to
mend"...