Message des spiritains à l’écoute des conclusions de la CIASE

Le 5 octobre, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) a remis son rapport aux représentants de la Conférence des évêques de France et de la Conférence des religieux et religieuses de France à laquelle les spiritains appartiennent. 

216.000 personnes victimes des clercs ou des prêtres ont été recensés depuis 1950. Entre 2 900 et 3 200 auteurs d’actes pédocriminels ont été identifiés. “Des chiffres accablants” pour le président de la commission, Jean-Marc Sauvé qui au cours de sa restitution soulignera que durant près de 70 ans, jusqu’au début des années 2000, la politique ecclésiale n’aura su offrir qu'”une indifférence, profonde, totale, cruelle vis-à-vis des victimes“.

Il est difficile de trouver les mots face à ce que nous révèle le rapport : l’ampleur des abus commis par des prêtres et des religieux ; la souffrance de très nombreuses personnes victimes à laquelle s’est ajoutée la souffrance de ne pas être pas accueillies, entendues, reconnues ; leurs témoignages accablants de vies bien souvent brisées et empêchées….

Nous, spiritains de la Province de France voulons exprimer aux personnes victimes des délits et crimes sexuels, et en particulier aux victimes des actes perpétrés par des spiritains, notre reconnaissance d’avoir eu le courage de prendre la parole pour dénoncer le mal qui leur a été fait. « La vérité nous rend libre » (Jean 8,32) nous dit Jésus ; mais, pour nous, cette parole de vérité est aussi dure à entendre.

Dessin de Diane Delloye

Nous recevons cette parole en toute humilité mais aussi avec un sentiment de honte et de profonde tristesse. Ce travail de dévoilement de la réalité des délits et crimes commis par nos confrères doit se poursuivre.

Nous nous engageons à accueillir et à écouter avec compassion et humanité les victimes qui désirent nous exprimer leur souffrance.

Nous nous engageons, si la victime le souhaite, à participer à la guérison de ses blessures, sachant aussi que, souvent, hélas, des existences ont été brisées à jamais.

Dans les lieux où vivent et travaillent les spiritains de France, nous nous engageons à mettre en place des mesures fermes permettant à chacun d’être en sécurité dans le respect de l’intégrité de sa personne. Dans ce but, nous voulons travailler avec les victimes pour qu’elles nous guident dans l’élaboration de ces mesures.

Nous nous engageons à participer aux tentatives de réparation envers les victimes de confrères spiritains.

Conscients du mal et de la souffrance qu’elles ont dû affronter, nous voulons leur demander pardon.

Extraits de la revue spiritaine : Brisons le silence parue en mai-juin 2021

Interview de Marc Botzung, provincial de France jusqu’en juillet 2021:

“Je suis conscient du caractère  incomplet de l’enquête réalisée chez les spiritains (avec une province qui a compté environ deux mille membres sur la longue durée étudiée, le taux d’auteurs serait de moins de 2 %…) : du fait notamment que la majorité des spiritains français ont vécu la quasi-totalité de leur vie à l’étranger et en des lieux où le recueil  d’informations reste souvent, jusqu’à aujourd’hui, impossible. En effet, pour qu’une victime puisse parler, il faut qu’elle ait des conditions de sécurité  qui ne la mettent pas encore plus en danger. Ces  conditions existent-elles aujourd’hui ailleurs que  dans les pays occidentaux? 

Également, une attention particulière doit être apportée à la formation initiale des religieux et des futurs prêtres, avec une insistance sur les équilibres de vie à respecter, sur la juste distance dans  la relation pastorale, sur les aides et soutiens qu’ils  peuvent trouver en cas de difficulté et éviter de partir à la dérive.” Marc Botzung

La revue a ainsi consacré deux pages à recueillir les réflexions des jeunes prêtres spiritains en formation :

Emmanuel voit la vie en communauté, avec sa règle de vie, comme une chance. « C’est le lieu privilégié du partage. Nous vivons la  solitude, mais nous sommes avec d’autres. Nous apprenons à parler ouvertement. Dans la communauté, on s’aide, c’est le lieu privilégié où on doit se sentir reconnu et aimé, sinon le risque est de chercher du réconfort ailleurs. Suivre des cours de psychologie et des ateliers sur les questions autour de la sexualité permet de mieux se connaître et nous prépare à la façon de gérer notre célibat. Nous échangeons alors entre nous sur comment on le vit. » 

Prêtres de l’après 

Madinda avance dans sa formation avec confiance et humilité : « Je pense à tous les prêtres qui m’ont inspiré dans ma vocation. Et je me dis que l’époque de l’idéalisation du prêtre est finie. Et sa toute-puissance aussi. Aujourd’hui, c’est presque plus facile de devenir prêtre, car on le devient dans l’acceptation de toute notre humanité.

Témoignage de Véronique Garnier, victime d’abus sexuels par un prêtre en 1975

« Dans ma grande tendresse, je te ramènerai » 

À l’orée de ses 60 ans, Véronique Garnier, mère de famille de huit enfants, revient sur les abus d’un prêtre  dont elle a été victime à l’âge de 13 ans. Sa foi a été bouleversée, mais pas anéantie. Grâce à une Parole.  

J’ai été abusée en 1975, à  Nancy, à 13 ans, par un prêtre pendant presque deux ans. Et puis un jour, je lui ai dit : « Vous ne  me toucherez plus. » Et j’ai décidé  de ne plus aller à ses messes. Le  voir dire la messe avec ses mains,  ses mains qui m’avaient touchée,  me dégoûtait. Mais à l’époque, les  parents obligeaient les enfants à  aller à la messe. Alors, j’ai trouvé  d’autres messes à l’autre bout de la  ville. 

J’en ai alors parlé à mes parents,  au prêtre de l’aumônerie, à l’infirmière religieuse, mais toutes  les réponses étaient insuffisantes. 

A l’époque, il n’y avait aucune réponse possible. Mais celles consistant à intégrer un groupe de prière,  à aller en pèlerinage à Jérusalem, à  venir à l’aumônerie m’ont permis  de tenir. Chaque proposition était  en deçà de ma détresse, en deçà  de ce que j’espérais, de ce dont  j’avais besoin, mais ça m’a permis  de continuer de prier et d’espérer.  Enfin, c’est ma relecture d’aujourd’hui… 

Le fait de ne pas avoir perdu la foi,  je dirais que c’est une grâce. Je ne  sais pas si j’ai gardé la foi ou si c’est  la foi qui m’a gardée. Mais ce que je  sais, c’est que ma foi n’est pas restée  intacte. Ce fut d’une douleur extrême de rester dans l’Eglise. 

Une trinité bancale 

J’ai toujours eu une relation de  proximité à Jésus et à l’Esprit Saint. La relation à Jésus a tenu. C’est la  relation à Dieu le Père qui a été  minée. Je me sentais abandonnée par Dieu. J’ai découvert au fil des années qu’il fallait que je lui pardonne de m’avoir abandonnée. A 13 ans, j’ai dû me poser des questions sur la volonté de Dieu face à ce qui nous arrive. Je réalise que  Dieu est impuissant face à la liberté de l’homme à faire du mal. Et  je mesure aussi sa souffrance face  à son impuissance. La notion de Trinité était alors abîmée, dissociée. Mais être à distance de Dieu  le Père et proche de Jésus et du  Saint-Esprit m’ont permis que ma  foi ne meure pas. 

Le 15 décembre 2016, à la lecture du livre d’Isaïe : « Un court instant,  je t’ai abandonné », j’ai fondu en  larmes. J’ai entendu que Dieu reconnaissait m’avoir abandonnée. Et alors je lui ai dit ma colère. J’ai compris qu’il n’a pas pu empêcher  ce qui m’était arrivé. Mais après,  il est dit : « Dans ma grande tendresse, je te ramènerai » ou, selon une autre traduction, « je te rassemblerai ». J’aime les deux traductions. Je suis restée dans cette  promesse qu’il allait rassembler  l’enfant que j’avais été et la femme que j’étais devenue et qu’il allait  me ramener vers lui, vers son cœur  de Père. ■ Propos recueillis par Estelle Grenon

Véronique Garnier a livré son expérience dans un livre, Au troisième jour, de l’abîme à la lumière (aux éditions Artège). 

Pour commander le numéro complet de la revue : Cliquez sur le lien : Revue spiritaine