Le Frère Marc Tyrant, spiritain et docteur en médecine, s’est mis en habit de service pour combattre le covid-19 en France.

Rentrer en France pour prendre part à la lutte contre le covid-19

Comme médecin, je me suis profondément senti appelé à participer à l’effort commun, avec les outils qui sont les miens. Étant membre d’une organisation médicale engagée sur le terrain et par ailleurs inscrit légalement comme praticien en France, le plus simple était de me mettre à disposition de cette organisation dans mon pays d’origine.

Une proximité du quotidien dans les angles morts de la crise

En raison des mesures légitimes et très strictes du confinement et de la nécessité de maintenir une distanciation sociale, il est impossible de maintenir nos centres médicaux ouverts tant que le risque épidémique est élevé, aussi nous nous consacrons à rejoindre de façon systématique les personnes vulnérables sans domicile ou mal logées : par des maraudes dans les rues de Paris, le jour auprès de migrants disséminés dans des petits campements ou sur le trottoir, ou la nuit auprès des SDF. Nous les rencontrons aussi par des cliniques mobiles dans les squats et les bidonvilles de la banlieue, souvent en compagnie d’autres ONG partenaires qui peuvent fournir des services complémentaires (alimentation, kits d’hygiène, chèques services…).

Du côté médical, nous informons les personnes rencontrées sur tout ce qui concerne l’épidémie en cours. Nous répondons à leurs questions et à leurs inquiétudes. Nous détectons, prenons en charge et référons, au besoin, les cas suspects d’infection au coronavirus. Nous assurons également d’autres besoins de santé, pour ces personnes qui n’ont pas ou plus accès aux services qui fonctionnent en temps normal. En somme, nous nous consacrons aux « angles morts » de la crise.

Aux côtés des oubliés du confinement

J’ignorais qu’il y avait, dans et autour de Paris, tant de bidonvilles et de squats. Pire : je ne les voyais pas ! Quand aux personnes dans la rue, nous les apercevons si souvent et partout, que nous finissons par les « effacer » de nos consciences. Tous, ils constituent les « oubliés du confinement », car leur vulnérabilité est exacerbée en cette période de crise sanitaire. Par exemple, quand on vit dans des lieux surpeuplés et insalubres comme les squats et les bidonvilles, comment peut-on se protéger du virus en maintenant les nécessaires « gestes barrières », tout en assurant les besoins essentiels du quotidien ?
Quand les hôpitaux sont sous extrême tension, comment accéder aux consultations médicales et renouveler les traitements des maladies chroniques ? Quand les déplacements sont prohibés, comment s’assurer de maigres revenus (ferraillage, mendicité, etc.) ? Quand les administrations fonctionnent seulement en télétravail, comment régulariser sa situation ? Quand on a des plaies, des fractures, des infections, comment les soigner si l’on est dans la rue et que l’on subit la violence quotidienne d’autres exclus ou le harcèlement de la police ? Cette précarité s’étend à de nouvelles populations, comme en témoignent les files d’attente qui s’allongent devant les banques alimentaires.

Partager la vulnérabilité dans des îlots d’humanité

Le souvenir de rencontres émotionnellement fortes : des îlots d’humanité dans la violence de la rue ou la promiscuité des habitats précaires. Il est impossible de saisir toute la complexité et la richesse d’une existence, mais on peut partager quelques instants de simplicité et de vérité dans le contexte d’une proposition de soins ou tout simplement d’écoute, même si on sait qu’on ne résoudra pas fondamentalement les problèmes. C’est toute la beauté du métier de soignant, et je retrouve le plaisir de ma vocation.

Une vulnérabilité partagée : dans la rue ou dans les squats, comme aux urgences des hôpitaux, le soignant et le soigné sont tous deux exposés au même virus et leur rencontre est parfois à risque. Peut-être cette crise sanitaire nous apprendra que cette commune vulnérabilité est ce qui unit les humains au-delà des différences d’origine, de culture, de religion, de classe sociale. C’est un appel à nous libérer de notre suffisance.

Il m’arrive souvent, ces jours-ci, de penser au fondateur des spiritains, Claude Poullart des Places. Il y a plus de 300 ans, dans les rues de cette même ville de Paris, c’est la rencontre concrète – et la révélation violente – des pauvres qui a suscité sa seconde conversion et qui l’a conduit à grouper autour de lui des « pauvres étudiants » qui consacreront leur vie au service d’autres pauvres. Je souhaite que la rencontre des pauvres d’aujourd’hui, aux périphéries de cette crise que nous vivons, dans ses angles morts, mène les spiritains à une nouvelle découverte de leur vocation. Le chapitre général qui vient ne pourrait ignorer ce que nous avons vécu et découvert.

Extrait de l’interview de Samuel Mgbecheta
Pour la revue Kontinente

Pour lire d’autres récits d’engagement, abonnez-vous à la revue. Numéro spécial d’été avec des témoignages bouleversants

%s

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.