“L’interculturel, l’interreligieux, le lien avec les marginaux, c’est ma vie”. Michel Gerlier

En août 2022, Michel Gerlier va fêter ses 50 ans de prêtrise. Originaire d’Annecy en Haute Savoie, il garde toujours le lien avec sa paroisse d’enfance ainsi qu’une affection particulière pour les peuples avec qui il a partagé sa mission au Sénégal et en Guinée Bissau. Portrait d’un missionnaire lumineux et sensible.

 

“On ne peut être chrétien sans ouverture internationale”

Ma famille savoyarde s’est ouverte sur le monde à notre génération. Une de mes soeurs est partie avec “Volontaires du progrès” au Sénégal, puis au Niger une dizaine d’années. Elle a épousé un breton. Une autre un catalan et mon frère une italienne.

J’avais entendu parler du père Libermann qui s’était occupé des petits ramoneurs savoyards à Paris par du catéchisme. A un concours dans mon école, on a posé la question “Et toi, est-ce que tu voudrais être missionnaire?” J’ai répondu oui car je voulais gagner le concours. Et d’année en année, j’ai grandi dans l’admiration du prêtre. La vocation est comme tombée du ciel en écoutant des conférences missionnaires.

Ce n’est pas tant ma famille ni la Haute Savoie qui m’ont ouvert la voie religieuse que  l’école apostolique. J’y ai senti un certain appel à l’ouverture.

Conseil paroissial

Pourquoi missionnaire, allez-vous me dire? Car l’Esprit Saint m’a dirigé en ce sens. Je sentais que je voulais me consacrer à Dieu. En 1963 j’ai fait ma profession religieuse. A 17 ans, je suis entré au noviciat, puis j’ai fait 2 ans de philosophie, 1 an de stage France, 2 ans de stage au Sénégal : à Joal.  J’ai eu comme un coup de cœur pour la famille de Léopold Senghor, très présente à Joal. Daniel Brottier avait enseigné à sa tante Hélène l’oraison. Elle en parlait toujours.

L’appel à la mission ad extra s’est vraiment senti en coopération chez les sérères au Sénégal. Quand j’étais avec eux à 20 ans dans les champs de mil, dans un grand dénuement, tout m’impressionnait. Je sentais alors bien que l’on ne peut être chrétien sans ouverture internationale.

“L’interculturel, l’interreligieux, le lien avec les marginaux, c’est ma vie”  

En 1972, j’ai été ordonné prêtre. C’est la Guinée Bissau et le Sénégal qui m’ont formé. A Joal, j’étais encore dans une forme de séduction de la culture locale où je me positionnais en critiquant ma propre culture. Dans le dépouillement de l’Europe, il y a un certain arrachement donc c’est forcément un peu douloureux.

A Pikine, au Sénégal, j’ai muri. Je me suis formé à la fraternité dans les bidonvilles. On était dans les communautés chrétiennes au contact permanent avec des musulmans. On formait des communautés chrétiennes ouvertes avec 600 baptêmes par an. La Jeunesse ouvrière chrétienne (la JOC) , les Scouts, Caritas s’épanouissaient là bas. C’était une très belle école de la fraternité sans frontière.

“C’est dans ta manière d’être que tu transmets l’évangile”

Je suis arrivé chez les Manjaques comme jeune missionnaire. J’étais plus apaisé face à ma culture d’origine et ma pratique religieuse. J’ai vécu dans un tout petit village, Bajob, au cœur du pays manjaque. C’était une vie simple, partagée. Les habitants avaient conservé toutes les coutumes ancestrales, de la naissance à la mort.

J’ai beaucoup appris des manjaques. Je les ai aimés. Je restais moi-même mais pour les connaître le plus possible, je rentrais sans a priori dans leur monde à eux. Je m’immisçais dans les rituels. Je découvrais le sens des pratiques de la religion traditionnelle. J’approchais toutes ces réalités mystérieuses que nous “baptisons”, sans vraiment les connaître “fétiches”, “sorciers”, “esprits”, “diables”. J’allais dans les initiations quand on m’y autorisait. C’était une façon de dépasser la définition que j’avais dans ma tête pour consentir au réél.

“La mission c’est une décision d’entrer dans la vie d’un peuple, le plus loin possible sans oublier d’où tu viens.”

J’ai aimé l’église paroissiale que j’ai maintenue dans sa beauté originelle : un manguier centenaire qui pouvait abriter plus de 300 personnes ! Je me suis contenté de construire une clôture pour empêcher les vaches et les chèvres de troubler nos offices.

Eglise primitive du village de Bajob au pied du manguier

Si on me disait tu ne peux pas aller à une initiation parce que tu es prêtre, ou parce que tu es blanc, j’insistais, j’argumentais parce que le prêtre a reçu un sacrement pour être berger d’un troupeau. Il faut être au milieu de lui. C’est dans ta manière d’être, même dans des lieux où ta présence surprend, que tu transmets l’évangile.

Travail manuel à la mission

Le B-A BA de la mission c’est se mettre à l’école d’un peuple, en commençant par l’apprentissage de la langue ! Il m’a fallu 3 ans pour apprendre le manjaque. Si tu ne parles pas la langue tu ne peux rien comprendre aux pratiques. Dès que tu parles la langue, et que tu vis avec les villageois, tu comprends les coutumes. Tu peux traduire la parole de Dieu dans des tournures qui résonnent avec les manières de penser locales. Il faut se jeter à l’eau, en sachant que l’Esprit-Saint qui t’envoie t’a aussi précédé dans le cœur de ceux qui t’accueillent.

Nouvelle église de Bajob construite par des artisans locaux

Moi mon dialogue religieux s’est tenu avec la religion traditionnelle. Pour les manjaques, il y a des esprits partout. J’ai appris un autre rapport à la Création et à son respect à leurs côtés.

Il fallait les quitter les Manjaques, aussi dur que le départ devait être. De 85 à 2018, j’ai passé quasiment 33 ans avec le même peuple. J’ai fait l’expérience de la rencontre de l’évangile avec des cultures différentes. C’est en rencontrant les autres que nous construirons l’avenir.

Cadeaux à la messe d’adieu de Bajob

 

Propos recueillis par Estelle Grenon