« Le mercredi des Cendres marque l’entrée dans le temps du Carême, une période de conversion, de dépouillement et de retour à l’essentiel. Pendant quarante jours, les chrétiens sont invités à faire silence, à ralentir, pour ressortir transformés, en personnes nouvelles.
Le mot dépouillement possède plusieurs définitions dans le Larousse. Celle qui retient ici l’attention est celle d’un videment volontaire, jusqu’à la pauvreté.
La pauvreté… un mot qui inquiète.
Depuis des siècles, elle effraie.
L’Évangile selon saint Marc en donne une illustration frappante : l’homme que Jésus invite à vendre ses biens pour le suivre s’en va, tout triste. Sans nom, il incarne notre rapport collectif aux biens matériels.
Qui accepterait de se réveiller un matin sans pouvoir faire face à ses besoins essentiels ?
Et pourtant, une voix crie dans le désert.
Le désert de nos solitudes,
de nos blessures,
de nos déceptions,
de nos remords,
de nos bruits incessants,
et de ces vies hyperconnectées où, même entourés, nous restons rivés à nos écrans.
Un désert où les réseaux sociaux nous donnent l’illusion de la proximité, tout en creusant la distance.
Cette voix résonne au fond des cœurs, car l’amour parle au cœur : « Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur. »
Au cœur de ce désert, trois repères structurent le temps du Carême : la prière, le partage et la pénitence.
Saint Paul, comme les pèlerins d’Emmaüs, a rencontré le Christ. Mais l’expérience est claire : on ne reconnaît qu’une voix familière. Encore faut-il s’arrêter, accepter le silence, celui de l’oraison.
Parfois, le Seigneur passe par la voix d’un autre, lorsque nous ne reconnaissons plus celle du berger, celle qui murmure : « Moi, je ne te condamne pas », ou encore : « Même si une mère oubliait son enfant, moi, je ne t’oublierai pas. »
C’est ainsi que je me souviens de cet après-midi où ma sœur m’a entraînée, presque de force, hors d’un salon de coiffure. « Accompagne-moi », m’a-t-elle simplement dit.
Par politesse plus que par conviction, j’ai accepté. Une heure de route plus tard, je me retrouvais à l’hospice des Missionnaires de la Charité. Après avoir fait son don, elle s’est tournée vers la supérieure : « Je vous la laisse, je sais que c’est sa place ici. » J’ai promis de revenir. Une promesse sans conviction.
Le samedi suivant, pourtant, je suis revenue. J’y ai découvert des femmes vivant avec le strict minimum, ayant choisi de consacrer leur vie aux plus pauvres parmi les pauvres.
J’ai vu des gestes d’une infinie tendresse, des soins de fin de vie bouleversants, des accolades simples, données sans compter. D’abord, je me suis sentie privilégiée. Puis, peu à peu, profondément égoïste. Je pensais à mes repas gaspillés, à mes achats inutiles. Mais surtout à cet amour que je n’avais pas donné, à ces sourires retenus, alors qu’ils ne coûtaient rien.
Le samedi suivant, guidée par une voix intérieure, je suis revenue, prête à servir. Mais ce jour-là, le portail était fermé, en raison du COVID. Je me suis alors dit : « Seigneur, si tu m’as envoyée ici, ce n’est pas pour rien. »
C’est ainsi que je suis devenue bénévole chez les Missionnaires de la Charité. Une expérience de partage, d’attention et de présence, mais surtout une question : suis-je trop pauvre pour ne pas partager ? Ma précarité matérielle m’empêche-t-elle de transmettre les talents que Dieu m’a confiés ?
Le Carême n’est pas une invitation à la culpabilité, mais un appel à la liberté.
Le dépouillement ne retire rien. Il élargit le cœur. Il ne s’agit pas seulement de renoncer à des biens matériels, mais de se défaire de ce qui encombre intérieurement : l’indifférence, la peur de manquer, le repli sur soi.
Cette expérience m’a appris que la véritable pauvreté n’est pas l’absence de biens, mais l’incapacité à donner.
Et que la vraie richesse se mesure dans un regard, une présence, une main tendue sans calcul.
Le Carême devient alors un chemin de rencontre : avec Dieu dans le silence, avec l’autre dans le partage, avec soi-même dans la vérité.
Quarante jours pour réapprendre à écouter cette voix qui traverse nos déserts intérieurs et murmure encore aujourd’hui :
« Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements » »
Fatou Seydi, bénévole chez les Missionnaires de la Charité


