Paradis fiscaux et judiciaires
UNE COMPTABILITE TRANSPARENTE PAYS PAR PAYS POUR EVITER
L’EVASION FISCALE DES MULTINATIONALES
Les stratégies des multinationales pour éviter l’impôt sont nombreuses, il existe à leur
disposition un éventail de techniques de la plus légale à la plus illégale. Le
coût de telles pratiques se chiffrent en centaines de millions de dollars de
manque à gagner chaque année pour les budgets des Etats et, en particulier,
pour les pays les plus pauvres qui sont, à la fois, les plus démunis et, à la
fois, ceux qui ont le plus besoin de ces fonds publics perdus pour financer
leur développement.
Les multinationales peuvent aujourd’hui se passer de l’obligation de
redistribuer une partie de leurs richesses, comme le font n’importe quels citoyens ou
entreprises en payant ses impôts, du fait de leurs moyens considérables, de la
grande mobilité de leurs capitaux et de l’absence de transparence sur les
activités de leurs différentes entités.
Il
est aujourd’hui temps de considérer que l’obligation d’impôt fait partie
intégrante des responsabilités d’une entreprise multinationale vis-à-vis du
pays et de la communauté où une partie
du groupe a ses activités. Au même titre que les conséquences
environnementales et sociales de ses activités, sa participation à l’impôt ne
peut plus être considérée comme somme négligeable, dans la mesure où cette
entreprise étrangère utilise, comme les autres entreprises du pays, les
infrastructures, la main d’œuvre qualifiée et les ressources du pays où elle
exerce son activité.
Au cœur d’une crise
financière sans précédent,
certains
responsables politiques du G20 entrent en lutte contre la fraude fiscale pour
renflouer leur budget public malmené et contre les paradis fiscaux, en
appelant comme Gordon Brown à «
interdire
les paradis fiscaux »
(1)
ou encore selon les termes de François Fillon le 14 octobre 2008 devant
l’Assemblée Nationale : «
Des trous
noirs comme les centres offshore ne doivent plus exister». Seulement il est
peu probable que les pays plus pauvres
arrivent à obtenir des paradis fiscaux les mêmes conditions de coopération
fiscale que les pays les plus riches. Ces derniers ont pourtant en leur
pouvoir d’imposer des exigences de transparence qui aurait un effet dissuasif
aux principaux responsables de la fuite des capitaux illicites des pays du
Sud : les multinationales.
L’ampleur du phénomène de
manipulation des prix de transfert intragroupe :
- Selon l’OCDE,
60%
des échanges commerciaux dans le monde sont réalisés aujourd’hui au sein
même des groupes, entre leurs propres filiales : des milliers de
transaction dont les prix peuvent être manipulés dans l’intérêt fiscal du seul
groupe
- Les récents scandales concernant le secteur
financier et, plus largement, les multinationales ont mis en lumière la part
croissante de leurs activités se développant dans les
paradis fiscaux, système parallèle de filiales qui permet à la
fois opacité et à la fois faible imposition
- Selon l’ONG Christian Aid, le coût des seules
manipulations des prix de transfert intragroupe et fausses facturations entre entreprises s’élèverait chaque année à
au moins
125 milliards d’euros pour les
caisses des Etats du Sud(2).
Soit la somme estimée nécessaire par les Nations unies pour réduire la pauvreté
de moitié d’ici 2015.
Pourquoi ?
Les critères définissant la manière dont une entreprise doit publier
ses comptes chaque année varient selon les législations nationales. Toutefois un
processus d’harmonisation est largement
entamé au niveau international : les standards de l’International
Accounting Standards Board (
IASB)
sont diffusés dans plus d’une centaine de pays qui utilisent déjà ou sont en
passe de les adopter : parmi eux la Chine, le Japon, le Canada, l’Inde et
bientôt les Etats-Unis. Ces normes ont déjà été adoptées en 2005 par les 27 de
l’Union européenne et transposées depuis dans la législation nationale de
chaque Etat membre.
Ainsi en dépit des
différences législatives,
certaines
caractéristiques communes se retrouvent dans les exigences de reporting
comptable, celles qui empêchent de prévenir la fraude fiscale des
multinationales et leurs stratégies de minimisation de l’impôt :
- Si elles publient leurs comptes comme des entités
unifiées, les multinationales ne sont cependant pas imposées en tant que groupe
unifié :
chaque filiale du groupe est
fiscalement indépendante. Il est de ce fait extrêmement complexe d’établir
une vue d’ensemble des événements internes au groupe à des fins fiscales, ne
serait-ce que dans un seul pays.
Les comptes publiés par les
multinationales font apparaître les opérations de toutes les filiales du groupe
– qui sont parfois des milliers.
Les
transactions intragroupes, sources d’une bonne partie de leur fraude
fiscale,
n’y sont toutefois pas
présentées. Il est par conséquent impossible, pour l’administration fiscale
ou pour toute autre partie, de lire la comptabilité réelle des multinationales.
Les multinationales doivent
publier des informations sectorielles et ventiler leurs activités de façon à
assurer la pertinence de ces éléments pour le lecteur. Elles n’ont en revanche
pas à fournir de données géographiques, ou très peu, et n’ont
aucune obligation de le faire pays par
pays. La très grande majorité des multinationales publie donc
ses données comptables de manière
agrégée par grandes régions ou
continents.
L’ampleur des phénomènes d’évitement de l’impôt et leur augmentation dans
leur aspect illégal, comme pour la manipulation des prix de transfert a amené
les Etats membres de
l’OCDE, en 2006, à
tirer la sonnette d’alarme en ces termes dans
la Déclaration de Séoul :
« Le
non civisme fiscal transfrontalier revêt des formes diverses, allant jusqu’à
l’escroquerie fiscale pure et simple. Par exemple, l’utilisation de comptes et
de fonds de placement offshore ou de sociétés écran dans des centres financiers
offshore ou à l’étranger permet à certains de dissimuler des actifs ou des
revenus imposables alors que des cartes de crédit sur ces comptes étrangers
leur donnent accès aux actifs ainsi dissimulés. Des entreprises de toutes
tailles créent des sociétés fictives à l’étranger pour délocaliser leurs
bénéfices, souvent en sur ou sous évaluant les marchandises ou services
concernés. Dans le cadre de transactions avec des entités apparentées et
certaines multinationales (y compris des institutions financières) ont recours
à des mécanismes et/ou structures d’investissement transfrontaliers plus
sophistiqués basés, entre autres, sur une application abusive des conventions
fiscales, sur la manipulation des prix de transfert afin de transférer
artificiellement leurs revenus vers des pays où le taux d’imposition est moins
élevé et leurs dépenses vers ceux où l’impôt est élevé. Ce qui va au-delà des pratiques légitimes de minimisation de la charge
fiscale. »
« Nos débats ont mis en exergue une préoccupation croissante
concernant la gouvernance d’entreprise et le rôle des conseillers fiscaux et
des institutions financières et autres intermédiaires en matière de fraude
fiscale et de promotion de mécanismes illicites de minimisation de l’impôt.
Nous constatons par ailleurs que de plus en plus de capitaux sont investis dans
des fonds de placement privés et reconnaissons les problèmes que ce phénomène
peut entraîner pour les administrations fiscales. »(3)
Les initiatives du secteur des industries
extractives :
Certaines entreprises dans
le cadre de l’Initiative de Transparence des Industries Extractives (ITIE/EITI)
se sont déjà engagées «
à être plus
transparents dans le domaine des relations économiques, financières et fiscales
qu’elles entretiennent »
avec le pays dans lequel elles opèrent.
L’initiative née de la pression de la société civile au Sud comme au Nord,
notamment grâce à la coalition internationale «
Publiez Ce que Vous Payez »
(4),
représente une avancée politique considérable dans la mesure où gouvernements,
société civile, entreprises et institutions de développement ont maintenant
dans 26 pays un espace de dialogue pour
travailler à davantage de transparence concernant la redistribution de la
richesse créée par l’exploitation des ressources naturelles.
Au niveau européen, le
Parlement européen a appelé dans une motion en 2007 la Commission européenne
« à aller au-delà des lignes directrices non
contraignantes et à soutenir la mise en place d'une norme comptable adaptée
obligeant les industries extractives à présenter un rapport pays par
pays »(5). L’IASB
a depuis lancé une réflexion sur les exigences de reporting comptable
spécifiques au secteur extractif (IFRS 6), dont les résultats seront connus au
cours de l’année 2009.
Les avancées politiques
mesurables dans le secteur des industries extractives ne doivent
pas faire oublier une perspective plus
large :
-
La
corruption, les exonérations fiscales ainsi que les pratiques d’évasion fiscale
concernent l’ensemble des secteurs
économiques dans des proportions plus ou moins grandes
-
Le
processus EITI se fait sur une
démarche
volontaire des pays
-
Les
rapports des entreprises engagées dans EITI sont à ce jour très divers dans
leur qualité et n’appliquent pas de critère commun
(6).
-
La
publication des résultats d’un groupe dans un pays donné ne prévient que
partiellement de certaines pratiques de fraude / évasion fiscale. Il en va
ainsi de la manipulation des prix de transfert :
sans disposer de données pour l’ensemble des filiales du groupe, il est
difficile de déceler les transferts de profit vers les entités du groupe les
moins fiscalisées, en particulier celles logées dans les paradis fiscaux.
D’ailleurs, le Parlement
européen a préconisé en septembre 2008 à la Commission européenne de «
s’enquérir auprès de l’IASB pour
l’intégration dans ses normes comptables internationales de l’exigence d’un
reporting pays par pays pour les multinationales de tous les secteurs »
(7).
Notre recommandation :
Dans le but de lutter contre
l’opacité des opérations financières des multinationales qui leur permettent de
minimiser leur charge fiscale, nous
recommandons
que les normes comptables internationales intègrent une exigence de reporting
pays par pays. À contrario de la situation actuelle, cette exigence de
transparence permettrait de connaître d’une entreprise multinationale sous quel
nom elle exerce son activité dans chaque pays où elle est présente ainsi que ses activités exactes,
ses profits et les impôts qu’elle y paye.
Les informations requises
selon un tel principe pour publication dans les comptes annuels d’une société
multinationale sont simples et déjà disponibles dans les sociétés. Le rapport
comptable annuel devrait en effet
faire
apparaître sans exception :
-
Les
pays dans lesquels elle opère ;
-
Les
noms sous lesquels elle exerce des activités dans chaque pays.
S
es résultats financiers devraient être détaillés avec les
informations suivantes pour chaque pays :
-
Les
montants des ventes intragroupes et extérieures au groupe ;
-
Les
achats, ventilés de la même façon ;
-
Les
coûts de financement, ventilés de la même façon ;
-
Les
charges sociales et le nombre d’employés ;
-
Le
résultat avant impôts ;
-
Les
différents impôts versés au gouvernement de son lieu d’activités.
Ces informations pourraient
répondre aux besoins tant des parties
prenantes de la multinationale que des représentants de la communauté dans
laquelle elle exerce ses activités, que sont :
-
Les
investisseurs
-
Les
actionnaires
-
Les
consommateurs
-
Les
administrations fiscales
Si les
administrations fiscales dans les pays du Sud n’ont pas toutes la
capacité d’exploiter la quantité de données fournies par les entreprises
présentes sur leur territoire, elles ne peuvent sans ce genre de données savoir
où enquêter, puis prouver les tentatives de fraude fiscale. Le
renforcement de ces administrations est
un corollaire indispensable qui devrait être prioritaire pour les gouvernements
du Sud et les donateurs internationaux. La fourniture de telles données aura de
toute manière un effet dissuasif sur les pratiques d’évasion fiscale.
En France, les entreprises
fournissent certaines de ces informations
(8)
sur leurs activités dans les pays où elles opèrent. Le
modèle anglo-saxon de publication des comptes par les entreprises, qui
se diffuse à travers l’application des normes comptables IFRS de l’IASB, ne
donne pas de telles informations. L’enjeu est bien de pouvoir obtenir une
réglementation communautaire sur le sujet, notamment pour éviter les effets de
distorsion de la concurrence entre les différents Etats membres.
Pour introduire le reporting pays par pays, il
existe plusieurs supports
-
Les
législations nationales
-
L’introduction
de nouvelles normes de reporting comptable dans les IFRS de l’IASB (le
processus de réflexion sur l’IFRS 8, concernant le périmètre de consolidation
des comptes, sera lancé à partir de
2010).
-
Les
règlements des marchés boursiers
En
mai 2008, le
sénateur
américain Barney Frank a déposé le projet de loi HR 6066, sous le titre
«Extractive
Industries Transparency Disclosure Act (EITD) »(9), qui
imposerait à toutes les sociétés du secteur extractif cotées en bourse aux
États-Unis de divulguer certaines informations, dont le total des paiements
versés aux gouvernements, pays par pays. Ce projet de loi doit encore être
approuvé et ne concerne que certains types de paiements, mais il marque une
avancée. Notons toutefois que ce type de régulation boursière ne peut
s’envisager que comme une première étape, dans la mesure où son périmètre
d’application recouvre seulement les entreprises les plus importantes, bien
qu’elle puisse excéder le cadre territorial, comme dans ce projet de loi américain
où les entreprises étrangères cotées en bourse sont également concernées.
L’introduction du reporting pays par pays au niveau des législations
nationales est difficilement envisageable de la part d’un seul pays, en raison de la
distorsion de concurrence que cela
entraînerait. Elle doit se faire
a
minima par un règlement communautaire européen.
L’Union européenne a également les moyens de peser sur la définition
des normes comptables par l’IASB, en vertu de son statut de premier marché
à les appliquer. C’est également un pari pour l’avenir d’avoir dès maintenant
des exigences de transparence communes à tous les secteurs dans les standards
de l’IASB, car ces derniers sont d’ores et déjà la référence internationale, en
passe d’être appliqués dans l’ensemble des marchés industrialisés et émergents.
La possibilité d’une initiative européenne reste toutefois conditionnée à la
réforme de la gouvernance de l’IASB, organisme uniquement privé au sein duquel
les conflits d’intérêt sont manifestes : sa gouvernance a ainsi été mise à
l’agenda du G20, en novembre 2008. Une telle initiative est également
conditionnée à la redéfinition des relations entre l’IASB et l’Union
européenne, chantier que le Conseil des Ministres européens des Finances a déjà
appelé de ses vœux, en juillet 2008.
Les premiers signes d’une
prise de conscience politique quant à l’absence de contrôle politique sur
l’IASB et l’EFRAG et quant à leur manque de transparence sont apparus dans la
communication issue de la réunion des Ministres européens des Finances
(ECOFIN), le 8 juillet 2008 :
«
Le Conseil souligne qu'il est urgent de permettre à l'UE de contribuer
davantage, en temps opportun et de manière cohérente, au débat concernant la
comptabilité internationale. Par conséquent, il salue les efforts visant à
accroitre le rôle du Groupe consultatif pour l'information financière en Europe
(EFRAG), en particulier en ce qui concerne les contributions en temps opportun
à l'établissement de l'ordre du jour de l'IASB. Les modalités de gouvernance de
l'EFRAG devraient garantir une représentation équilibrée de toutes les parties
prenantes européennes. L'EFRAG devrait établir des procédures efficaces et
transparentes garantissant qu'elle œuvre dans l'intérêt général et d'une
manière compatible avec la politique de l'UE en matière d'information
financière. Le Conseil salue les progrès récemment accomplis afin de réformer
dans ce sens la structure de gouvernance de l'EFRAG. »
«
Le Conseil est conscient des efforts accomplis par les administrateurs
de l'IASCF pour améliorer la gouvernance de l'IASCF depuis le dernier examen
constitutionnel et pour permettre au Conseil des normes comptables
internationales (IASB) de mieux tenir compte de l'intérêt général. Il estime
que l'examen actuel de la constitution de l'IASCF est une excellente occasion
d'apporter des modifications visant à renforcer encore la légitimité des normes
comptables internationales élaborées par l'IASB et à les rendre plus
acceptables. »(10)
Suite aux recommandations du
G20 en novembre 2008, l’IASB a déjà proposé de créer un groupe de suivi (
Monitoring Board)
(11)
dans lequel les autorités financières de régulation seraient représentées,
ainsi que la Commission européenne. Dans un tel schéma, les Etats ne jouiraient
pas de moyens de contrôle ou d’influence directs. Le principe d’un contrôle démocratique sur les activités de
l’IASB passe
a minima par la
représentation des Etats souverains, seule source de légitimité en matière
législative, au sein de ces institutions et éventuellement par la représentation
de la société civile.
À l’aune des
dérèglementations du secteur financier mises en lumière par la récente crise,
la réforme de la gouvernance de ces organismes illégitimes que l’on a laissés
s’autoréguler est une
mesure d’urgence
pour réintroduire une forme de contrôle par les Etats, en particulier,
européens sur l’économie mondialisée d’aujourd’hui. Sans cela il ne sera pas
possible de leur demander de répondre à l’intérêt général.
L’introduction du reporting pays par pays constitue un des précieux outils
connus à ce jour pour limiter les pratiques d’évasion fiscale des
multinationales européennes, en portant à la connaissance de tous, les
activités de celles-ci notamment dans les pays en développement et dans les
paradis fiscaux.
1- Discours du Premier ministre britannique
devant le Congrès américain, le 4 mars 2009.
3- Déclaration de Séoul sur l’évolution et les
réformes des administrations fiscales et les actions à entreprendre pour
relever les défis posés par le non civisme fiscal dans un contexte
international par les représentants des administrations fiscales de 35
économies, disponible à l’adresse suivante :
http://www.oecd.org/dataoecd/38/31/37414694.pdf
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